Pour Hanoukka cette année, l’équipe de Tenou’a a voulu vous faire de petits cadeaux. Chaque jour, avant chaque allumage de bougie, nous vous offrons des articles parus dans des numéros de Tenou’a anciens depuis dix ans, des articles qui, nous l’espérons, seront pour vous de petites lumières.
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Cinquième bougie

Avec sa Lettre à la France, le psychanalyste et philosophe Stéphane Habib invite son pays à prendre le temps de regarder briller sa flamme intérieure.

Lettre à la France
Ralentissez!

Stéphane Habib, philosophe et psychanalyste
Paru en mars 2016 dans le numéro 163 de Tenou’a: Lettre à la France

Paris,
Le 29 janvier 2016,

Chère Madame,

Il n’est pas dans mes habitudes de m’adresser par lettre à une patiente. Vous le savez. Cependant, l’interruption brutale de votre analyse et ce que je lis sur vous, vois de vous, entends de vous et constate de vos 66 627 602 enfants (La question de leur reconnaissance n’étant pas le moindre de vos problèmes. Lesquels reconnaissez-vous ? Pourquoi ? Lesquels ne veulent pas porter votre nom ? Comment en est-on arrivé là ? … Eh bien vous m’en parlâtes dès notre première rencontre. Et c’était bien parti, parce que l’analyse c’est quand même se poser cette question de savoir ça : comment on a bien pu faire pour en arriver là ?), tout cela fait donc qu’il me paraît opportun de bousculer les usages et de vous écrire quelques mots. Vous en ferez ce qu’il vous plaira, comme toujours d’ailleurs, c’est un peu votre marque de fabrique, votre made in vous, si je puis me permettre.

Arrêter cette analyse aura été l’une de vos plus mauvaises idées. Je suis contre. Non, je suis pour que vous reveniez. Vous êtes à vous seule ce que certains de mes confrères appellent une « indication d’analyse ». Dans un dictionnaire de psychanalyse, à l’entrée « indication d’analyse », il devrait y avoir votre photo. Je vous considère, en ce moment particulièrement, comme une de- mande. Vous ne demandez pas, en effet, vous êtes vous-même la demande elle-même. Mais vous ne vous entendez pas. Vous ne vous entendez plus. Voilà, c’est exactement cela. Avec vous-même non plus vous ne vous entendez plus. Un psychanalyste, c’est simplement quelqu’un, quelqu’une, qui fait en- tendre à celui ou celle qui parle, ce qu’il ou elle est en train de dire. Mais par- lez-vous encore ?

Nous non plus (qui « nous » ? tout est là et je ne vous parle de rien d’autre de- puis le début), nous ne vous entendons pas. Encore une affaire d’entendre et de parler. Question de langage. De langues et d’oreilles. Et c’est là que tout se joue. Non pas que je m’en aille vous servir une soupe pseudo-psy du genre «il-faut-parler-ça-fait-du-bien-de-vider-son-sac», on n’en peut plus de ce discours, non ? De la bouillie pour publication fatiguée/fatigante. Cependant, je tiens à vous dire que cette affaire de surdité et de parole fait de cette passion qui, d’après votre longue histoire, est la vôtre, et de cette vie quotidienne, qui est la mienne, des synonymes. Oui, oui, des synonymes. Le politique et la psychanalyse, c’est
la même chose. Ça veut dire exactement la même chose. Mais, et ce n’est pas fortuit, je crois bien qu’on ne sait plus très bien ce que veulent dire (Vous non plus d’ail- leurs. C’est ainsi que je com- prends votre abandon de mon divan) «politique» et «psychanalyse». Je vais vous en toucher deux mots (j’ai toujours pensé qu’il fallait être didactique au cours des premières rencontres et très didactique, de la même manière, quand on s’occupe de politique) et puis peut-être cela vous redonnera-t-il un peu de désir. Du désir de politique, du désir d’analyse, puisque c’est le même. Le problème, en fait, c’est que la place laissée vacante du politique est un gouffre dans lequel se jettent, se précipitent violemment toutes les thèses mortifères se structurant autour de l’opposition de l’ami et de l’ennemi. (Que la théorie schmittienne du politique puisse passer de l’extrême droite au Califat, sans contradiction, apparaît là – peut-on écrire une telle phrase dans une lettre à une patiente ?). Eh bien justement, je crois que le politique se suspend lorsque la pensée devient binaire. L’opposition de l’ami et de l’ennemi ne propose pas, ne pense pas, ne parle pas. Elle discrimine, elle désigne, elle décide et elle élimine si besoin.

Dans le conflit entre vous et vous – vous vous en plaigniez souvent – c’est là le point névralgique. Non pas dans l’opposition simpliste, la binarité simplette, mais dans le détricotage de ce qui la rend pourtant si attrayante. Détricoter, il se trouve que c’est cela l’analyse. J’aimerais pouvoir écrire «débobiner». Oui, en grec, il y a un verbe, que vous ne pouvez pas ne pas reconnaître, c’est analuein. Eh bien c’est d’analuein, qu’il s’agit dans «analyser» : défaire, dénouer, délier. Je sais, je sais, tout le monde dit « vivre ensemble» et «liens ocial» et moi jevous propose de venir dénouer et délier. Mais enfin, tant qu’on ne relancera pas la langue et tant qu’on ne fera pas parler un peu autrement ces expressions (faire parler la langue autrement, oui, c’est l’analyse et c’est le politique) elles resteront des formules conjuratoires, non? Alors analuein, parce qu’il s’y agit, c’est Jacques Lacan qui a dit ça, de défaire par la parole ce qui s’est fait par la parole. Défaire, délier, dénouer. On pourrait dire : créer de l’espace entre les uns et les autres. Créer des passages, fendre les totalités, creuser des failles dans les communautés crispées, dans tous ces «nous» qui disent «vous» avec dégoût. Vous voyez, c’est ça qui se joue dans l’analyse, dans le politique. Mais pour le comprendre il faut repar- tir de très loin, commencer par s’imposer le minimum, strict, relancer le politique en insistant sur ce que ça met en jeu. Non pas d’abord les grands mots qui font slogan : ensemble, fraternité, nous sommes tous… Mais ralentir, déjà. Pour commencer, inventer au moins la possibilité ici d’un espace entre « nous », là des passages entre les uns et les autres, oui, la possibilité de se tenir à côté les uns des autres, les corps parlants des uns à côté des corps parlants des autres. De n’en pas mourir. D’en vivre. C’est cela le minimum. Politique est le nom de l’invention de cet «entre» où ça tient, les uns et les autres.

Au fond, je ne vous propose rien d’au- tre que ce ralentissement, ce minimum. Et alors en revenant à cette analyse, en en venant au minimum du minimum, à ce presque rien de prime abord mais qui, si on ne le relance pas urgemment, se transformera en simplement rien – d’aucuns disent déjà : et alors, qu’est-ce qu’on s’en fout de l’ana- lyse ?, qu’est-ce qu’on s’en fout de la politique ?, on peut très bien vivre sans, y a qu’à gérer et évaluer, gérer les biens et les per- sonnes et les personnes comme des biens, c’est beaucoup plus efficace –, en acceptant ce minuscule point de départ, il se pourrait fort bien qu’à ne pas reculer, ne pas céder sur les passages, sur la possibilité de se tenir les uns à côté des autres, à ne pas céder sur la parole, à ne pas céder sur les langues, à ne pas céder sur le «plus d’un», toujours plus d’un, à ne pas céder sur le multiple, oui, «Il se pourrait fort bien que la tâche du politique consistât à édifier un monde (…)» Vous reconnaissez Hannah Arendt ?
Inventer (des ouvertures, des formes, des brèches, des passages, des percées) à partir du réel.
Ça ne donne pas envie de politique, franchement ?
Allez, vous reprendrez bien une tranche… d’analyse ?

Dans l’attente de votre réponse, je vous prie de croire, Madame, en l’expression de ma parfaite considération… enfin quand même, venez vite, je ne suis pas sûr que le divan tienne longtemps sans vous, ni vous sans lui. Oui il faut ralentir, vite. Recommencer, commencer encore. Recommencer malgré tout.

P.S. J’attends votre appel.

© Benyamin Reich, « Abba in Studio » Berlin, 2015

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L'auteur

 Stéphane Habib est philosophe et psychanalyste. Il est notamment l’auteur de

  • La langue de l’amour (Hermann, 2016)
  • Faire avec l’impossible : pour une relance du politique (Hermann, 2017)