Pour Hanoukka cette année, l’équipe de Tenou’a a voulu vous faire de petits cadeaux. Chaque jour, avant chaque allumage de bougie, nous vous offrons des articles parus dans des numéros de Tenou’a anciens depuis dix ans, des articles qui, nous l’espérons, seront pour vous de petites lumières.
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Sixième bougie

Avec leur Lecture croisée de la prière Adon Olam, l’astrophysicien Greg Bryan et le littéraire Jean-Jacques Wahl nous emmènent loin, loin pour voir luire les lumières de nos prières.

Adon Olam, 
Maître de l’Éternité

Greg Bryan / Jean-Jacques Wahl
Paru en septembre 2010 dans le numéro 141 de Tenou’a: Temps juif, temps des nations

GREG BRYAN, astrophysiscien

Adon Olam a toujours été l’un de mes hymnes préférés, sans doute en raison de toutes les questions qu’il me pose, à moi, juif et astrophysicien. Deux images de Dieu y sont présentées : la première est celle d’un dieu lointain, étranger, dont la puissance et la magnitude sont presque inconcevables pour nos cerveaux humains. La seconde, a contrario, est celle d’un Dieu si proche que, littéralement, il nous appartient : Adonai li. À cela s’ajoute une fascination pour le mystère du temps, irrésistible pour un physicien. Quel est le lien qui unit ces conceptions ?

Pour moi, le coeur de l’hymne bat dans ce vers central : «Il fut, Il est, Il sera», sublime affirmation de la non-finitude de Dieu. En physique comme en cosmologie, c’est bien ainsi que l’on envisage le temps.

Parmi les lois de la physique, il en est une que l’on appelle réversibilité ou similitude temporelle. En un mot, cette loi montre que l’on peut inverser le sens du temps sans modifier les lois de la physique ; elles resteraient valides même si le temps reculait au lieu d’avancer. Par conséquent, les lois de la physique ne nous disent pas quelle est la direction de la flèche du temps : vers l’avant, vers l’arrière ; c’est un tout.

Évidemment, cela ne correspond pas à notre expérience personnelle d’un temps qui va de l’avant. C’est ici que nous faisons intervenir la Seconde Loi de la thermodynamique : cette loi, découverte et formulée vers le milieu du XIXe siècle, nous enseigne que l’on peut mesurer le temps en termes d’entropie. L’entropie c’est, pour faire simple, la quantité de «désordre» dans l’univers : en effet, celui-ci ne progresse qu’en se diversifiant. À l’instant du Big Bang règne un ordre parfait, ce qui nous permet de définir l’orientation de la flèche du temps : puisque, selon la Seconde Loi, le désordre ne peut que croître, on peut affirmer que le temps n’a pu s’écouler qu’en s’écartant du Big Bang. Si l’univers tendait vers un état de plus en plus ordonné, on pourrait en déduire que le temps s’écoule dans la direction opposée, c’est-à-dire vers ce que nous pourrions désigner comme le commencement. Si ce raisonnement est correct, il permet d’affirmer un lien intime entre l’origine de l’univers et ce que nous, en tant qu’individus, expérimentons comme «le temps». Et cela, finalement, nous ramène à ce qu’exprime si parfaitement la seconde strophe de Adon Olam : «Dieu ne commence ni ne finit ; La force, le pouvoir sont à lui ; Il est mon Dieu, et mon Sauveur». Dieu et le temps sont ainsi liés au point de n’être qu’un, à la fois tout-autre et tout-proche, force d’une magnitude inconcevable dans l’infinité du cosmos et pourtant en nous, toujours à notre portée.


JEAN-JACQUES WAHL, écrivain

Adon Olam, ce texte dont on ignore l’auteur malgré quelques hypothèses peu crédibles, est l’un des passages liturgiques les plus connus. Au point qu’il est devenu aujourd’hui partie intégrante du folklore israélien en dehors de tout contexte religieux.

D’où provient cette notoriété ? D’abord de sa forme très aboutie : alexandrins rimés divisés en deux hémistiches qui obéissent à une stricte métrique. Comme le veut le genre littéraire, on retrouve dans la plupart des vers une allusion (melitsa) à des sources bibliques, en particulier du livre des Psaumes.

Si la plupart des traductions lui donnent pour titre « maître de l’univers », il faut se rappeler qu’en hébreu le terme Olam a deux significations, l’une spatiale qui désigne l’immensité et l’autre temporelle pour définir l’éternité. Une lecture attentive du texte lève toute ambigüité : c’est bien du temps qu’il s’agit ici. Le champ lexical ne laisse guère de doute « avant, alors, après, était, sera, jour… », autant de termes qui nous renvoient au temps. (D’ailleurs n’est-il pas plus logique de comprendre que l’Éternel avant l’oeuvre de la Création régnait déjà sur le temps ?)

Placé aujourd’hui en ouverture de l’office, cet hymne, qui ne fait aucune allusion à un particularisme juif, était probablement à l’origine une prière du soir comme semble l’indiquer sa conclusion : « Dans Sa main je confie mon âme à l’heure du coucher comme à celle du réveil » et, reste de cette tradition première, qu’avant de trouver sa place actuelle dans le rituel, cette prière était récitée et continue à l’être en conclusion de l’office du soir de Yom Kippour.

Glorification du créateur dans laquelle tout être humain peut se retrouver, Adon Olam apparaît comme une prière plus individuelle que collective. Face à ce maître tout puissant, l’homme proclame sa confiance. La force, l’omnipotence de Dieu, qui pourrait être source de crainte et d’angoisse, devient ici gage de protection et de sérénité.


Traduction
Le maître de l’univers a régné
Avant que rien ne fût créé ;
Lorsqu’à sa volonté tout s’accomplit
Il fut proclamé Roi,
Et quand tout serait anéanti,
Lui seul régnera toujours avec gloire.
Il fut, il est,
Il sera toujours dans sa majesté.
Il est unique et sans second
Qu’on puisse lui comparer ou lui adjoindre
Sans commencement et sans fin,
Le pouvoir et l’autorité lui appartiennent.
Il est mon Dieu, mon libérateur,
Mon rocher au jour de l’adversité ;
Il est mon étendard et mon recours,
Mon salut quand je l’invoque.
En sa main je confie mon âme
Quand je dors et quand je veille ;
Mon âme, dis-je, avec mon corps.
Oui, Dieu est avec moi, je ne crains rien.
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