Pour Hanoukka cette année, l’équipe de Tenou’a a voulu vous faire de petits cadeaux. Chaque jour, avant chaque allumage de bougie, nous vous offrons des articles parus dans des numéros de Tenou’a anciens depuis dix ans, des articles qui, nous l’espérons, seront pour vous de petites lumières.
Retrouvez les cadeaux de la première bougie, de la deuxième bougie, de la troisième bougiede la quatrième bougiede la cinquième bougie, de la sixième bougie et de la septième bougie.

Huitième (et dernière) bougie

Comme la dernière bougie de Hanoukka s’éteindra ce soir, c’est l’écrivaine Rosie-Pinhas Delpuech qui nous invite à retrouver la pénombre pour profiter d’une « Nuit paisible » de ville en ville.

TENOU'A 155

DROIT DE CITÉ
Nuit paisible

Rosie Pinhas-Delpuech, écrivaine et traductrice
Paru en mars 2014 dans le numéro 155 de Tenou’a: Villes de rêve, Rêves de ville

Nombreux sont les écrivains que la ville a inspirés. Tenou’a a demandé à l’écrivain et traductrice Rosie Pinhas- Delpuech de proposer une promenade littéraire en ville. De Bordeaux à Jérusalem, de Saint-Malo à Cadix, ballade nocturne et citadine.

Je suis une fille des villes, c’est une mémoire ancestrale, une forme d’urbanité transmise et vécue. La ville est un creuset d’humanité à ciel ouvert, elle renvoie sans cesse à soi par le détour des autres. Vers l’âge de vingt ans, quand la découverte de l’hébreu a donné une forme lisible à ma part juive, mes marches dans les villes se sont doublées d’une recherche inconsciente : où vivaient-ils ? que faisaient-ils ? Ils, les miens. Souvent, je les vois là où ils ne sont pas, là où ils ne sont plus. Leur absence ne me les rend que plus visibles, audibles presque. Parfois, je ne les cherche même pas, ils viennent à ma rencontre au gré de mes marches. J’avais fait un séjour de travail à Bordeaux, on m’avait logée tout près de la Barrière judaïque. Tous les jours ou presque, je traversais la Porte Dijeaux (Judio), longeais la rue Judaïque rectiligne et banale, mais arrivée à la Barrière judaïque, je me demandais si c’était la frontière qu’ils traversaient tous les soirs pour rentrer chez eux. Les portes des villes, les remparts, m’inspirent souvent un sentiment d’exclusion et d’angoisse.

Il n’y a pas longtemps, je me trouvais à Saint Malo, la ville de Chateaubriand, des grandes découvertes maritimes, des navires négriers. Enfermée entre les murailles, sous une pluie fine et pénétrante, je m’étais promenée dans la ville sans grande conviction. Avant de repartir, j’avais voulu rapporter un dessert aux amis qui me logeaient dans un petit port tout proche. On m’avait indiqué une spécialité de la ville : «la noguette», meringue et crème de noisette, un gâteau en forme de cloche, beau à voir et bon à manger. Dans la boîte, une petite notice en retraçait l’histoire : du latin, nox quieta, «nuit paisible», la noguette était une cloche placée autrefois au-dessus de la Grand’Porte, elle annonçait tous les soirs aux braves gens de la ville que les portes d’enceinte de la cité se fermaient, que les chiens étaient lâchés et qu’ils pouvaient passer une nuit quiète sous leurs édredons. «Enfermés le soir sous la même clef dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille», écrit Chateaubriand, évoquant lui aussi «les dogues qui formaient la garnison du port de Saint-Malo» sur lesquels une note apporte quelques précisions: «Vingt-quatre dogues, dits les chiens du guet, ou de police, étaient, chaque nuit, depuis le XIe siècle, déchaînés sur le port et sur les grèves par le chiennetier qui, à l’aube, les renfermait dans le chenil de la Venelle aux Chiens. En mars 1770, accusés d’avoir plus ou moins dévoré un jeune officier de marine qui s’était attardé, un soir, chez sa maîtresse, ils furent condamnés à être empoisonnés.»

Chateaubriand naît deux ans plus tôt, en 1768, dans une maison, écrit-il, «située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs». Peu de temps après sa naissance, ses parents emménagent dans une rue voisine de la rue des Juifs qui, après la mort de l’écrivain, est rebaptisée; rue Chateaubriand d’aujourd’hui. Dans les mêmes pages où il évoque son enfance à l’abri des murs de la cité malouine, l’auteur décrit ses camarades de jeu: «Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux (…) Mes compatriotes, avaient quelque chose d’étranger qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. »

Étranges petits Bretons avec ce « quelque chose d’étranger qui rappelait l’Espagne» ! Les juifs sont définitivement chassés des villes de France en 1396 par Charles le Fou. L’ancienne rue des Juifs de Saint- Malo n’est qu’une lointaine réminiscence médiévale de leur présence dans la cité. Comme à Cadix où l’on retrouve dès le VIe siècle les traces de juifs les plus anciennes d’Espagne, mais d’où ils sont chassés aussi au Moyen Âge.

NOX QUIETA ליל מנוחה

Le gâteau était délicieux mais cette nuit-là, je n’ai pas pu dormir. J’entendais la cloche nocturne, accompagnée du hurlement des chiens, du vent, du ressac. Rassurante pour les uns, lugubre pour tous ceux qui, au coucher du soleil, devaient quitter la ville parce qu’ils n’y avaient pas droit de cité. Et parmi eux, très souvent les juifs. Nox quieta se répétait obstinément dans ma tête jusqu’au moment où soudain, il est allé heurter, comme un marteau sur une corde de piano, sa traduction en hébreu, ליל מנוחה, leyl menouha. Du latin à l’hébreu, toute la nuit ces deux mots ont sonné dans ma tête, plus inquiétants que rassurants, plus générateurs d’insomnie que d’une nuit tranquille.

C’était en septembre 1966, au cours de ma première rencontre avec l’hébreu et Israël. Tous les soirs à minuit, la radio clôturait ses programmes par la lecture d’un verset de la Bible lu par une voix d’homme à l’accent dit yéménite, guttural, rocailleux. On y sentait le sable du désert, la chaleur, la nudité de mots traversés de souffle et d’aspérités qui se frayaient un passage dans la gorge. La lecture durait à peine une minute, une poignée de versets de la Torah articulés dans la nuit par une voix profane, semblait venir d’un temps où le sacré faisait à tout instant irruption dans le présent de la vie concrète. Comme le nox quieta latin des habitants de Saint-Malo. Dehors il faisait nuit noire et silencieuse, le petit immeuble où j’habitais se trouvait à la lisière d’une orangeraie, les étoiles étaient très proches, par moments on entendait des chacals, des bruissements. La lecture achevée, le speaker prenait le temps d’un silence, puis de sa même voix de nuit et de désert, disait une phrase que je m’étais fait traduire parce que tous les soirs à minuit, je l’écoutais sans rien comprendre, captivée par la sonorité : Le ma’azineinou shalom rav ou leyl menouha mi Yeroushalayim, «Grande paix à nos auditeurs et une nuit tranquille de Jérusalem».

En 1806, Chateaubriand visite Jérusalem et y décrit la partie juive de la ville avec une étrange sympathie : «À la droite du Bazar, entre le Temple et le pied de la montagne de Sion, nous entrâmes dans le quartier des Juifs (…) ils étaient tous là en guenilles, assis dans la poussière de Sion, cherchant les insectes qui les dévoraient, et les yeux attachés sur le Temple. Le drogman me fit entrer dans une espèce d’école : je voulus acheter le Pentateuque hébreu dans lequel un rabbin montrait à lire à un enfant, mais le rabbin ne voulut jamais me le vendre (…) Pénétrez dans la demeure de ce peuple, vous le trouverez dans une affreuse misère, faisant lire un livre mystérieux à des enfants qui, à leur tour, le feront lire à leurs enfants. Ce qu’il faisait il y a cinq mille ans, ce peuple le fait encore» … D’une ville à l’autre, d’une langue à l’autre, d’un livre à l’autre, relier entre eux des lieux, des temps, des mots, des phrases, c’est peut-être l’aptitude de ce peuple arpenteur de villes et de livres.

© Leo Ray, “City in blue”

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