À l’âge de 94 ans, Henri Kichka, le père de l’auteur et dessinateur Michel Kichka, est mort. « Un petit Coronavirus microscopique a réussi là où toute l’armée nazie avait échoué », écrit son fils Michel sur son blog-note.

Depuis les années quatre-vingts, Henri Kichka était un infatigable témoin de sa survie dans l’horreur des camps.
En septembre 1942, il est déporté de Belgique avec sa famille. Il sera interné à Sarkau, Klein-Margersdorf, Tarnowitz, Sint-Annaberg, Shoppinitz et finalement en 1943 dans le camp annexe d’Auschwitz IV (Blechhammer), où lui est tatoué le numéro 177789. En janvier 1945, il survit à une marche de la mort vers Gross-Rosen puis est envoyé à Buchenwald. Il a 18 ans en avril 1945 lorsque les camp est ouvert par les Américains. Son père Josek est encore avec lui alors mais meurt quelques jours plus tard.

En 2016, dans le numéro hors-série de Tenou’a pour Yom HaShoah, De génération en génération, nous avions rencontré Michel Kichka autour de son livre Deuxième Génération, Ce que je n’ai pas dit à mon père.
Nous vous proposons de retrouver ici cet entretien.

TROIS QUESTIONS À MICHEL KICHKA

Michel Kichka, Deuxième Génération, Ce que je n’ai pas dit à mon père, Dargaud, 2012

Avec Deuxième Génération, Ce que je n’ai pas dit à mon père, Michel Kichka, dessinateur de presse belgo-israélien signait, en 2012, une oeuvre de témoignage magistrale aux facettes plurielles. Ce roman graphique participe, malgré lui peut-être, d’une réinvention de la mémoire, de cette transmission ingérée et restituée, autrement, par la génération d’après. Intime, spirituel et violent, Kichka se délivre un peu en nous livrant beaucoup.

 

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin, à presque 60 ans, de publier ce témoignage inédit ?

Je portais cette histoire en moi depuis longtemps, je peux presque dire depuis toujours. L’idée d’en faire une œuvre qui resterait a mûri en moi pendant des années. Années de réflexion, de maturation, d’hésitations, de questionnements. Mon histoire familiale vécue avec le spectre de la Shoah en toile de fond, avec le suicide de mon petit frère, avec le silence de mon père puis sa parole obsessionnelle, les non-dits familiaux, m’ont perturbé et poussé à chercher des réponses. Dans ce processus je suis passé par des sentiments tels que la colère et la frustration. Vers l’âge de 55 ans, je me suis senti suffisamment fort pour affronter l’obstacle, pour me livrer, pour dépasser les sentiments négatifs qui m’avaient longtemps rongé. L’âge a ce bon côté. J’étais persuadé qu’en racontant mon histoire j’allais éclairer celle de ma génération. J’étais convaincu que le dessin et l’humour, qui sont ma raison d’être, allaient m’aider à relever ce défi de la façon la plus juste et aussi la plus accessible à tous.

 

Cette « mission » de témoin que votre père remplit avec ferveur conditionne-t-elle vos relations père-fils ? Son histoire est-elle plus présente que lorsqu’il n’en parlait guère ?

Je trouve la question très intéressante. Oui, bien sûr, la Shoah est beaucoup plus présente que lorsqu’il n’en parlait guère. Cela fait 25 ans qu’il parle et témoigne et est devenu petit à petit incontournable sur ce sujet en Belgique. Dans les premières années, je ne l’ai pas écouté, les blessures béantes du suicide de mon petit frère Charly et ma colère contre la famille m’en empêchant. Au fil des années c’est devenu le seul sujet dont il parlait. Tout revenait à la Shoah, c’était difficilement supportable. Ses lettres étaient remplies de coupures de journaux, de photos de ses voyages à Auschwitz avec les écoles et des cérémonies auxquelles il était invité pour être honoré et décoré. Son obsession était pesante pour moi. À tel point que je ne voulais pas l’accompagner à Auschwitz. Ce n’est qu’au cours du processus d’écriture de Deuxième Génération que j’ai commencé à exorciser tout cela, à l’analyser, à le comprendre, à l’accepter. Puis au cours de la mise en image, une année et demie pendant laquelle je me suis isolé pour concentrer toute mon énergie créatrice au service de ce projet, le travail d’introspection m’a permis de mieux comprendre notre histoire de famille, mon père et moi-même.

Après sa parution, le livre nous a progressivement rapprochés. Je peux conclure en disant que j’ai ouvert une nouvelle page dans notre relationnel. Le livre a finalement obligé mon père, en le lisant, à m’écouter, à nous écouter, nous ses enfants, nous la deuxième génération.

 

Les silences, les non-dits, vous ont-ils constitué, à la fois dans votre enfance en Belgique et dans votre vie d’adulte et vos choix professionnels voire personnels ?

Je ne pouvais être que le fruit de mon héritage familial, tant au niveau des gènes qu’au niveau de l’Histoire. Tout mon vécu familial m’a constitué. Mais c’est en faisant mon alyah par idéal que j’ai mis pour la première fois de la distance entre la famille et moi. C’est au contact de ma femme que le potentiel brut et mal fini qui était le mien s’est petit à petit affiné, que je suis devenu l’homme que je suis et qui est la somme des choses héritées et des choses apprises, C’est ma femme qui a éveillé en moi ma conscience politique, sociale et morale, mon humanisme, ma tolérance qui sont des valeurs qui ne m’ont pas été inculquées à la maison où tout l’espace était saturé et gangrené par le souvenir de la Shoah et le non-dit de mon père. L’alyah, la rencontre avec ma femme Olivia, la naissance de nos enfants qui m’a mis face, très jeune, à la responsabilité de père, tout cela a déterminé mes choix professionnels. Le fait que je fasse partie de Cartooning for Peace, que je m’investisse dans leurs actions contre l’intolérance et la haine, que je me serve de mon crayon comme d’un instrument de dialogue, n’aurait pas été possible sans la transformation que j’ai subie.