Visions croisées de Anne Hidalgo et Nathalie Kosciusko-Morizet

EN PLEINE CAMPAGNE ÉLECTORALE MUNICIPALE, Tenou’a a demandé à deux candidates à la mairie de Paris, Anne Hidalgo (Parti socialiste) et Nathalie Kosciusko-Morizet (UMP) de se pencher sur un texte talmudique.

« Un sage ne doit pas résider dans une ville où l’on ne trouve pas les dix choses suivantes: une Cour de Justice, un fonds de solidarité, un lieu de prière, des bains publics, des toilettes, un circonciseur, un médecin, un notaire, un boucher et un maître d’école. Rabbi Akiva ajoute: certaines espèces de fruits qui permettent aux yeux de s’illuminer. » Sanhédrin 17b

Nous avons posé aux deux candidates la même question: “À partir de cette citation, pouvez-vous nous dire ce qui, selon vous, constitue le coeur de la ville? Qu’est-ce qui ne saurait lui manquer? Qu’est-ce qui lui donne son âme?”
Nous vous livrons ici leurs réponses in extenso.

Anne Hidalgo

“Le coeur battant de la ville”

Talmud - Sanhédrin 17b

Talmud – Sanhédrin 17b

Une ville ne doit jamais se résoudre à la désertion d’un sage ; au contraire, elle doit attirer les talents, les envies pour progresser, avancer, se développer. Je prends au sérieux à la fois chacune de ces exigences, chacun des mystères qu’elles contiennent, et chacun des symboles qu’elles véhiculent.

D’ailleurs, la trame qu’elles dessinent n’est pas de l’ordre du superflu ni du rêve, ni de l’utopie. Elle est de l’ordre du nécessaire et de l’essentiel. Je vois dans ces dix conditions énumérées par le Talmud, beaucoup de bon sens et une grande modernité. En disant ce qu’une ville doit être pour accueillir la sagesse, elles disent ce qu’une ville doit être pour accueillir, conserver et faire grandir la vie. La justice, le partage, l’hygiène, la santé, l’alimentation, l’éducation, et pour ceux qui le souhaitent la spiritualité, sont les artères indispensables au coeur battant de la ville. Bien sûr, dans cette ville, le commerce, les échanges sont un lien et une activité humaine indispensables.

Je le dis avec conviction, je souhaite accompagner Paris dans ce destin de ville puissante et bienveillante, une ville pour chacun, où la solidarité, le progrès et la justice sociale ont leur place. Une ville attentive à nos aînés comme à nos enfants mais aussi aux plus fragiles.

Parce que j’aime Paris, je veillerai à ce que sa ville soit hospitalière au sage dont il est question dans le Talmud. Les mots ont un sens, ils produisent un réel puissant lorsqu’ils sont en concordance avec nos actes.

 

Nathalie Kosciusko-Morizet

“Il n’y a plus de solitude pour celui qui pense la ville”

Je suis touchée de constater que des enseignements aussi anciens que peuvent l’être ceux du Talmud sont toujours aussi en phase avec les enjeux de notre société. Ne serait-ce que pour cela, je considère que ces textes sont d’une grande sagesse. En cela, je trouve votre question très intéressante car beaucoup de réponses sont selon moi dans l’extrait que vous m’avez soumis.

Essayons d’entrer dans le détail. Dans ce passage du Talmud, il est d’abord très intéressant de constater que le sage commence par la Cour de Justice. Comme j’ai l’habitude de le dire, la justice comme fondement, et donc la sécurité comme action, sont effectivement les premières des libertés qui doivent être garanties à chacun. Tout de suite après, viennent le fonds de solidarité et le lieu de prière. C’est-à-dire deux choses qui bâtissent du collectif. La ville est un collectif ou les hommes et les femmes, une fois en sécurité, une fois libres doivent pouvoir s’organiser au niveau pratique et au niveau symbolique. Dans notre pays républicain et laïc, le « lieu de prière » est évidemment à prendre comme un lieu de symbole collectif, pas nécessairement religieux mais que veut dire « religion » sinon « relire » (relegere) et « relier » (religare). Pour le reste, évidemment, il faut des maîtres d’école, des médecins, des commerces de bouche comme on dit… mais heureusement tout cela existe aujourd’hui à peu près partout en France.

D’une manière générale, ce qui donne son âme à ce texte, c’est qu’à sa lecture on ne se sent plus seul. On comprend que la question de la ville, du lieu où l’on vit et de son organisation est une question millénaire. On s’inscrit dans une interrogation. On vient dans une réflexion. Il n’y a plus de solitude dans la ville. Il n’y a plus de solitude de celui qui pense la ville. Et qu’est-ce que celui qui pense la ville si ce n’est le citoyen par excellence?

J’aimerais revenir plus longuement sur les mots de Rabbi Akiva. « Certaines espèces de fruit qui permettent aux yeux de s’illuminer ». Cette phrase est sublime. D’abord, parce qu’elle établit des correspondances entre la nourriture au sens propre et ce qu’André Gide a immortalisé dans « les nourritures terrestres ». Évidemment, une vie pleine et entière, c’est une vie qui nourrit le corps et l’esprit. Mais j’aimerais revenir sur un détail de la phrase de Rabbi Akiva que je trouve très beau et pertinent : la métaphore des yeux qui s’illuminent décrit aussi autre chose. Elle dit que les yeux, parce qu’ils voient avant de manger, s’illuminent parce qu’ils anticipent d’une certaine manière le fait de manger le fruit ensuite. Ainsi, c’est la projection, l’attente, le désir, l’espoir qui sont à l’oeuvre ici.

Cet émerveillement m’évoque un passage de la Bible: la transformation que vécut Moïse lors de la réception des deuxièmes tables de la Loi. En effet, le texte dit que « la peau de son visage était devenue rayonnante ». Pourquoi rayonnait-il ? Parce que contrairement aux premières Tables, Moïse fut un partenaire dans le façonnement des deuxièmes. C’est le fait qu’il fut un acteur engagé dans le projet, et non plus un simple messager passif. Cela dit que ce n’est que par le biais de sa propre initiative que l’homme peut se transformer. Or, je dis souvent que je fais justement de la politique pour créer de l’espoir, de l’énergie et donc en paraphrasant Rabbi Akiva, je pourrais dire que je fais de la politique pour voir ces yeux s’illuminer. Cette énergie, c’est justement tout le sens de mon engagement politique et de ma campagne pour Paris. Faire de Paris une ville à énergie positive. Je refuse le cynisme, les arrangements, les clans et je veux que Paris provoque cette illumination dont parle Rabbi Akiva, cette fierté, cette envie dans le regard des Parisiens et des gens du monde entier.

Pour finir et déborder un peu du cadre imparti, je dois avouer que je suis très sensible à l’idée d’une loi orale. Le fait que, dans la religion juive, la loi orale ait la même autorité que la loi écrite me bouleverse. Je trouve que la liberté laissée aux interprétations est remarquable.

L'auteur

Anne Hidalgo
Nathalie Kosciusko-Morizet