J’ai fait un mauvais rêve, vendredi matin. Vous le savez, amis lecteurs, à Tenou’a, nous aimons beaucoup les rabbins, tous les rabbins, avec barbe ou sans barbe, en jupe ou en streimel, gays ou hétéros, orthodoxes ou consistoriaux, et même libéraux. Vendredi, pourtant, j’ai fait un mauvais rêve dont le héros était un rabbin.

Antoine Strobel-Dahan, rédacteur-en-chef de Tenou’a
Shira Banki ז״ל

Shira Banki ז״ל

Imaginez : cela fait moins d’un an que la jeune Shira Banki, 16 ans, était poignardée à mort par l’extrémiste juif Yishai Schlissel au cours de la Gay Pride de Jérusalem. Schlissel rééditait là un acte commis 10 ans plus tôt lorsqu’il avait poignardé, sans parvenir à les tuer, trois personnes au cours de la même Gay Pride à Jérusalem en 2005. Un mois après sa sortie de prison, il tuait Shira Banki.

C’est un acte terrifiant, odieux et désespérant, que d’aucun auront qualifié d’acte « d’un déséquilibré ». On en doute mais, pourquoi pas ? Les déséquilibrés, ça existe. Il y a quelques autres déséquilibrés célèbres dans l’histoire d’Israël, à commencer par Yigal Amir, assassin du Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995.

Ces assassins, ces « déséquilibrés », se sont sentis légitimés dans leurs actes criminels par une parole religieuse haineuse. Il faut revoir le film coup de poing d’Amos Gitaï, Le dernier jour d’Yitzhak Rabin, sorti en 2015, pour comprendre comment les assassins vont puiser de la légitimité, du réconfort, du soutien et même de la morale dans les paroles, a priori inoffensives, de certains rabbins. L’époque est par ailleurs suffisamment fournie en discours religieux haineux, en dehors du monde juif, qui nourrissent des actes meurtriers, pour que l’on prenne conscience de la puissance destructrice des mots qui arment les mains des « déséquilibrés ».

Dans son film, Amos Gitaï a voulu, expliquait-il en décembre dernier dans Tenou’a, « lever le voile sur la campagne d’incitation à la haine et à la violence […] contre l’homme Yitzhak Rabin lui-même » et traiter de « cette ombre qui continue de s’étendre sur Israël aujourd’hui ». Cette ombre, précisément, c’est celle d’un discours au nom de Dieu qui invite à tuer des hommes, qui justifie la violence et attise la haine.COUV_160 P1-P4 V03

Revenons à mon mauvais rêve, vendredi matin : un rabbin, un grand rabbin même, s’exprimait sur une radio juive française. « Mon cœur a saigné en apprenant la terrible nouvelle », débutait-il. Peut-être allait-il parler de l’assassinat par un juif observant d’une jeune fille de 16 ans dans les rues de Jérusalem l’été dernier ? Non. Son cœur avait saigné « en apprenant la terrible nouvelle de l’organisation de la Gay Pride à Tel Aviv ce vendredi 3 juin ». Dans mon cauchemar, ce rabbin désapprouvait la Gay Pride. Dont acte, c’était son droit. Cela se compliquait un peu lorsqu’il expliquait que « la Torah qualifie l’homosexualité d’abomination et la considère comme un échec de l’humanité », mais on sait que c’est là une opinion répandue. Si cela s’était passé dans la vraie vie, je n’aurais pu qu’inviter le rabbin en question à relire le numéro 160 de Tenou’a consacré à l’homosexualité et notamment l’article de son confrère américain membre de l’Orthodox Union, le rabbin Steven Greenberg.

Jusqu’ici, tout allait (presque) bien, un rêve bizarre mais pas encore un cauchemar. Le rabbin pouvait bien penser ce qu’il voulait de la Gay Pride (qui revenait selon lui à « s’abaisser au rang le plus vil »), et même de l’homosexualité, nous nous serions contenté de regretter cette étroitesse d’esprit.

Le vrai cauchemar commençait avec cette phrase : « Je ne me suis jamais exprimé dans des termes aussi radicaux et violents ». La Gay Pride remettait en cause « la morale même du peuple juif et de l’humanité » et constituait une « tentative d’extermination morale du peuple d’Israël ». C’est donc tout naturellement que le rabbin de mon cauchemar espérait que « tous les auditeurs écouteront son appel au secours et réagiront de façon radicale à une telle abomination ». Il concluait en disant « C’est un défi qui nous est lancé et avec l’aide de Dieu nous réussirons à le remporter, Shabbat shalom ».

J’aurais aimé me réveiller soulagé que tout ça ne soit qu’un mauvais rêve et qu’aucun rabbin ne tienne un tel discours à la radio. Dans le doute, j’aurais prié pour que « nos frères », comme les appelait le rabbin de mon rêve, n’entendent là que la détresse d’un homme perdu et que nul, pas même – et surtout pas – un « déséquilibré » ne réagisse « de façon radicale ». Prié qu’aucun Yishai Schlissel ne poignarde aucune autre Shira Banki, jamais. Prié pour nous, pour eux et pour que jamais aucun rabbin, si grand soit-il, ne prenne, comme dans mon rêve, le risque au nom de « valeurs morales », d’une incitation à la haine et à la violence dont sa sage expérience de la vie ne pourrait lui laisser ignorer qu’elle arme trop souvent le bras des haineux.

J’ai prié, prié pour que Shira Banki repose en paix et que ses parents voient leur douleur s’apaiser.

J’aurais aimé me réveiller… Cette chronique a bien été diffusée vendredi 3 juin sur Radio J, elle est l’œuvre du rabbin Joseph Sitruk, et vous pouvez l’écouter ci-dessous.

Pour que l’ignorance et la haine ne soient pas les seules à avoir droit de cité, Tenou’a vous propose en accès libre l’intégralité du numéro 160 consacré à l’homosexualité, à lire en cliquant ici

Si vous souhaitez réagir auprès de Radio J : redactionradioj@free.fr
Lire l’article de notre confrère Alain Granat sur Jewpop, consacré à cette même chronique: « L’homophobie du rabbin Sitruk sur Radio J »
— [MISE À JOUR] —
Dimanche 5 juin, Radio J a débuté son journal de 14 heures par une mise au point de son président, Serge Hajdenberg. Il répond d’abord aux protestations reçues par la radio : « Personne ne pourrait imaginer qu’une quelconque censure préalable puisse être imposée [au rabbin Sitruk] ainsi qu’à tous nos autres chroniqueurs ». Puis, il déclare : « Je tiens à me désolidariser totalement de l’ancien grand rabbin de France après les propos qu’il a tenus et que je condamne fermement. » Cela a le mérite d’être dit.
Plus touchant et plus convaincant est l’édito manifestement ému de Guy Rozanowicz, le secrétaire général de la radio, en fin de journal. « Ces propos sont dangereux et ostracisent de façon insupportable les homosexuels juifs. […] À nos frères et sœurs homosexuels et lesbiennes, nous tendons la main et leur témoignons de notre affection », déclare-t-il notamment.
Vous pouvez écouter ci-dessous ces deux interventions (la mise au point de Serge Hajdenberg débute à 1:53 – l’édito de Guy Rozanowicz débute à 11:47).

 

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L'auteur

Antoine Strobel-Dahan, rédacteur-en-chef de Tenou’a