Texte prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles de Jean Daniel, le 28 février 2020

La scène se passe il y a quelques mois. Un après-midi d’avril, où je pousse la porte de la rue Vaneau. Jean Daniel a demandé à me voir et il m’attend là, assis dans son fauteuil. Il a posé sur une table des livres annotés et une pile de coupures de presse. Il veut me parler de judaïsme, d’antisémitisme et d’actualité.

Et puis soudain, il me dit : « J’ai bientôt 99 ans, et je commence à envisager la possibilité de ma disparition ».

Il ajoute : « Je me demandais si vous accepteriez, le jour venu, de mener la cérémonie ».

Et face à moi, je vois un homme dont le regard et l’esprit rayonnent de jeunesse et de vie…un homme qui, à 99 ans, « commence à envisager la possibilité de sa disparition » et je me dis que l’ange de la mort, s’il rode, n’a aucune chance de trouver la rue Vaneau. Aucune. Il peut toujours chercher.

Et en l’écoutant me parler, je pense à d’autres grands hommes qui ont préservé tant de vie en eux jusqu’au bout de leur vie. Je pense notamment à un héros de la Bible que vous connaissez tous, un homme dont la disparition est racontée dans les dernières lignes de la Thora (Deutéronome 34 : 7):

Oumoshe ben mea veessrim shana bemoto, lo kh’aata eyno velo nass lekh’o

« Moise avait 120 ans lorsqu’il mourut, mais son regard n’avait perdu aucune lumière et sa force n’était pas épuisée ».

Je crois qu’il faut parler de la force de vie de Jean Daniel, comme la tradition parle de Moïse parce que quelque chose dans la vie de ces deux hommes raconte un peu la même histoire, celle d’une mise en route vers la liberté et la capacité de certains êtres à guider l’humanité.

Dans l’histoire de Moïse, il est question d’un homme qui accède à un destin hors du commun, un homme choisi parce qu’il est capable de faire quelque chose de très particulier. Un jour, Moïse aperçoit un buisson ardent, un arbre qui brûle mais ne se consume pas. Il regarde avec attention ce phénomène et interrompt tout pour observer.

Les commentateurs disent : c’est parce qu’il a su observer comme personne que Dieu s’adresse à lui. Et Moise répond alors d’un seul mot en hébreu. Il dit Hineni : « Me voici ! je suis là ! »

L’homme que nous accompagnons aujourd’hui fut héritier de cette histoire, non pas parce qu’il appartenait à ce peuple … mais parce que son regard fut plus affuté que d’autres. Jean Daniel a su être un « observateur »,  ce « nouvel observateur » pourrait-on dire, un homme dont les yeux ont vu des buissons ardents, les feux brulants d’un siècle qu’il a traversé.

Nous accompagnons aussi un homme qui, tout au long de sa vie, et en bien des occasions, a su dire Hineni – « Je suis là ».

-« Je suis là », enfant de Blida et amoureux de la France, prêt à combattre et à rejoindre la Résistance et à défendre ce pays que j’aime.

– « Je suis là » pour écouter et témoigner de ce qu’est l’humain, partout où l’on se bat contre l’injustice et la haine, où l’on refuse le mépris et la facilité.

Jean Daniel fut là pour les siens, pour sa famille, pour Michèle la femme de sa vie, et pour Sarah, leur fille avec qui il partageait tout un monde et parfois des fou-rires incontrôlables à table, et il fut là pour Anna sa petite fille dans laquelle il se reconnaissait.

Et il a dit Hineni aux amitiés puissantes qui l’on construit, à celle de Jean Ceresa , de Jean Lacouture, ou d’Albert Camus dont le portrait était encore face à lui aux tout derniers jours de sa vie…En passant par tant d’autres et notamment ceux dont la voix va résonner dans un instant.

Jean Daniel a dit Hineni, « je suis là » à toutes ces générations de journalistes qui ont vu en lui un guide, notamment ceux qui ont construit l’Obs, sa « maison ».

Il fut là pour des gens célèbres et parfois pour de parfaits inconnus, en n’oubliant et ne méprisant personne, ni les serveurs dans les restaurants, ni celles et ceux qui ont pris soin de lui jusqu’au bout.

Il s’intéressait à tous et à tout. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai : Sara m’a dit que les questions matérielles, la logistique quotidienne et le côté pratique des choses n’étaient pas exactement son souci. Apparemment, il n’a jamais appris à taper à la machine ou à l’ordinateur…mais qu’importe, il avait ce talent pour dicter parfaitement à ses assistants ou à ses proches ses éditos, à la virgule près. Sans aucun brouillon, il énonçait un texte où rien ne manquait.

Nous accompagnons un homme qui n’avait pas peur que vous ne soyez pas d’accord avec lui. Le Français dit que lorsqu’on atteint un consensus, on « tombe d’accord » et je crois que Jean Daniel savait mieux que d’autre que c’est la confrontation d’idées et le désaccord qui vous élèvent.

Il a dit un jour, une phrase qui raconte cela magnifiquement : « quand je suis enfermé à l’intérieur d’un camp, (d’une certitude), fut-ce le camp le plus juste (…), le camp des opprimés, le camp des victimes j’ai toujours envie de regarder au-delà, par-dessus la barrière pour voir si un bras ne se tend pas qu’on n’a pas saisi….un visage ne nous regarde pas qui a une lumière…une idée au-delà de nous que nous avons refusé, qui pourtant nous enrichirait ».

Et nous voici précisément au-dessus de cette barrière. En cet instant, selon la tradition juive, nous sommes à l’intersection de plusieurs mondes. Selon la légende, s’ouvrent devant nous les portes du ciel. C’est comme si, ici même, des univers se touchaient, se tenaient la main ceux qui sont là et ceux qui ne sont plus là, les vivants qui pleurent un homme et les disparus qui l’accueillent.

Et j’aimerais que nous imaginions qu’en cet instant-même, Jean Daniel est accueilli par ceux qu’il a aimé et admiré, ceux avec qui il va pouvoir continuer à être d’accord et pas d’accord. Peut-être que dans l’au-delà, s’apprête à débuter une importante conférence de rédaction, sous le regard d’un rédacteur en chef intransigeant. Et autour de cette table vont s’asseoir tous ceux que son histoire a convoqué :

– Marcel Domerc, le professeur de français de l’école de Blida qui dit à son élève combien il est fier de là où les livres l’ont mené.

-Mathilde, la grande sœur de Jean, qui lui a appris l’amour de l’humanité et la puissance de la musique.

Et autour de la table s’assoient quelques présidents du conseil dont il a écrit les discours, et des ministres dont il a critiqué l’action… Et Albert camus les rejoint, sans doute la cigarette aux lèvres, et agrandit le cercle de tous ceux qui là-bas croient en la complexité du monde et en la force de la nuance.

Et à cette table, il y a de la place pour des juifs, des musulmans et des chrétiens qui refusent de se laisser enfermer dans des identités « carcérales ». Et même pour des israéliens et des palestiniens prêts à se dire qu’ils ont encore tant de choses à se dire… Il y a Germaine Tillion, Jean Lacouture, le Cardinal Lustiger, et tant d’autres. Peut-être même que Moïse les a retrouvés et qu’ensemble ils se racontent la fin de leur histoire.

A la toute fin de la Bible, Dieu dit à Moise : tu n’iras pas plus loin, tu n’entreras pas en Terre Promise et ton voyage s’arrêtera ici. Mais sache que tu peux mourir tranquille car tu as mis tout un peuple en chemin vers une promesse.

Ces mêmes mots résonnent aujourd’hui pour l’homme que nous portons en terre. La vie de l’enfant de Blida, de l’immense journaliste observateur de l’humanité et amoureux de la France s’arrête là. Mais le peuple de Jean Daniel continuera d’écrire ce chemin, et saura comme lui, je l’espère, observer le monde avec intelligence et dire à son tour Hineni.

Que sa mémoire soit une bénédiction et que son âme soit accrochée au fil de vos existences.

Delphine Horvilleur est rabbin de JEM-Judaïsme en Mouvement et directrice de la rédaction de Tenou’a.