Par Valérie Zenatti, écrivaine

© Roy Margaliot, “The Gathering” – roymargaliot.com

Un Kippour, je suis seule à New York et passe la journée à marcher dans la ville, je déjeune même dans un restaurant chic et cher du Rockerfeller Center, je ne me sens pas très à l’aise, les serveurs ont des regards absents mais des milliers d’yeux invisibles me scrutent. Je commande rapidement un plat dont je ne suis pas sûre d’avoir compris la composition exacte et je vois arriver, consternée, un filet de poisson pané baignant dans une sauce au foie gras qui incarne aussitôt pour moi le goût de la trahison. La gorge nouée, j’avale sans le mâcher mon plat à trente-cinq dollars. J’ai le blues de Kippour, et quoi que je fasse, je l’aurai chaque année.

Ce blues me dit que si l’enfance vit toujours en moi, la foi et la candeur qui l’habitaient m’ont quittée. Il me dit que je suis née dans un peuple qui a tracé des frontières très nettes entre lui et « les autres », le profane et le sacré, le pur et l’impur et que mon ambition est au contraire de traverser les frontières, de me situer aux points de rencontres plutôt qu’aux points de rupture. Il me dit que j’ai la nostalgie de l’importance que pouvait revêtir ce jour solennel entre tous, parce qu’il s’en dégageait quelque chose de magique et d’irréel, parce que le monde était nimbé d’une lumière blanche et ouatée, par la seule force de la foi qui habitait mon coeur d’enfant, et les coeurs de ceux qui m’entouraient. Le blues de Kippour me murmure que cette brèche dans le temps est une invention magnifique et nécessaire, qu’elle est un appel à la paix – on ne peut prendre les armes à Kippour –, à l’égalité – l’argent ne sert à rien à Kippour, et certainement pas à mieux être jugé –, à la fraternité – c’est ensemble que la prière prend sens. Le blues de Kippour me chante que cette obligation de se détacher de la vie matérielle une fois par an procure un sentiment de repos extraordinaire, que traiter la culpabilité une fois par an ne peut pas faire de mal et surtout, le blues de Kippour ne peut être apaisé que par les chants de Kippour, que par ces moments où je me sens inexplicablement à ma place dans une synagogue parce que la force magnétique de ce lieu, ce jour-là, est plus forte que la Raison. Kippour a dû être gravé dans ma chair comme la circoncision dans le corps des garçons, j’en suis imprégnée quoiqu’il arrive, cela ne sert à rien de lutter contre et peu importe si ce jour-là je suis incohérente, si je ressemble à ces Juifs de Kippour que je moquais, petite, peu importe que je m’éloigne ce jour-là de ce qui fait ma vie tous les autres jours ou justement, oui, que ce jour soit important entre tous car il me fait ressentir au plus profond de moi-même la complexité humaine, son aspiration à la simplicité et à la transcendance, il me met à nu dans mes contradictions les plus violentes et m’enseigne qu’une partie de moi-même continue de m’échapper, et c’est très bien ainsi, car je sais que cette part cachée fait de moi un être fragile (un écrivain aussi, peut-être), et que le blues de Kippour est le chant de cette fragilité que je ne peux et ne veux dominer.

(La fragilité, à la fois marque et garante de notre humanité, m’a murmuré un jour Aharon Appelfeld.)


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