
La veille de la rafle du Vel d’Hiv, des rumeurs se faufilent. Moshe Zylbersztejn, le père de Tauba, une adolescente joyeuse, en entend parler. Il en frissonne. Que faire? Paris est une souricière. À l’aube, la police commence son travail : l’arrestation de familles juives dans Paris. Grâce à la prévoyance de Rywka Zylbersztejn, la mère de Tauba, le trio trouve refuge en urgence chez des voisins absents. Puis, la famille accède à une autre cachette, une pièce prêtée par les Dinanceau, une famille “juste”. Sur l’un des murs de l’immeuble qui les accueille, on remarque une affiche collée, on lit : “marquons-les pour les reconnaître”, à côté, se dessine une étoile jaune.
C’est une solution temporaire. Ils ne resteront pas longtemps. C’est ce qu’ils se disent. Comment s’habituer à la promiscuité, au déficit d’intimité? La couleur grise recouvre les rayons du soleil, les pigments de la peau, le tissu des vêtements. Ils vivent dans le silence, le chuchotement, la peur de faire du bruit, la peur d’être vu (puis dénoncé) en allant aux toilettes, la peur du son étranger, forcément suspect, et l’absence de ciel. Cette situation peut faire écho à celle d’Anne Frank et de sa famille. “Le sort a voulu que je n’aie le droit de voir la nature qu’à de rares occasions, à travers des fenêtres couvertes d’une épaisse couche de poussières et voilées de rideaux sales, et je n’éprouve plus aucun plaisir à regarder au travers, la nature est la seule chose qu’on ne peut remplacer par un ersatz !”, écrivait l’adolescente dans son journal.
En l’espace de quelques jours, chacun trouve sa place dans ce manque d’espace : le père se poste près de la fenêtre, un cercle par lequel jaillit la lumière et les informations (surtout sur le voisinage). Tauba et sa mère se placent autour de la table et s’allongent successivement dans le lit une place. Plus les jours passent, plus chaque membre du trio tente d’occuper son temps, de s’accommoder. Le père compte les allers et retours de chaque habitant de l’immeuble, la mère s’efforce d’éliminer la moindre trace de poussière, l’adolescente essaie de comprendre ce qu’il se passe dehors. Où vont les gens que l’on arrête? S’ils partent travailler, pourquoi emmène-t-on les enfants? L’adolescente, à travers ses questions, ses hypothèses, perturbe le ralenti des adultes, leur inertie. Depuis quelques jours, quelques semaines, ils ne bougent pas. Géographiquement, ils sont toujours au même endroit. Dans cet espace, ils se déplacent à peine. Par peur de faire quelque chose qui pourrait révéler leur secret, leur cachette. Les parents de Tauba nous semblent absents comme s’ils ne restaient que leur corps. Leurs pensées vagabondent sans doute ailleurs. Peut-être, est-ce un subterfuge pour tenir la longueur?
Même s’ils vivent dans l’obscurité, dans l’absence d’actions, il n’est pas question de perdre sa dignité, en tout cas, au début. Tauba n’est pas autorisée à se laisser aller, “tiens-toi droite”, lui intime sa mère au moment de dîner. Parfois, une mélodie leur impose de regarder dehors, le monde libre, le monde qui peut danser, flirter, discuter, rire sans avoir peur de déranger. Sans risquer de mourir. Injuste monde.
Tauba trouve des ressources pour échapper au désespoir, elle sépare la salle de bain du “salon” à l’aide d’un drap qui sèche. Elle pianote sur un clavier qu’elle a dessiné sur le plancher et murmure une chanson qu’elle connaît par cœur, que ses parents finissent par entonner.
Les jours passent, chaque jour, le même impératif : faire comme si on n’était pas là. Au même moment, des archives de soldats allemands qui se baladent dans les rues de Paris, place de la Concorde, meublent l’écran. Pendant que certains se terrent, les Allemands se pavanent.
148ème jour, le spectateur aussi attend la Libération de Paris, la fin de la guerre, la foule euphorique. Mais nous n’y sommes pas. Nous le savons, les personnes dont s’inspire l’histoire l’ignorent. Les mêmes choses se répètent : des policiers français viennent arrêter des Juifs. Comme Tauba et ses parents, on discerne le bruit de leurs pas, les bottes, les cris des personnes qui ne souhaitent pas partir, pas obéir, le retour au calme. Comme si la catastrophe n’avait pas lieu.
Plus tard encore, Tauba fête son anniversaire, son père a compté, recompté et re-re-compté le nombre de briques du mur d’en face, l’hiver est redoutable, on attend qu’il passe ensevelis sous des couvertures superposées.
Le temporaire s’installe : 268 jours viennent de s’écouler. L’argent manque : on se déleste de ses bijoux les plus précieux pour se nourrir. On apprend l’aryanisation des biens et des entreprises : les Juifs ne sont plus propriétaires de leurs biens, ils sont dans l’obligation de les céder à un “aryen”. Sous les toits, la chaleur est étourdissante, la transpiration roule tranquillement. Comment continuer à vivre dans ces conditions? Comment ne pas continuer à vivre dans cette pièce? Parce que la mort rôde, elle traîne et s’aide de listes de recensement. On sait ce qui arrive à ceux qui partent, on sait qu’on ne les revoit pas.
Un jour, un accident se produit. Le père de Tauba s’entaille la main en coupant du bois. Trente jours plus tard, Moshe doit être hospitalisé s’il ne veut pas perdre sa main. Il leur faut choisir : sauver sa main ou prendre le risque de l’arrestation. Sa main l’emporte. Première sortie dehors depuis 488 jours. Le plaisir n’est pas au rendez-vous. Pas question de regarder le ciel. Pas question de respirer. On avance, le corps droit, prêt à défaillir, prêt à déguerpir. On contourne le danger. À l’hôpital, la mère implore : “s’il vous plaît, indiquez que c’est un polonais aryen [pas un polonais Juif]”.
La blessure cicatrise, le père rentre à la maison-cachette, Tauba assure la mission d’infirmière. Les jours passent encore, les adultes sont démunis, blêmes, atrophiés. Tauba, on ne sait pas par quel miracle, trouve la force pour motiver les troupes, remonter le moral, combattre le morbide. D’où vient cette vitalité?
643 jours plus tard, les Alliés avancent. Il est presque temps de se réjouir. Toujours en silence.
Une vingtaine de jours plus tard, les Américains débarquent à Paris, la Marseillaise résonne dans les rues. C’est la fin. Fin de la cachette. À distance la mort. Tauba pose le pied sur le béton, l’affiche antisémite restée collée pendant toute la durée de la guerre est désormais arrachée, les Français sont libérés, les Juifs peuvent à nouveau vivre aux côtés des autres.
Quelques jours plus tard, la jeune femme tombera amoureuse du résistant Robert Birnbaum. La vie l’embarque. Et, nous, spectateurs, on ne sait plus ce qu’il se passe. Elle est dehors, elle nous échappe. Et, c’est tant mieux.
Ce film raconte une répétition, une tétanie sans fin. Un soleil qui se lève, un soleil qui se couche. Des personnes qui se réveillent, qui regardent ce qu’il se passe dehors, qui essaient d’en déduire quelque chose, qui passent le temps, qui mangent, qui se couchent le ventre encore un peu vide. Partout, dans chaque scène se joue l’impuissance des personnages : quoi que l’on fasse, on risque d’y passer. Comme tous les autres raflés. L’inertie gagne les corps, les esprits s’éteignent en attendant la liberté. En attendant la vie sans risquer la mort, la sienne comme celle de ses proches. Ce n’est pas un confinement. C’est une vie le souffle arraché.