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© Noa Shafrir

Trois mères juives discutent assises sur un banc. L’une soupire Oy ! et l’autre répond Oy Vey ! La troisième fustige alors les deux premières : « On avait dit qu’on ne parlait pas des enfants ! ».

Nombreuses sont les blagues juives qui évoquent l’inquiétude, l’appréhension ou la souffrance. Le yiddish appelle cela l’art du kvetch (« la plainte ») et possède un vocabulaire intensément riche en expressions qui disent la peine ou l’inconfort, le mal-être physique ou mental, le souci pour soi et pour l’autre.

Faut-il y voir la trace sémantique laissée par une histoire juive douloureuse ? Est-ce le signe d’une culture hypersensible à la souffrance du monde? ou s’agitil d’un réflexe superstitieux, une façon de conjurer le sort dans une litanie plaintive et d’affirmer que, non, tout ne va pas si bien, de peur que l’autosatisfaction n’attire à soi le « mauvais oeil »?

Neurologues et biologistes croient aujourd’hui que nous naissons avec une sensibilité particulière à la douleur des autres. Il s’agirait là d’un instinct partagé par tous les nourrissons du monde. Lorsqu’un bébé en entend d’autres pleurer, il fait de même, comme s’il était contaminé par la tristesse ou la détresse. Les scientifiques appellent cela la « contagion émotionnelle ». Consciemment ou pas, nous sommes gagnés par l’état de nos proches. Ce phénomène constituerait les prémisses de l’empathie, la volonté de venir en aide à son prochain lorsqu’il souffre. C’est parce que nous saisissons sa douleur, en nous, en la faisant un peu nôtre, que nous pouvons ensuite lui tendre la main et tenter de l’apaiser.

Ce chemin de l’émotion vers l’empathie, du ressenti vers l’agi, est précisément celui auquel nous invite le calendrier juif. Toute la liturgie que nous récitons lors des fêtes de Tishri dit la souffrance et l’appréhension. Nous sommes réunis avec nos familles ou nos communautés pour dire nos douleurs et entendre celles de nos proches, pour énoncer les manqués de l’année, les ratés du passé, et « kvetcher » sur nousmême et sur l’année écoulée. « Qu’elle s’achève avec ses malédictions », implore la célèbre prière de Rosh haShana, et « qu’elle débute avec ses bénédictions ».

Les émotions entrent alors en résonance, tandis que se répondent les Oy Vey ! des uns et des autres, les soucis des mères, les inquiétudes des pères et les peines des orphelins. À la clé de cette liturgie douloureuse, se situe justement la possibilité d’une empathie collective, un souci d’apaiser les douleurs de l’autre et du monde qui fait de chacun de nous, au sortir des jours redoutables, un soignant en puissance.

L’année juive débute par un examen de souffrances individuel et collectif, une liturgie à visée thérapeutique qui semble dire à l’autre : dis-moi où tu as mal, je te dirai qui je peux être.

© Andi Arnovitz pour l’oeuvre en tête de cette page

L'auteur

Rabbin Delphine Horvilleur