Nous sommes si nombreux, en ce lendemain de Yom Kippour, à pleurer la mort de Marceline Loridan-Ivens. Nous sommes si nombreux à avoir eu la chance inouïe de fréquenter son appartement de Saint-Germain-de-Prés, à avoir partagé avec elle nos chagrins et ses colères, nos espoirs et ses désillusions, entre une blague, un verre de vin et une cigarette. Nous sommes si nombreux à avoir trouvé du réconfort auprès de cette si grande toute petite dame.
À Tenou’a, nous avions, comme beaucoup d’entre vous, une tendresse infinie pour Marceline, une tendresse, un respect aussi et une admiration estomaquée. La colère de Marceline appartient désormais à l’Histoire et nous restent les souvenirs de ces rencontres, de ces échanges et de ces fous-rires.
Marceline voulait que son numéro matricule de déportée à Birkenau ne s’efface pas, qu’il soit écrit sur sa tombe, que nul jamais ne puisse lui prendre aussi ça. 78750. Ce numéro, nous le garderons pour elle, pour qu’il ne soit pas qu’un numéro, pour qu’il reste, comme elle nous l’avait confié: « une victoire, parce que je suis revenue, je suis vivante ».
En 2015 et en 2017, Tenou’a a rencontré Marceline pour un entretien et un portrait. Nous vous proposons de les retrouver ici.
© Antoine Schneck, Marceline Loridan-Ivens, mars 2017, Paris

© Antoine Schneck, Marceline Loridan-Ivens, mars 2017, Paris

Plus de passé, pas d’avenir

Entretien avec Marceline Loridan-Ivens, par Antoine Strobel-Dahan

Entretien publié initialement dans le hors-série 2015 de Tenou’a: « Yom HaShoah, 70 ans après »

Un après-midi de février 1944, la jeune Marceline Rosenberg, 15 ans, parcourt la petite ville de Bollène dans le Vaucluse pour avertir ceux qui pourraient être touchés d’arrestations imminentes. Dans la maison familiale, tout le monde va se coucher. Dans la nuit, la milice et la Gestapo sont là. Marceline, son père et deux jeunes filles réfugiées chez eux sont arrêtés et incarcérés à Avignon, transférés aux Baumettes à Marseille puis à Drancy. Le 13 avril 1944, avec son père, elle est déportée par le convoi 71 à destination d’Auschwitz-Birkenau, le même convoi qui transporte Simone Veil.

« Libérée » par les Russes de Theresienstadt, Marceline revient à Paris puis à Bollène pour se confronter à un monde qu’elle ne comprend plus, qui ne la comprend pas. On la retrouve en 1961 à l’écran. Elle s’appelle alors Marceline Loridan et dans Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, elle saisit le spectateur par un monologue en travelling, place de la Concorde, où elle évoque sa déportation avec son père, un récit inouï alors au cinéma. Devenue Marceline Loridan-Ivens depuis son mariage avec le cinéaste Joris Ivens, elle est artiste, réalisatrice, intellectuelle (elle qui n’a pas fini sa classe de quatrième), militante, de tous les combats qui portent justice à ses yeux.

En ce début 2015, elle publie Et tu n’es pas revenu, une lettre à son père, saisissante, effarante, un témoignage d’un genre autre, qui se penche sur des instants de la déportation, mais aussi de l’après-Auschwitz qu’elle tente de raconter à son père mort là-bas, conformément à la prophétie qu’il lui avait faite à Drancy : « Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas ».

Il serait vain de tenter de résumer ce livre, comme il aurait été vide de demander à son auteure de nous redire ce que nous venions de lire. Lorsque nous avons rencontré Marceline Loridan-Ivens, nous avons choisi, plutôt que de l’interroger, de lui proposer de réagir à des phrases que nous avions relevées dans son livre. Nous avons voulu livrer son propos comme il a été dit, avec sa concordance des temps bouleversée. Pour le reste, nous ne pouvons qu’inviter le lecteur à cette lecture déjà devenue essentielle.

 

Marceline a reçu une lettre de son père à Birkenau, un mot que lui fait passer un détenu, un miracle dans un lieu où le papier et le crayon n’existent pas. Elle ne se souvient que des premiers mots et de la signature, tout le reste est oublié.
« Il fallait que la mémoire se brise, sans cela je n’aurais pas pu vivre. »

Pour supporter, il fallait vraiment que la mémoire du passé, la mémoire de la vie, se brise, sinon je ne pouvais pas survivre. L’inhumanité que j’ai développée m’était nécessaire. C’était le cas de tout le monde. Ça ne veut pas dire qu’il n’y avait plus de moment d’humanité, mais il n’y avait que des à-coups d’humanité, des étincelles. Si vous croyez que c’était la mémoire de l’avant qui permettait de tenir, c’est parce que vous n’avez aucune idée des loques que nous étions. Moi je connais la loque que je porte en moi, ces moments où on n’est plus soi-même, où il n’y a plus de passé, où on ne se rappelle même plus du visage de sa mère ou du prénom de son petit frère. On est rude, dur, pour survivre, sinon on ne peut pas survivre, on devient ce que les Polonais dans les camps appelaient les « musulmans » : les yeux vides, pratiquement nus, la couverture sur la tête, on ne voit plus rien et on meurt ou on est emmené aux gaz. Les gens croient qu’on est comme on était, qu’on a des souvenirs, qu’on a aimé son père, sa mère, on a eu des frères et sœurs ; mais de ça on meurt. Vous oubliez tout, vous mourrez de faim, de soif, plus rien ne s’oxygène dans votre tête, vous perdez des kilos – j’en pesais 25. C’est ça qu’il faut comprendre, il n’y a plus d’âme, il n’y a plus d’âme. De temps en temps, il y a des coups d’âme parce qu’il se passe quelque chose, une copine qui a besoin de vous pour lui prendre le bras. Mais ce n’est pas de l’âme ça. Il n’y a plus de passé, il n’y a pas d’avenir. La cheminée est toujours là, les gaz on sait ce que c’est, on ne les voit pas mais on sait. On ne voit pas les crématoires, on s’en approche. Je creuse pour jeter des corps de hongroises qui arrivent de ci de là et qui vont mourir, qui meurent, et on les arrose de pétrole, il faut bien comprendre ce que ça veut dire. On n’a plus rien d’humain, même physiquement, on ne se lave pas, on est sale, on ne peut pas avoir de l’eau, on est habillés de guenilles. On n’est plus dans le monde du  réel, on est dans un monde réel différent, on mange un petit bout de pain de rien et ¾ de soupe par jour, de temps en temps une rondelle de faux saucisson.

 

« Jamais je ne me suis sentie autant aimée que là-bas »

C’est vrai aussi, parce que là-bas, en même temps, les gestes exceptionnels qui se produisaient étaient fondamentaux et j’en ai profité aussi. Les gens étaient mis en couple, donc vous partagiez votre quotidien avec quelqu’un. Tout d’un coup, l’autre partait, vous l’oubliiez. Mais pendant cette période où j’ai été très malade, Françoise aurait pu manger mon pain plutôt que d’essayer de l’échanger pour de la quinine ou de l’aspirine. Ou les filles qui savaient très bien que jamais je n’irais à l’infirmerie, parce que j’avais trop peur des gaz – j’étais obsédée par les gaz – qui avaient trouvé un trou et un bout de planche pour me mettre dans ce trou et me cacher. Et puis il y avait une espèce d’égalité. On était tous pareils. Les moments précieux étaient vraiment précieux.

 

Son oncle Charles, revenu de déportation, à Marceline, sur le quai de la gare de Bollène à son retour :
« J’étais à Auschwitz. Ne leur raconte pas, ils ne comprennent rien. »

Il nous faut nous taire. Parce que les gens ne veulent pas entendre : il faut oublier. Même ma mère ne se rend pas compte d’où je reviens. Et ça va durer longtemps. Toute de suite après la guerre, il fallait mettre en valeur la Résistance et reconstruire le pays. Dans cette mobilisation, on n’a pas fait le travail qu’il aurait fallu pour nettoyer ce pays des forces les pires. Il y a eu quelques règlements de compte après la guerre, mais enfin pour l’essentiel, on a rasé des filles qui avaient couché avec des Allemands. Moi, si elles n’avaient rien fait de plus, franchement, je m’en fous. Ce n’était pas noble bien sûr, mais enfin, elles ne méritaient pas la façon dont on les a traitées. Aujourd’hui, je n’ai pas de raison de ne pas dire ce que je pense, surtout quand je les entends dans leurs amalgames insupportables, leurs non-dits, leurs paroles bien lisses et fausses. Il y a trop longtemps que j’ai envie de le dire pour ne pas le dire. Et puis je n’ai rien à perdre, qu’est ce que j’en ai à faire? Je suis une battante, je me bats. Moi je ne pense peut-être pas pouvoir changer les choses, mais pouvoir les dire, oui. On fait toujours un chemin dans la vie, celui-là c’est le mien ; il n’y a pas de but, il n’y a que le chemin.

 

« Rentrer ne voulait pas dire survivre »

Il y a eu bien des suicides après la guerre, mais personne n’en parle. Il y a eu trop de gens détruits par ce qu’ils avaient perdu. Ils étaient paumés, ils étaient devenus d’autres êtres, incompréhensibles pour les autres. Il y a des gens qui dormaient dans la rue parce qu’ils n’avaient pas d’autre endroit. Je connais quelqu’un qui avait perdu sa femme et ses trois ou quatre enfants ; il est revenu, il y  avait cette folie de se reconstruire, de se marier, de refaire des familles, lui s’est remarié, il a eu un enfant, et alors il s’est suicidé. Moi aussi, j’ai voulu me suicider, deux fois. Là-bas, non : là-bas, il fallait survivre. J’ai toujours essayé de vivre en essayant de tenir cinq minutes de plus que les autres. Souvent, je regarde la clôture électrifiée en me disant que je vais finir là, mais je n’y vais jamais. Là-bas, il fallait survivre.

 

« Notre matricule était notre chance, notre victoire et notre honte. »

Ce numéro est une honte parce qu’on devient un morceau, un Stück, on devient un numéro, on n’est plus rien, on n’a plus rien, plus de personnalité. La chance c’est parce que je suis rentrée dans le Lager B, dans un commando, que j’ai tenu le coup. Une victoire parce que je suis revenue, je suis vivante. Je n’ai jamais pensé à l’enlever. Par moments, je l’ai caché. Certains l’ont enlevé, ils voudraient bien le remettre, ils n’osent pas, ils ont tort, c’est à eux, ça leur appartient. Moi, mon numéro est toujours là, je ne l’enlèverai jamais ; j’ai demandé à ce qu’il soit écrit sur ma tombe, il faut que les gens sachent.

 

Il y a deux ans, j’ai demandé à Marie, la femme d’Henri : « Maintenant  que la vie se termine, tu penses qu’on a bien fait de revenir des camps ? » Elle m’a répondu : « Je crois que non, on n’aurait pas dû revenir. »

Moi, j’espère que je pourrais répondre oui, mais je n’ai pas la réponse, je suis désespérée pour le monde d’aujourd’hui. Malheureusement, à la fin de ma vie, entendre « Mort aux juifs » dans les rues de Paris comme l’été dernier, c’est intolérable. Ma réaction spontanée quand j’ai entendu ça, c’est d’avoir voulu me balancer par la fenêtre. C’est trop.

Je porte une étoile de David en pendentif, des gens me disent de l’enlever. Qu’ils aillent au diable : le premier qui vient, j’en fais mon affaire et si je dois mourir, tant pis pour moi, mais je ne me laisse pas faire.

***

© Antoine Schneck, Marceline Loridan-Ivens, mars 2017, Paris

© Antoine Schneck, Marceline Loridan-Ivens, mars 2017, Paris

Une colère essentielle

par Émilie Frèche

Portrait publié initialement dans le hors-série 2017 de Tenou’a: « Yom HaShoah, Artisans de la mémoire »

Un matin du mois de janvier 2015, alors que nous sommes tous encore sous le choc immédiat des attentats contre Charlie et l’Hypercasher, je suis chez moi, la radio est allumée, et tout à coup j’entends la voix de cette femme qui demande: “Est-ce que les Français seraient descendus dans la rue s’il n’y avait eu que des victimes juives début janvier? S’il n’y avait eu que les morts juifs de la porte de Vincennes? “Le blanc qui suit veut dire malaise. Le journaliste ne trouve pas ses mots, il ne sait pas comment rebondir face à cette question si indélicate, et pourtant l’histoire récente lui a déjà fourni une réponse… Ne se souvient-il pas que le 19 mars 2012, soit seulement trois ans auparavant, un professeur et trois enfants juifs ont été froidement abattus à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, sans que cela n’ait déclenché aucune manifestation à travers le pays? Ces enfants-là et ce professeur sont morts parce qu’ils étaient juifs, tout comme sont morts les militaires assassinés par le même terroriste à Montauban huit jours plus tôt parce qu’ils servaient la France, et personne ne s’est senti concerné.
Et personne n’est descendu dans la rue.
Et personne ne les a pleurés.

Cette femme à la radio qui nous force à s’en souvenir, et qui donc nous réveille, s’appelle Marceline Loridan-Ivens. Je n’ai pas vu ses films. Je ne l’ai jamais lue, mais sa colère et sa franchise me séduisent immédiatement. C’est une colère saine, juste, salutaire, dont je sais combien nous avons besoin pour contrer la haine qui revient, et évidemment, je monte le son. Marceline est invitée ce matin-là sur France-Inter à l’occasion de la célébration du soixante-dixième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, où elle a été déportée à l’âge de quinze ans avec son père, qui lui, n’est pas revenu. C’est le titre du livre qu’elle publie cet hiver-là, Et tu n’es pas revenu. Le temps d’une lettre magnifique où elle renoue avec l’être tant aimé dont les nazis l’ont privée,  elle raconte leur arrestation à Bollène dans le château familial, le transfert à Drancy, la déportation par le convoi numéro 71 du 13 avril 1944, et l’histoire incroyable de ce mot que son père a réussi à lui faire passer alors qu’il était dans le camp d’Auschwitz, et qu’elle se trouvait à Birkenau. Où ce mot est-il passé maintenant? Ou l’a-t-elle remisé? Perdu ? Et quel était son contenu? Marceline a passé une vie à se le demander. Aujourd’hui, elle m’avoue avoir beaucoup hésité à coucher cette histoire sur papier. “À cause de la pièce d’or”, me confie-t-elle. Cette pièce qu’elle a donné au messager, un électricien, en lui demandant de garder la moitié de l’argent pour lui et de remettre l’autre moitié à son père. C’était une histoire importante. Une histoire qui la hantait depuis son retour et qu’elle avait envie, besoin de livrer, mais elle redoutait d’apporter encore de l’eau au moulin des antisémites, et qu’ils puissent dire: “Vous voyez, même dans les camps, les juifs avaient encore de l’argent!” Elle ne sait pas si son père a eu cette pièce. Elle ne le saura jamais.

Dans son appartement de Saint-Germain-des-Prés où elle me reçoit pour les soins de ce portrait, Marceline Loridan-Ivens, quatre-vingt-neuf ans, le regard vif et le rire cristallin, ne se fait plus guère d’illusions. Bien sûr, elle se réjouit de l’énorme succès de son livre – 100 000 exemplaires vendus en librairie, 22 traductions, le Grand Prix des Lectrices de ELLE, etc… – un succès qui lui dit que les gens ont encore la capacité d’écouter les survivants, d’entendre l’horreur de ce qu’ils ont vécu, et de comprendre comment – parce que c’est cela l’important – au sein même d’une Europe si civilisée, on a pu venir chercher des êtres humains chez eux, les mettre dans des wagons à bestiaux, les déporter dans des camps et les gazer, simplement parce qu’ils étaient juifs. L’espoir n’est donc pas totalement mort, mais tout de même… Tout de même! Comment ne pas s’inquiéter de la haine et de la violence antisémites qui partout progressent? Le nouveau siècle l’a vu ressurgir, et c’est à ce moment-là que j’ai tout compris, me dit Marceline. Oui, j’ai tout compris au lendemain du 11 septembre, quand j’ai entendu des gens dire que cet attentat était l’oeuvre du Mossad, et que les juifs qui travaillaient au Word Trade Center n’étaient pas venus ce jour-là. Mais oui, bien sûr!, ajoute-t-elle comme pour elle-même. Connerie, va…”

À l’âge où elle devrait connaître la paix et la sérénité, Marceline Loridan-Ivens n’a rien perdu de sa colère ni de son inquiétude, qui ne sont le résultat que de sa lucidité. Car comment, en effet, ne pas s’inquiéter face à la barbarie dont Ilan Halimi a été victime en 2006, auquel j’ai moi-même consacré un livre, et que nous évoquons un instant ensemble? Comment ne pas trembler face aux assassinats déjà évoqués des militaires, du professeur et des enfants de l’Ecole Ozar Hatorah à Toulouse en 2012 ? Comment ne pas s’indigner d’entendre dans les rues de Paris, en 2015, crier “Morts aux juifs” comme ce fut le cas dans les rangs de la manifestation “Jour de Colère”? Et comment croire encore, après les victimes de l’HyperCasher, qu’on en aura un jour fini avec cet antisémitisme qui partout où il sévit, annonce le pire pour tous ceux qui veulent vivre libres – nous en avons malheureusement fait l’expérience avec Charlie Hebdo, le Bataclan, Magnanville, Nice, Saint-Etienne-du-Rouvray… Aujourd’hui en France, mais aussi en Europe et même jusqu’aux Etats-Unis, chaque jour apporte son lot de haine à l’égard des juifs: cimetière profané à Philadelphie, homme portant la kippa agressé à coup de hache en plein Marseille, tweets immondes de Medhi Meklhat pourtant porté aux nues par une grande partie de nos médias… Voilà la triste réalité. Il faut pourtant l’admettre. Oui, s’il on veut avoir une chance de la combattre, il faut pouvoir la regarder droit dans les yeux, me dit Marceline Loridan-Ivens, qui écrit dans Et tu n’es pas revenu: “Je sais maintenant que l’antisémitisme est une donnée fixe, qui vient par vagues avec les temps du monde, les mots, les monstres et les moyens de chaque époque. Les sionistes dont tu étais l’avaient prédit, il ne disparaîtra jamais, il est trop profondément ancré dans les sociétés.” Trop ancré parce que rien a été fait, lâche la cinéaste sans détour. Ces mots tombent en moi comme une pierre au fond d’un lac. Marceline observe leur chute dans mon regard. Elle ne dit rien. Le silence de son appartement nous enveloppe. J’y découvre alors ce qu’aura été le temps, le monde de l’après-guerre: un monde tout entier tourné vers la reconstruction, qui ne voulait surtout pas savoir ce qui s’était passé “là-bas”, et qui, au nom de l’unité nationale, n’aura pas débarrassé la France de ses salauds. La plupart sont donc restés en place. Et ils ont continué d’occuper les plus hauts postes de l’Etat, tel ce préfet de Police de Paris nommé Maurice Papon, qui, le 17 octobre 1961, décide de rafler des centaines d’Algériens manifestant de manière pacifique dans les rues de la capitale pour les enfermer au Vel d’Hiv. Oui, au Vel d’hiv… beaucoup d’entre eux périront jetés à la Seine.

Cette épisode tragique de la guerre d’Algérie, Marceline ne l’a pas oublié: à l’époque, elle cachait des tracts chez elle, soutenant les Algériens qu’elle avait vu entassés dans des baraquements près de l’usine où travaillait son premier mari, et dont elle ne pouvait supporter la triste condition après ce qu’elle-même avait vécu. Il y aura ensuite d’autres combats: le Vietnam, le droit des femmes, et bien sûr la révolution culturelle chinoise qui la conduira à réaliser une douzaine de documentaires avec Joris Ivens, son deuxième époux, l’amour de sa vie. Elle le rencontre en 1961. Ou plutôt non, c’est lui qui la voit le premier dans Chronique d’un été, de Jean Rouch et Edgar Morin, prix de la Critique au Festival de Cannes. Ce documentaire qui se veut une photographie de l’époque pose la question suivante à un large panel de personnes: “Comment te débrouilles-tu dans la vie ?” Marceline répond en racontant son arrestation avec son père, leur déportation, le camp, son retour sans lui. Nous sommes alors seulement seize ans après la guerre, au début de ces années yéyé où tout le monde ne pense qu’à une chose, s’amuser, et Marceline commence d’ores et déjà le travail de mémoire qui fera d’elle un grand témoin de son temps. Bien plus tard, en 2003, viendra La petite prairie aux bouleaux, film de fiction dans lequel Myriam, interprétée par Anouck Aimée, décide de retourner à Birkenau où elle a jadis vécu l’enfer concentrationnaire nazi. Marceline Loridan-Ivens retourne donc là-bas elle aussi avec ce double de fiction, mais surtout avec sa caméra, pour tenter de capturer quelque chose de la barbarie qui eût lieu au coeur même de l’Europe, il y a de cela soixante-dix ans à peine. Elle ira ensuite beaucoup montrer ce film dans les collèges et les lycées, puis elle écrira Ma vie Balagan, et toujours sur sa déportation et sa vie après Auschwitz, Et Tu n’es pas revenu.

Mais rien n’a été fait…, me dit-elle pourtant. Non, rien, sinon demander à des anciens déportés de retourner dans les camps et de raconter. Cela ne suffit pas. La preuve, regardez: l’extrême-droite est aux portes du pouvoir. N’a-t-on pas suffisamment payé? Faut-il vivre ça à nouveau? Moi, je n’ai pas envie de vivre ça une seconde fois.

Une inquiétude soudaine voile son regard. Son esprit semble s’échapper un instant, je la regarde se perdre dans ses souvenirs sombres, puis je lui demande:
– Vous allez voter?

Elle est embêtée. Elle ne sait pas pour qui. La droite ne l’a jamais séduite et la gauche, en refusant si longtemps de reconnaître l’antisémitisme galopant chez une partie de la population arabo-musulmane, l’a trahie. Aujourd’hui, elle en veut à cette gauche de ce silence assourdissant, suicidaire, qui aura participé à ce qu’elle se demande à nouveau, soixante-dix ans après son retour des camps, si elle ne devait pas quitter la France. Elle ne l’a pas fait, jugeant qu’il était trop tard, à son âge, pour recommencer une vie ailleurs. Je lui demande comment elle se sent ici.
– Moins bien qu’avant, me dit-elle.
Cette réponse me serre le coeur. Je lui demande encore:
– Alors? Qu’est-ce qu’on fait?
– Alors, qu’est-ce qu’on fera quand vous ne serez plus là!, se moque-t-elle.
C’est une question que le Crif lui a posé et à laquelle elle a répondu:
– Qu’est-ce que j’en sais, moi? Démerdez-vous! Travaillez, Réfléchissez!

Marceline Loridan-Ivens a fait ce qu’elle devait faire, raconter, et nous avons désormais son histoire en héritage pour la transmettre aux générations futures. Voilà notre devoir. Mais à nous maintenant d’inventer une manière intelligente de faire vivre cette mémoire. Quant à elle, d’autres projets l’attendent et pour commencer, son prochain livre qui devrait sortir à l’automne. Une grande histoire d’amour!, me dit-elle. La jeune fille aux quatre-vingt dix printemps me sourit. Elle n’a plus de colère dans le regard; juste une belle et douce malice.

***

À lire
L’amour après, Grasset, 2018
Et tu n’es pas revenu, Grasset, 2015
Ma vie balagan, Robert Laffont, 2008
À voir
La Petite Prairie aux bouleaux, film réalisé par Marceline Loridan-Ivens, 2003
Chronique d’un été, de Jean Rouch et Edgar Morin, 1961
Comment Yukong déplaça les montagnes, Douze films de Joris Ivens et Marceline Loridan-Ivens, Arte Éditions
Image en tête de cette page: © SDay