Comme un voyage d’été, Tenou’a vous invite à (re)lire des pépites de numéros passés, sur la plage, au bord d’un ruisseau ou en terrasse d’un café amical.

Lettre à mon esprit de contradiction

Michaël Hirsch

Article paru dans le numéro 171, printemps 2018: D’accord, pas d’accord!

Cher Esprit de Contradiction,

Non, Non et Non ! Ma décision est prise, je t’écrirai cette lettre, et qu’importe ce que tu en penses…
Car pourquoi devrais-je me retenir de t’écrire alors que toi tu ne loupes jamais la moindre occasion de m’interrompre dans mes pensées ou de m’ébranler dans mes certitudes… ? N’est-ce pas finalement de ta responsabilité pleine et entière si, à longueur d’année, mon moi doute ! ?

Ensemble, nous sommes passés par des hauts, mais souvent nous connaissons surtout débats ! Et tu sais, vivre avec toi, cher esprit de contradiction, n’est pas de tout repos.
Sur les grandes questions de la vie, comme sur les sujets les plus anodins, c’est même parfois une confrontation quasi-sportive dans laquelle nous nous engageons et qui nous oblige à rebondir sans cesse pour mieux prendre de la hauteur. C’est d’ailleurs pourquoi dans la vie, mieux vaut pas nier de basses quêtes. (Chers lecteurs de Tenou’a, il s’agit là d’un jeu de mots « niveau expert – capillotractage maximum ». Soyez pleinement rassurés, une fois celui-ci franchi, vous aurez fait le plus dur ! Mais attention ne vous relâchez pas pour autant…)

Ce dialogue intérieur sans cesse renouvelé que tu m’imposes a au moins pour avantage qu’en toute situation, je ne me sens jamais complètement seul.
Grâce à toi aussi, je suis devenu mon meilleur contradicteur… et ce n’est pas rien, de n’offrir ce privilège à aucun autre !

Mais longtemps j’ai pensé que dans cette conversation que nous menions nous n’étions que deux. Que si je disais blanc, tu me répondrais inévitablement noir et que nous jouions, toi et moi, une pièce dans laquelle, si je choisissais pile tu me ferais forcément perdre la face !
Je craignais finalement que nous soyons déjà devenus, très jeunes, un vieux couple… qui se contredit autant qu’il se contrarie ! Qu’entre nous il n’y aurait jamais d’accord et que c’était ça la mélodie du binaire.
Mais heureusement, même toi, mon esprit de contradiction, aussi singulier que cela puisse paraître, tu es pluriel. Bien plus que mon meilleur ennemi, tu es plutôt… la somme de mes contradictions !
Ces petites contradictions qui font de nous des humains, imprévisibles, parfois incompréhensibles et déconcertants, mais capables aussi de s’enthousiasmer, d’innover et de créer.

L’esprit de contradiction, c’est notre jardinier intérieur, celui qui fait qu’on sème et que parfois aussi, on se plante. Et qui veille toujours à faire éclore des bouquets de pensées dans notre jardin divers.
Jules Renard disait : « J’ai des goûts d’acrobate solitaire, j’aime me tourner le dos à moi-même ». Alors merci cher esprit de contradiction, pour ce numéro périlleux de funambulisme, pour cet équilibre instable qui fait le sel de l’existence et qui nous rappelle en chaque instant et sur n’importe quel sujet, que l’avis ne tient qu’à un fil.

Et voilà au moins une chose sur laquelle je sais qu’on est d’accord !

Tendrement,
Michaël