Sur le parvis des 260 enfants, devant l’école des Hospitalières-Saint-Gervais, ça résonne.

Faites-en vous-même l’expérience : si vous traversez la place, à l’heure de la récréation, vous entendrez les rires des enfants et l’écho des jeux frapper les murs tout autour de vous.

Et ce n’est pas juste un effet d’acoustique, c’est l’écho d’une histoire qui n’en finit pas de réverbérer. C’est la voix des enfants d’aujourd’hui qui reproduit étrangement, sans qu’ils ne le sachent, celle des enfants d’hier. C’est l’écho de la voix de ceux qui jouaient là, et qui furent arrachés à leurs familles et envoyés vers la mort en 1942.

Sur le parvis des 260 enfants, si vous tendez l’oreille, vous entendrez ce qu’on appelle parfois, en français, la voix de « revenants ». Mais le propre de ces fantômes-là est justement de ne pas être revenus, et d’avoir laissé la trace de leur enfance assassinée sur les murs d’une école qui, jusqu’à aujourd’hui, les porte.

Et les enfants d’aujourd’hui sont bel et bien en vie. Tous les jours de l’année, ils rient et jouent comme tous les autres.

© Rudy Waks

Ce matin, pourtant, ils pleurent avec nous. Ils pleurent le départ d’un des leurs, un enfant qui a partagé les bancs de leur école, un enfant de plus de 90 ans, qui a eu toute sa vie l’âge de ses années d’élève, toute sa vie l’âge d’un enfant à qui son directeur d’école s’adresse en 1945 et lui demande des nouvelles de ses frères et sœurs, toute sa vie l’âge d’un enfant qui lui répond qu’ils sont morts.

Le directeur Joseph Migneret, Juste parmi les nations, lui avait alors répondu en pleurant : « Ils ont pris mes enfants. Moi, je voulais en faire des Hommes …»

Et le petit Shmil Adoner, que nous appelions « Milo », a alors pris sur lui de poursuivre le projet de son maître. Et finalement, il a fait de beaucoup d’entre nous, et des enfants qui ont fréquenté cette école, des Hommes, c’est à dire des gens qui se souviennent, qui n’oublient pas le passé mais qui regardent encore l’avenir avec confiance. Et il a lu les noms de ses camarades de classe, d’année en année, aux côtés de générations d’élèves à qui il a su montrer ce que veut dire précisément de « s’élever ».

Sur le parvis des 260 enfants, devant l’école des Hospitalières Saint Gervais, ça résonne.

Et si vous tendez l’oreille, vous y entendrez dorénavant l’écho de la voix de Milo. Il a retrouvé les siens dans le « Pletzl », sur cette place yiddish qui lie les générations entre elles, et qui unit tous les enfants, juifs et non-juifs, qui ont choisi d’écouter ensemble toutes les voix de leur histoire.

Que la mémoire de Shmil « Milo » Adoner soit une bénédiction.

Rabbin Delphine Horvilleur

© Photo : Rudy Waks