C’est dans le pays de Notre-Dame que sont venues nos familles. Ce pays palpitant encore de la vie de ses ancêtres, de ses fêtes, de ses croyances. En son centre, il y avait cette église, cette église à l’ombre de laquelle mes grands-parents se sont rencontrés et aimés, nos grands-parents, nos parents, que nous-mêmes, mille et mille fois, nous avons contemplée, visitée, côtoyée. Pour les Juifs que nous sommes, Notre-Dame de Paris n’est la façade d’aucune idéologie, mais une œuvre d’art incomparable, un témoignage de la puissance de l’esprit, le temps fait espace, la miraculeuse alliance du sublime et du grotesque, de la tradition et de la liberté. Un cadeau, en somme, du christianisme et de la France au monde entier, comme à nous.

Je ne veux pas parler ici des (rares) énergumènes à s’être réjouis du désastre : leur nom même, quand il est connu, ne mérite certes pas d’être évoqué : l’iconoclasme, le plus détestable bâtard de la tradition monothéiste (il y eut, rappelons-le, un iconoclasme protestant, et avant lui, une sévère crise iconoclaste à Byzance), trouvera toujours de commodes explications à la peine et aux pertes d’autrui. Seulement, ça n’est pas là l’essentiel.

L’essentiel, c’est qu’un pays laïque et « moderne » a dans son intégralité pleuré pour neuf siècles d’histoire – et, accessoirement, que le monde entier a pleuré à ses côtés. La France n’est pas née en 1905, ni plus qu’en 1789, et pour nous, Juifs, cela importe. Oui, il importe que notre pays soit plus vieux que tous nos pauvres souvenirs, que les souvenirs de nos parents et des parents de nos parents, il importe que ses racines plongent ainsi dans une durée immense, qui nous dépasse et nous enveloppe, qu’elles s’enchevêtrent dans un terreau si majestueux en son antiquité, qu’il en ressemble à l’éternité même.

L’essentiel, c’est qu’en ces temps d’images ou galvaudées ou piétinées (l’homme fait machine et la machine faite homme, le fanatisme aniconique, les vignettes nationalistes…), on a pleuré ce trésor de verre et de pierre, ce trésor qui d’ailleurs, pour une grande part, a tenu.

L’essentiel, c’est que, contrairement à ce que d’autres énergumènes ont clamé, on peut, on doit donner pour ces pierres, et que sans Notre-Dame de Paris, Les Misérables, que lui oppose par exemple le critique de cinéma Ollivier Pourriol, n’existeraient même pas. Abondamment cité ces derniers jours pour le premier de ces deux livres, qui a peut-être valu à la cathédrale de renaître de ses cendres en plein dix-neuvième siècle, c’est Hugo qui a écrit, justement dans Les Misérables : « Ce ne serait pas une haine intelligente que la haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. » Il avait peut-être prévu qu’un jour viendrait où l’on le lirait mal, où en changeant, en son nom, son humanisme en socialisme de caserne, on le trahirait abominablement.

L’essentiel enfin, c’est qu’on a su voir un signe, c’est le propos de Jean Clair par exemple, dans ce désastre accidentel : que l’incendie soit contingent, qu’il n’ait assurément pas été provoqué par quelque main criminelle que ce soit, c’est une chose ; qu’il représente une vérité à nos yeux, qu’il s’inscrive dans un réseau de sens pour nous, c’en est une autre. L’incendie de Notre-Dame signifie, oui, il incarne, et de la plus bouleversante des manières, les affres de l’Occident.

Tout l’écart qu’il y a entre besoin et désir

Occidentaux, nous tenons tant au beau, nous tenons tant à l’art ! Mais après tout, pourquoi cela ? Hugo, toujours lui, écrivait, dans Les Misérables également et comme pour expliciter ce qu’aurait d’odieux l’ascétisme auquel j’ai fait allusion : « Ce besoin de l’immatériel est le plus vivace de tous. Il faut du pain ; mais avant le pain, il faut l’idéal. » Pour les gens de culture chrétienne, cette phrase est une référence, transparente quoique quelque peu « sécularisée », à Matthieu et à Luc : « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Pour nous, Juifs, la phrase de Victor Hugo a une autre résonnance : c’est dans le Deutéronome, avant les Evangiles, que se trouve sa source, et elle touche à cette sortie d’Egypte que nous nous apprêtons à commémorer. « Il t’a fait souffrir et t’a affamé, puis t’a nourri de la manne que tu ne connaissais pas, que ne connaissaient pas tes pères, afin que tu saches que ça n’est pas de pain seulement que l’homme vivra, mais que c’est bien de tout ce qui sort de la bouche de YHVH que l’homme vivra. » Fidèle à son sens prophétique de l’éthique et de l’allégorie, l’auteur du cinquième livre de la Torah fait ici de la manne un symbole, un symbole de vie, de partage et d’inspiration. La manne, c’est tout l’écart qu’il y a entre besoin et désir, entre névrose et mémoire, entre idole et image.

Les misérables ont donné par milliers pour Notre-Dame, tout comme les grands et les puissants, parce que tous partagent, en humanité, ces fragiles vieilles pierres. Parce que si l’on est un homme, on ne vit pas seulement de pain, et que le pain lui-même, contrairement à l’herbe des champs, dit quelque chose d’humain et, osons le gros mot, de divin, à la puissance deux, l’homme qui le fait n’ayant « rien de moins que les dieux », ainsi que le dit, non sans sacrifier à l’esthétique des païens, le Psaume VIII.

L’histoire juive de Notre-Dame est là, dans cette idée que l’infini peut pénétrer le lieu : « Mais est-ce que vraiment Elohim résidera sur la terre ? Quand les cieux, les cieux des cieux ne peuvent te contenir, combien moins cette maison que j’ai construite ! » C’est Salomon qui parle, au Livre des Rois. Et pourtant si, et ces mots, il les prononce, comme un défi à l’impossible, au moment même où il inaugure pour son peuple le temple vers lequel il tournera sans cesse ses regards. L’art est la résolution de cette impossibilité. « L’idée mère, le verbe, n’était pas seulement au fond de tous ces édifices, mais encore dans la forme », lit-on cette fois dans un chapitre célèbre de Notre-Dame de Paris. « Le temple de Salomon, par exemple, n’était point simplement la reliure du livre saint, il était le livre saint lui-même. Sur chacune de ses enceintes concentriques les prêtres pouvaient lire le verbe traduit et manifesté aux yeux, et ils suivaient ainsi ses transformations de sanctuaire en sanctuaire jusqu’à ce qu’ils le saisissent dans son dernier tabernacle sous sa forme la plus concrète qui était encore de l’architecture : l’arche. Ainsi le verbe était enfermé dans l’édifice, mais son image était sur son enveloppe comme la figure humaine sur le cercueil d’une momie. »

Sur la façade occidentale de la cathédrale, les statues des rois d’Israël, prises à tort à la Révolution pour celles des rois de France, signifient bien plus que l’histoire messianique à laquelle elles sont associées – histoire qui divise, on le sait, peuple juif et églises chrétiennes. Elles disent la filiation du Temple, elles sont un vestige de la Jérusalem salomonienne et davidique. Elles nous murmurent, à nous dont les ancêtres craignaient – à raison à l’époque – la majesté des cathédrales, ce que cette majesté doit pourtant à la civilisation hébraïque. N’oublions pas que les temples grecs n’avaient pas de fenêtres : la lumière ne s’y jouait pas comme elle le fait dans les églises – et singulièrement, dans les églises gothiques. Non, et c’est pour le coup le génie sémitique, par l’intermédiaire de la Bible et de son Temple à fenêtres, qui a fait à l’univers don de cette trouvaille artistique. Car en effet, qu’est-ce que Dieu ? C’est la lumière. Pas la lumière électrique, acide, de nos appartements rectilignes et froids, des salles d’opération ou des plateaux télévisés : la lumière entremêlée à l’ombre, éclairant le gouffre, palpitant dans l’indistinct, comme aux premiers vers de la Genèse, où le souffle d’Elohim plane sur la face de l’abîme, parmi l’obscurité et le chaos.

En un sens, l’art est même le contraire de l’idolâtrie

Dans quelques heures, nous célébrerons Pessah, soit l’événement de l’Exode. Combien de nos ancêtres y étaient, je l’ignore, mais ils furent assez persuasifs à l’évidence pour que tout le peuple d’Israël se considère depuis comme étant, « à chaque génération, lui-même sorti d’Egypte ». Le peuple d’Israël et peut-être l’humanité entière (Mishna, Pessahim, X, 5). Il est remarquable que si les dix plaies semblent viser des dieux (d’Osiris ou Hâpy, divinités du Nil, jusqu’au dieu-soleil, Ammon-Râ, vraisemblablement vaincu par les trois dernières plaies), aucune ne s’abat sur les représentations de ces dieux, sur leurs lieux de culte, sur leurs temples. Je tiens qu’il y a là un enseignement puissant : l’art n’est pas l’idolâtrie, et seule cette dernière est ici visée, notamment en sa dimension politique. Une fois libres, les Hébreux se feront d’ailleurs eux aussi un temple, de tissu d’abord puis de pierre, j’en ai parlé à l’instant, un temple grouillant d’images et d’œuvres d’art. C’est qu’en un sens, l’art est même le contraire de l’idolâtrie : il fait luire l’éternité à même l’éphémère, quand l’idolâtrie consiste à rendre éphémère l’éternité. Un mot peut être idolâtre, une image ne l’est pas nécessairement.

Les vitraux de Notre-Dame, qui racontent tant d’histoires avec une simplicité toute biblique, ont tenu, comme a tenu le livre de pierre dans son ensemble : la structure, les dentelures de la façade, les arabesques, les bas-reliefs. Cette œuvre gigantesque est l’œuvre des siècles, ainsi que l’est une grande montagne : la comparaison est encore de Victor Hugo. Or s’il est bien une chose dont nous savons, nous, Juifs, surtout en cet instant, qu’elle compte pour chaque peuple et pour l’humanité en ses milliers de visages, c’est le passage : ce qui passe certes, mais ce qui se transmet en même temps, ce qui dure, l’énergie sourde de la montagne. Le feu de Notre-Dame, c’est la montée de l’insignifiance, prête à nous terrasser. Sa reconstruction sera le témoignage de notre persévérance à être, Français, les enfants du temps et de l’Histoire, de cette énergie, de cette sève multiple et profuse que notre pays sent toujours frissonner en lui.

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David Isaac Haziza