Ce mercredi 25 mars 2020, 29 Adar 5780 se tenaient les funérailles d’Odette Spingarn au cimetière du Montparnasse à Paris.

En raison du confinement provoqué par la pandémie qui sévit, ce furent des funérailles à huis-clos familial.

Toutefois deux femmes, deux rabbins, Pauline Bebe et Delphine Horvilleur y étaient présentes pour rendre hommage à cette femme exceptionnelle, cette survivante de la Shoah au cœur grand ouvert.

Nous vous proposons de retrouver ici les textes prononcés par les rabbins Bebe et Horvilleur.

 

L’hommage du rabbin Delphine Horvilleur
L’hommage du rabbin Pauline Bebe

 


Texte prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur 

Delphine Horvilleur est rabbin de JEM-Judaïsme en Mouvement et directrice de la rédaction de Tenou’a.

La scène se passe le jour de l’arrestation d’Odette et de ses parents, le 31 mars 1944.
Son père vient est emmené, pour ce qu’elle croit être un interrogatoire. Elle ne sait pas encore qu’il va être fusillé le lendemain.

Odette, du haut de ses 19 ans, fait face à des assassins. Elle raconte qu’elle est devant ces hommes et qu’elle leur tourne résolument le dos dans ce camion qui la mène vers une destination inconnue.
Et dans son témoignage, J’ai sauté du train (Collection « Témoignages de la Shoah »), elle écrit :
« La nature commençait à fêter le printemps. Je me souviens surtout des arbres en fleurs, de ces bouquets blancs ou roses qui se détachaient sous le ciel bleu.
J’étais frappée par le contraste entre la beauté de la nature et la cruauté visible de ces soldats. J’ai regardé tout cela en pensant vivre mes derniers jours, peut -être mes dernières heures. Jamais je n’ai éprouvé plus intensément l’impression d’une communion spirituelle avec l’univers, comme si dans une ultime perception, je prenais à la vie ce qu’elle pouvait m’offrir d’essentiel.
J’étais inondée de joie intérieure en constatant mon indifférence envers ceux qui allaient peut-être me retirer la vie tout à l’heure. J’étais vibrante, réceptive à la beauté délicate des fleurs de pêcher. Je me sentais riche de cette émotion esthétique : cela « ils » ne pourraient pas me le prendre »

En lisant ces lignes dans le témoignage d’Odette, je ne parviens pas à comprendre d’où vient, à une jeune fille de 19 ans, la force de penser cela, la capacité de chérir la vie et d’être plus forte que l’inhumanité de bourreaux, en choisissant la vie et sa beauté et sa grandeur, même du plus profond des malheurs et des désespoirs.
Et je voulais commencer par ces mots, par ses mots à elle pour l’évoquer et honorer sa mémoire. Parce qu’entre ces deux mois de mars, celui de 1944, et celui que nous vivons aujourd’hui… 76 ans se sont écoulés… et c’est le même printemps qui revient et les mêmes arbres qui fleurissent… mais je ne sais pas si nous saurons comme Odette trouver la force qui fut la sienne, au cœur de temps obscurs pour voir nous aussi la beauté du monde.

Et je voudrais lui dire devant vous combien je l’admire. Combien je l’admire d’avoir su incarner cette grandeur humaine et ce courage comme peu de gens l’ont fait.

J’ai eu la chance de voir votre mère en bien des occasions à la synagogue, comme j’ai eu la chance connaître sa sœur Alice.
J’ai eu aussi l’honneur et la douleur d’accompagner Alice ici-même il y a quelques mois. Odette n’avait pas pu venir, mais un téléphone placé juste à côté de moi ce jour-là avait permis à votre mère de suivre la cérémonie depuis sa chambre.
Et aujourd’hui c’est elle que nous accompagnons.

Et en ce lieu, ce cimetière qui porte le nom étrange de bet hachayim, « maison des vivants , maison de la vie »… il nous faut évoquer sa vie, raconter on amour des vivants.
C’est ici qu’il nous faut raconter une vie de près d’un siècle, la naissance d’une petite fille en 1925 au Vésinet, fille de Henry et Germaine Spingarn. L’arrivée au monde de la Petite sœur d’Alice.

Une petite fille à la santé fragile mais qui va à l’école avec beaucoup de détermination et qui croit en l’avenir.

Et puis la nuit tombe sur le monde et sur l’univers d’une jeune adolescente.
Elle est à Deauville au moment de la déclaration de guerre et va y rester un peu.
Elle est finalement arrêtée à Larche le 31 mars 1944.
Son père est fusillé le lendemain.
Et Odette et sa mère sont déportées par le convoi 71, le 13 avril 44.
Sa mère meurt un mois plus tard.
En octobre, Odette est transférée vers Zschopau en Saxe comme travailleuse forcée dans une usine Audi. Et, finalement, en avril 1945, entassée avec ses camardes de travail dans un train qui les mène vers la mort.

C’est durant ce voyage qu’elle va s’échapper et sauter du train.
Elle raconte dans son livre qu’elle a simplement dit avant de sauter « Au revoir tout le monde », et ce petit mot presque absurde, dans ces circonstances tragiques et adressé avec tendresse à ses camarades de déportation, raconte beaucoup d’Odette… quelque chose qui transparait dans son livre à chaque page et qui est de l’ordre de l’évidence pour quiconque a eu la chance de la connaître, un profond amour des autres, une réel souci de tous. Et dans son livre, chacune des lettres qu’elle reçoit et qu’elle a transcrites raconte cela : la très grande tendresse et l’affection qu’elle donnait aux autres et que le monde voulait lui rendre en retour.

Après la guerre, elle retrouve Alice et sa famille, et ses neveux et nièces.
Et commence le temps de la reconstruction, le temps de l’engagement aussi dans des associations juives, comme assistante sociale ; notamment à l’OSE, l’engagement pour le judaïsme libéral de l’ULIF et du MJLF notamment
Et son engagement comme témoin.

Mais son grand bonheur et trésor est la naissance de ses deux filles Claudine et Danièle et plus tard, l’immense bénédiction de voir naitre une nouvelle génération, celle d’Élodie, Jonathan et Caroline (et je me souviens de sa joie immense au jour de la bat mitsva de Caroline).
Je voudrais citer encore ses mots à elle, dans son livre :
« J’ai eu l’immense bonheur d’avoir deux fille merveilleuses qui ont illuminé ma vie et sont encore ma joie aujourd’hui. Grâce à elles, j’ai également trois précieux petits-enfants.
En revenant, j’avais une terrible envie de vivre, j’étais jeune, j’avais connu le pire, je voulais connaître le meilleur. J’appréciais tout avec gaité et optimisme. Ma vie fut émailée d’amitiés fidèles. Chacune d’elle m’a enrichie »

Et face à cette douceur et cette grandeur d’âme, je me demande aujourd’hui comment remercier vraiment celle qui nous quitte.

Nous sommes un tout petit comité ici car ce terrible moment que nous traversons ne nous permet pas d’être plus nombreux pour l’accompagner.
Mais en cette instant, avec votre autorisation, je voudrais que nous convoquions un minyan élargi, une communauté bien plus large, qui inclut ceux qui n’ont pu être là, et ceux qui ne sont plus et qu’il nous faut nommer.

Et pour accompagner Odette, je crois qu’il faut associer la mémoire de sa sœur Alice et de ses parents, la mémoire de Germaine assassinée à Birkenau, et de Henry fusillé parce qu’il était juif. Et je veux associer la mémoire de celles et ceux qui ont partagé la déportation d’Odette et dont elle a pris soin et qui ont pris soin d’elle, Rita, Bianca et toutes les autres…
Et puis je veux associer en cet instant la mémoire de Elli Fullman qui a caché et sauvé Odette après son évasion et qui a ainsi gagné le titre de Juste parmi les Nations, associer à travers elle la mémoire de tant de Justes qui surent être des lumières au cœur de cette éclipse d’humanité.

Et entouré de cette communauté, des présents et des absents, des vivants et des disparus, nous pouvons maintenant accompagner Odette et la remercier pour tout ce qu’elle a offert au monde.
Elle nous quitte tandis qu’une autre obscurité s’et abattue sur nous .je prie pour que nous sachions la traverser avec la même force, dignité et grandeur d’âme qui furent les siennes.

Nous l’accompagnons tandis que les arbres sont en fleur, et que le printemps s’annonce, comme au jour de son arrestation. Demain soir débutera un nouveau mois, celui de Nissan, celui du printemps, celui de la fête de Pessah, le mois qui célèbre la liberté et le courage d’un peuple qui se met en route.

À partir d’aujourd’hui, reposera pour l’éternité dans ce cimetière une femme, une fille d’Israël qui a su mieux que les autres incarner ce courage et cette mise en route, une femme, une mentsch qui a sauté d’un train pour faire gagner la vie et pour nous permettre de la connaître, et de voir en elle une immense source d’inspiration.

Odette avait laissé une instruction avant son départ. « Pour compenser l’erreur que j’ai faite en me faisant enlever de mon bras le témoignage de la barbarie nazie, je souhaite que sur ma tombe on inscrive : Déportée à Auschwitz Birkenau, matricule 78769 »

Nous n’oublierons pas, et nous lutterons pour que le monde n’oublie pas.

Que sa mémoire soit une bénédiction et que son souvenir béni guide nos pas.
Que son âme soit accrochée au fil de nos vies.
Amen

 


Texte prononcé par le rabbin Pauline Bebe

Pauline Bebe est rabbin de la Communauté Juive Libérale-Ile de France.

Odette,

Lorsque je composais ton numéro de téléphone, je savais qu’au bout du fil, j’entendrais ta voix claire et souriante, que tu allais me raconter ce que tu vivais et que chaque instant de la vie était pour toi un sursis.

Nous savions toi et moi, comme un jeu silencieux, complice et enfantin, qui revenait quelle que soit la situation, que j’allais essayer de te faire rire, te demander si tu allais danser, comme le dit le Rabbi Nahman de Braslav: « Chaque jour, il faut danser, ne fut-ce que par la pensée » ; tu savais danser sur la crête des souvenirs, surfer sur les vagues de la vie, quand bien même elle fut secouée par des tempêtes. Alors tu riais de mes petits mots incongrus et je recevais un des plus beaux cadeaux de la vie, des éclats de rire qui venaient de loin, d’une survivante, d’une résistante, digne et superbe, drapée dans son espoir de devenirs toujours meilleurs.

Je me souviens de cette carte d’identité que tu faisais passer aux étudiants, avec inscrit le tampon juif et de cette phrase « On faisait confiance à la France »,

Je me souviens de cette émotion qui te saisissait tout entière lorsque tu évoquais les derniers instants où tu as vu tes parents Henry et Germaine.

Je me souviens avec quel bonheur tu disais avoir retrouvé ta sœur Alice à la fin de la guerre, les détails de ce train, de cette planche qui bougeait, du dernier wagon dont tu as sauté, de ton auditoire sidéré que tu tenais à bout de souffle, accroché au fil de tes lèvres, de cette histoire à peine croyable, de cette force qui t’animait.

Je me souviens de cette soupe claire que tu décrivais qui te nourrissait à peine, du partage parfois d’une âme généreuse aux heures sombres, de la violence que tu as subie, physique et psychologique, en triant les affaires des déportés. On était avec toi, par tes mots si descriptifs, on observait tes fines mains qui accompagnaient tes paroles, les sourires et les larmes retenues.

« Personne ne voulait nous entendre au lendemain de la guerre », disais-tu.  On voulait protéger ceux que l’on aimait de la vérité si cruelle.

Lorsqu’il t’était posé des questions sur l’antisémitisme renaissant, tu étais inquiète et un nuage passait sur tes yeux.

Lorsque l’on s’étonnait que tu n’éprouves aucune haine contre les Allemands, tu expliquais qu’une Allemande t’avait sauvée. Tu étais si fière d’avoir pu la remercier et d’être retournée en Allemagne pour cette cérémonie de commémoration à Zschopau.

Lorsque tu témoignais, jamais tu n’imposais ta parole, tu voulais connaitre ton auditoire. « Dites-moi qui vous êtes » et l’on avait l’impression que l’on te faisait un cadeau de t’écouter ; le cadeau c’était toi.

Lorsque l’on te demandait comment tu avais relevé la tête après la guerre, tu disais « on avait envie de vivre, de profiter de chaque instant ».

Je me souviens de cet enfant qui t’a demandé après un témoignage: « Madame, puis-je vous embrasser? » et, le sourire ému, tu lui as répondu « Avec plaisir ».

Odette, tu as réussi aujourd’hui ta plus belle révérence, que le gouvernement français impose à tes amis et tous ceux que tu as touchés de rester chez eux le jour de ton enterrement ! Parce qu’il ne fallait jamais peser, jamais déranger, tu t’en vas comme une grande dame, comme une grande âme, et je sais que très nombreux sont ceux qui t’admirent, je sais aussi que le nombre ne t’importe pas mais plutôt chaque visage, chaque sourire. Ce numéro que tu as voulu faire remettre sur ta tombe après l’avoir fait enlever de ton bras, c’est une manière de dire que ton âme est liée à jamais au faisceau de celles qui sont parties là-bas à Pitchipoï, et toutes sont liées au faisceau de la vie éternelle.

Tu aimais profondément tes filles et tes petits-enfants qui t’apportaient tant de joie. Tu étais si fière d’eux, de toute ta famille.

Les livres faisaient ton bonheur, tu ne t’es jamais arrêtée de les dévorer et de croquer dans la vie à pleine dents.

Toi-même tu as su écrire des histoires. Je te cite (p.3 Nouvelles) « C’est quoi un mot ? C’est quelques lettres qui se sont rapprochées. Il y a des mots longs et des mots courts. Le mot le plus long n’est pas toujours le plus intéressant », écrivais-tu avec malice.

Toi qui as consacré ta vie aux autres comme assistante sociale à l’Ose, tu écrivais dans un dialogue entre une fée et un enfant : p.7
« – Madame la fée, je voudrais que personne ne souffre et que tout le monde connaisse le bonheur.
« – Voilà un beau souhait, tu seras heureuse car tu as su que pour l’être il faut penser aux autres ; pas besoin de magicienne ; toi et tes proches saurez saisir le bonheur lorsqu’il passera près de chez vous et vous en profiterez. La fée disparut et les oiseaux se mirent à chanter ».

Chagall écrivait: « Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir ».

Tes œuvres, tes peintures, ta vie, Odette, a été peinte de couleurs d’amour et d’espoir.

Merci pour tout ce que tu nous as apporté, merci pour cet exemple, cette droiture, cet espoir et ton souci immense de l’autre.

Que ton souvenir soit source de bénédiction.