Comme un voyage d’été, Tenou’a vous invite à (re)lire des pépites de numéros passés, sur la plage, au bord d’un ruisseau ou en terrasse d’un café amical. Cette semaine, retrouvons le travail de Pascal Monteil, un artiste français dont l’art se brode au fil de fresques tendres et rugueuses.

Ces restes de nous

Pascal Monteil

Article paru dans le numéro 176, été 2019, « Texte et textile. »

Pascal Monteil fut un jour un polyartiste digital qui triturait ses photos, les amoncelait, les torturait, mettait en scène, peignait, s’inspirant des arts et des mondes embrassés au gré de voyages jamais réellement achevés. Depuis quelques années, l’ordinateur ne sert plus guère et Pascal Monteil travaille à l’aide de fils, de laine, de pièces de tissus. Il coud, il pique, il noue sur des toiles jamais très vierges pour donner vie à ses exils et ceux de ses pères.

Avant, je brodais déjà, mais je ne le savais pas. Lorsqu’en 2014, le musée Federico-Garcia-Lorca de Grenade m’a proposé une « carte blanche» j’ai abandonné les ordinateurs, les photographies et les peintures pour une technique simple mais lente. Une aiguille, de la toile de chanvre et des écheveaux de laine colorée comme autant de tubes de peinture. Une technique appropriée à l’itinérance et à l’exil.

Guidé par des ancêtres marranes, j’ai pris la longue route de 1492 et j’ai fait danser mes aiguilles dans des toiles de chanvre.

C’était le mois de mai et, à rebours du bon sens, les tournesols sur ma toile étaient calcinés ; des oiseaux et des ânes tombaient des arbres, des rabbins y flottaient comme les linges aux balcons de Jérusalem. Des prostitués et des reines allaient en cortèges, des poètes suivaient enfoncés dans leurs boros ; tandis qu’un musicien, las, laissait échapper un air de musique brisé.

Vers cette fresque convergeait toute une population de pantins couturés, fatigués, échoués, en partance, inspirés du Pelele de Goya. Depuis lors, je n’ai plus abandonné les tissus.

Embarquons pour le Japon et ramenons quelques boros. Jusqu’au début du XXe siècle, les pêcheurs et fermiers pauvres des régions enneigées récupéraient de petites chutes et des lambeaux de tissus irréguliers, qu’ils associaient librement et cousaient ensemble pour créer de nouveaux kimonos, des futons qui ressemblent aux peintures de Paul Klee. Ces boros, transmis de génération en génération, étaient réparés par de nouvelles pièces que l’on superposait comme une offrande supplémentaire. Leur incohérence et leur poésie, c’est la vie dans sa discontinuité… la superposition abracadabrante des générations et des histoires. Un tissu qui essaye de se soigner lui-même.

Si je parlais des shmattes et des boros à mes étudiants je leur dirais : le boro est une invention de Paul Klee ; le shmatt, c’est plus ancien, le shmatt a inventé Picasso !

À MON TOUR, JE M’Y METS. AVEC DES MORCEAUX DE TISSUS, JE FAIS DES MONSTRES, DES BÊTES ET DES DIEUX.

Pour la pièce de demain je travaillerai en ramassant les chutes dans l’atelier de tisserands et de couturiers, pour créer une grande tapisserie. Un Panthéon spirituel, où les Esséniens de Qumran côtoient Philip K Dick, où Médée marche aux côtés de Pessoa et où Marguerite Duras discute avec Isaac l’aveugle…

Les Shmattes sont des figurines dont je sais très peu et que j’aime pourtant. Des corps faits de chutes ; des pantins mal cousus, raccommodés, rafistolés, des exilés continuels ; comme nous autres.

“Au banquet de la vie, infortunés convives”, on a raté le repas. On assemble les miettes abandonnées sur les nappes ; entre la toile et la main, on essaie de saisir la fête. Les Shmattes, ce sont les miettes sur la table qui durent plus que le repas. Ces restes de nous que l’on abandonne et qui nous font plus.

Retrouvez Pascal Monteil ici
Jusqu’au 11 septembre, Pascal Monteil expose
 « À la merci du soleil » à la galerie Regala à Arles.

© Pascal Monteil: http://pascalmonteil.net/