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ENTRETIEN AVEC STEVEN GREENBERG,

RABBIN ET DIRECTEUR DE ESHEL

POUVEZ-VOUS NOUS RACONTER COMMENT S’EST PASSÉ VOTRE « COMING OUT » (LA RÉVÉLATION DE VOTRE HOMOSEXUALITÉ)? QUELLES ONT ÉTÉ LES RÉACTIONS DE VOTRE ENTOURAGE ?

Pour parler franchement, un coming out est une suite infinie de décisions. En cela, les différents coming out que l’on fait selon ceux à qui l’on s’adresse, selon les différences de contexte ou de types de relations, tout comme les différentes réactions auxquelles on fait face peuvent rendre ces révélations délicates ou extrêmement émouvantes, rédemptrices ou pleines d’amertume. Je me souviens de certaines de ces révélations comme de moments rassurants et de la plupart comme de moments terrifiants.

Pour la plupart d’entre nous, la révélation à nos parents est typiquement la plus crainte. Ma mère, Fanny Silberstein, est née à Paris en 1937 et, avec sa sœur Gizele (ma tante), elles appartiennent aux quelque 1300 enfants juifs qui ont survécu à la guerre en étant cachées dans des familles et institutions catholiques de la campagne française. Révéler mon homosexualité à ma mère fut particulièrement difficile. Elle ne pouvait pas comprendre que son fils rabbin soit également… gay.

Après plus d’une année durant laquelle seuls mes plus proches amis et ma famille connaissaient mon homosexualité, j’ai commencé à écrire un article pour m’expliquer publiquement à l’été 1992. Cela commençait ainsi : « Je suis un rabbin orthodoxe et je suis gay ». Lorsque j’ai achevé cet article, je ne savais pas quoi en faire. Un ami l’a lu et m’a convaincu de le soumettre au magazine Tikkun [N.D.L.R.: trimestriel juif américain connu pour ses positions pacifistes et progressistes]. J’étais tout à la fois terrifié et comblé lorsqu’ils ont accepté de le publier. « Gayness and God » (« Dieu et l’homosexualité ») est paru à l’automne 1993 sous le pseudonyme de Rabbi Yaakov Levado, ce qui signifie « Jacob-Tout-Seul ».

PEUT-ON ENCORE SE DÉFINIR COMME JUIF ORTHODOXE LORSQU’ON A VOS OPINIONS ET QUE L’ON MÈNE VOS ACTIONS ?

Le nom Yaakov Levado vient du récit biblique du retour de Jacob en Cannan. Jacob revient de Ur pour rencontrer son frère Esaü. Il traverse la rivière Yabbok et là, alors qu’il est seul, il rencontre un inconnu avec qui il lutte toute la nuit jusqu’à l’aube.

« Jacob étant resté seul [יעקב לבדו], un homme lutta avec lui, jusqu’au lever de l’aube » (Genèse 32:25). J’ai écrit que, de nombreuses années durant, j’avais été Yaakov Levado, Jacob-Tout-Seul, luttant contre de terrifiants désirs sexuels pour les hommes, détruit par la culpabilité et furieux contre Dieu. Vers la fin de l’article, j’expliquais pourquoi il m’était si important de ne pas révéler ma véritable identité. Je craignais que le prix de mon honnêteté et de la réalité ne fût l’isolement et la marginalisation. Me révéler, j’en avais peur, concentrerait ma vie en une identité étroite et extrêmement déterminée. Je tremblais à l’idée de devenir connu largement comme « le rabbin gay orthodoxe ».

Durant les mois qui ont suivi la publication de cet article, j’ai reçu, par l’entremise du magazine, de nombreuses lettres. Beaucoup venaient de juifs homosexuels, hommes ou femmes, dont la plupart avaient quitté l’orthodoxie depuis plusieurs années ; d’autres venaient aussi de juifs hétérosexuels bienveillants. Ces lettres, pour la première fois, avaient le goût du soutien et de l’acceptation et, par elles, mon monde commença à s’ouvrir. En sortant, masqué, hors de mon placard, j’avais finalement trouvé une voix pour parler de mon expérience.

J’ai passé ainsi six années à lutter contre mes propres démons et, finalement, c’est par un article publié le 5 mars 1999 dans le journal israélien Maariv que je décidai de me révéler publiquement. L’article s’intitulait « Au nom du partenariat ». Si cet article a eu un effet manifeste pour des individus (ce que je ne découvrirai que plus tard), il a d’abord été largement ignoré par les institutions orthodoxes. La réaction la plus dure vint d’un rabbin chercheur de la Yeshiva University à qui l’on demanda de commenter ma révélation. Il répondit que l’idée d’un rabbin gay orthodoxe était une absurdité aussi inconcevable que celle d’un rabbin orthodoxe dévorant un cheeseburger le jour de Yom Kippour. Un rabbin gay orthodoxe, cela ne pouvait exister.

DONC VOUS NE POUVIEZ EXISTER… QUE LUI AVEZ-VOUS RÉPONDU ?

Lorsque le Forward me demanda de répondre à ce rabbin, j’écrivis que, si la soumission aux règles halakhiques était centrale dans la définition de l’orthodoxie, il n’y avait aucune hérésie à prétendre que, à la lumière des nouvelles réalités scientifiques, il était envisageable de questionner la mise en place de cette halakha. Par ailleurs, la comparaison faite par le rabbin en question était absurde. La sexualité humaine n’est pas un caprice gastronomique, et les relations de toute une vie ne sont pas un cheeseburger. Nul ne sombre dans une dépression profonde ni ne se soumet à un traitement par électrochocs par désir pour un jambon-beurre. Jamais personne ne s’est jeté d’un pont pour avoir été privé de cheeseburger. Et priver un être humain de relations sexuelles, d’amour et de vie commune pour sa vie entière, ce n’est pas lui interdire un sandwich. Cette confusion grossière qui assimile l’expression sexuelle humaine à une simple satisfaction corporelle est d’autant plus choquante dans ce cas que le rabbin Moshe Tendler, celui qui a fait cette comparaison entre la sexualité et le cheeseburger, n’est pas uniquement chercheur dans cette école rabbinique, mais également docteur en médecine.

Le choix de s’accepter comme homosexuel est perçu par beaucoup, si ce n’est la majorité, comme un rejet total de la Torah. Un juif orthodoxe gay (et combien plus encore un rabbin orthodoxe gay) est au mieux un oxymore déconcertant, au pire une perversion de la vérité. La question est légitime : étant donné que la halakha, telle qu’elle se présente aujourd’hui, rejette la légitimité de l’amour et de l’engagement homosexuels, en quoi suis-je orthodoxe ? Est-il possible tout à la fois de penser que, à la lumière des nouvelles réalités, les décisions halakhiques classiques sur l’homosexualité sont erronées tout en demeurant un défenseur loyal de ce système ?

Je le crois. Je me sens engagé par le système halakhique, tant en théorie qu’en pratique. Néanmoins, je crois que la halakha juste, celle qui traite ce phénomène de façon responsable, honnête et intelligente, n’est pas celle que nous connaissons aujourd’hui. En fait, je suis convaincu qu’éviter les questions de sexualité et de genre à ce moment de l’histoire se révélera désastreux. Cela conduira, selon les mots du célèbre penseur orthodoxe israélien Yeshayahou Leibowitz, à « [mettre] en danger la poursuite de l’existence du Judaïsme de la Torah et des commandements dans notre monde ». Le professeur Leibowitz a écrit ces mots en 1982 en référence aux réticences orthodoxes à répondre aux revendications morales profondes du féminisme. Peu de responsables ou d’universitaires orthodoxes le prirent au sérieux alors. Aujourd’hui, il existe une école rabbinique orthodoxe, la Yeshivat Maharat, qui forme des femmes à devenir des leaders spirituels au sein de la communauté orthodoxe. Ce qui constituait hier une ligne tracée dans le sable est devenu, pour certains du moins au sein du mouvement orthodoxe, un appel à un dévouement plus profond envers l’image de Dieu en chacun de nous.

Pour découvrir l’article « Lutter avec Dieu et les hommes », une lecture critique du rabbin Greenberg du Lévitique 18:22, abonnez-vous à Tenou’a et accédez à l’intégralité du numéro en ligne
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© Raphael Perez, 'Men wrestling'

© Raphael Perez, ‘Men wrestling’


 

Regardez la conférence du rabbin Steven Greenberg au MJLF le 18 mars 2015



En partenariat avec akadem

L'auteur

Steven GREENBERG est rabbin orthodoxe directeur exécutif de Eshel, organisation de soutien, d’éducation et de défense qui oeuvre à aider les juifs orthodoxes homosexuels à s’intégrer dans leurs familles et leurs communautés. Il est l’auteur de Wrestling with God and Men: Homosexuality in the Jewish Tradition, paru en 2004 chez The University of Wisconsin Press et lauréat du Prix Koret du Livre juif 2005 dans la catégorie « Pensée et philosophie ». En 2011 à Washington DC, il fut le premier rabbin orthodoxe à marier deux personnes de même sexe. Plus d’informations sur www.eshelonline.org