ויהי בנה עיר, ויקרא שם העיר, כשם בנו חנוך

« Il bâtit une ville et crie le nom de la ville, comme le nom de son fils : Hanokh. »

Genèse 4:17
La première ville dont fait mention la Torah est celle bâtie par Caïn après qu’il a tué son frère. Il lui donne le nom de son fils, Hanokh, un nom d’espérance: « L’instruit ». La première ville naît donc tout en ambiguïté, dans cette tension entre violence et promesses. Dans ce numéro de Tenou’a et alors que les Français choisissent ceux qui présideront aux destins de leurs villes, rabbins, historiens, sociologues, hommes et femmes politiques, écrivains et artistes interrogent la ville, ses rêves et ses limites, et ouvrent un dialogue urbain sur la ville de l’avenir, sur une ville où il ferait bon vivre.

ÉDITO

Ville inachevée

TENOU'A 155 © Matthieu Rochette-Schneider

TENOU’A 155
© Matthieu Rochette-Schneider

Depuis la destruction du Temple, la maison juive est en principe une construction inachevée. Selon la tradition, il faut en effet s’efforcer de laisser dans chaque habitation un pan de mur non peint ou le creux d’une brique manquante, une zone même restreinte qui suggère que le chantier demeure en cours. Où que nous nous trouvions, les lieux que nous habitons portent ainsi la mémoire de l’exil, ou plutôt la marque d’une sédentarisation toujours imparfaite. Depuis près de 2000 ans, les juifs habitent un espace de l’inachèvement. Leurs maisons portent la conscience d’un monde en attente d’être parachevé par l’œuvre humaine.

Et si toute ville était, à l’image de la maison juive, un espace inabouti ? C’est ce que suggère l’architecte Antoine Grumbach lorsqu’il explique qu’“une ville achevée est une ville morte. La caractéristique des formes urbaines, c’est leur inachèvement perpétuel”. Pour rester vivante, toute cité a besoin de terrains vagues, de chantiers, de projets en attente, bref, d’une conscience de l’inabouti et de l’in-fini, condition de son lendemain.

En hébreu, « ville » se dit ir עיר , un mot dont Marc-Alain Ouaknin aime à rappeler qu’il signifie aussi « réveil ». Le modèle hébraïque de la cité est donc celui d’une interruption de somnolence, d’un sommeil dont il faut s’extraire pour que le projet urbain s’éveille. L’inachèvement comme condition de l’édification… C’est ce que la couverture de ce numéro de Tenoua, élaborée par l’architecte Matthieu Rochette- Schneider, raconte à sa manière. Au cœur d’une carte topographique plongée dans l’obscurité, demeure un vide, un manque qui, comme la brique absente de la maison juive, est une invitation à penser un au-delà du présent.

C’est de là que surgit la lumière. De l’inabouti s’éveille le rêve d’une ville nouvelle à construire. La sortie de ce numéro coïncide avec l’aboutissement de la campagne des élections municipales en France – nous en avons profité pour demander à deux candidates à la mairie de Paris de commenter un passage du Talmud sur la ville idéale.

Tandis qu’à travers le pays, les candidats ont présenté leurs projets pour les cités de demain, nous avons ainsi cherché à penser la ville et ses enjeux à travers le prisme de la tradition juive. Voyage à travers les quartiers, souci du vivre ensemble, espaces verts et urbanisme… Des artistes et des penseurs font campagne dans ce numéro pour vous présenter leur programme et vous invitent à rêver la ville et à la réveiller.

Car selon les principes du Traité des pères : « Ce n’est pas à toi de terminer l’œuvre, mais tu n’es pas pour autant exempté de participer à sa réalisation » (2:21).

« Home » © Avraham Pesso, pour l’image en tête de cet article
Tenou'a 155 - © Matthieu Rochette-Schneider

© Matthieu Rochette-Schneider

 

L'auteur

Rabbin Delphine Horvilleur