ÉDITO
par le rabbin Delphine Horvilleur

Miroir, mon beau miroir…

Tenou'a 156Dans les contes de fées, le miroir dit toujours la vérité de celui qui s’y contemple. Il annonce avec certitude la fin de ses mensonges et de ses illusions et vient raconter le face-à-face lucide d’un être avec son identité immuable. Dans la réalité pourtant, aucun miroir ne peut dire toute la vérité sur un homme et son identité, car celle-ci n’est jamais énoncée une fois pour toutes. Elle est toujours fluctuante, en construction et composite.

Il en va ainsi de l’identité juive et de l’éternelle question « qu’est-ce qu’être juif? » La définition de chacun à un temps donné est à la fois personnelle et contextuelle: elle n’est ni celle d’un autre, ni même celle qui sera demain la sienne. Et aucune définition n’achève la question.

Bien sûr, à travers l’histoire juive, certains énoncés normatifs ont tenté de s’imposer : Est juif l’enfant d’une mère juive ou celui qui s’est converti au judaïsme… Est juif celui dont un des parents est juif et qui est élevé exclusivement dans le judaïsme… Est juif celui dont les enfants ou les petits-enfants sont juifs… Est juif celui qui ne cesse de se poser la question de ce qu’est être juif… Aucune de ces définitions n’est fausse et aucune n’est vraie. Chacune est un éclat de vérité, une voix parmi d’autres.

L’identité juive est, à mon sens, la conscience permanente d’un exil qui n’est pas géographique. C’est une sédentarisation impossible sur les sables mouvants d’un désert intérieur et la conscience que le juif se trouve toujours, de façon contrainte ou choisie, dans un entre-deux identitaire : entre deux langues, entre deux noms, entre deux cultures, entre deux rêves, entre deux sens.

Cet état liminal se nomme en hébreu bein levein, un terme qui étymologiquement définit aussi la sagesse (bina). La sagesse juive est une conscience de l’exil, et une pensée de l’équivoque. Pas étonnant, dès lors, que l’humour juif regorge de trésors de double sens: l’arrachement est une expérience si tragique qu’il peut parfois vous arracher des éclats de rire.

Dans ce numéro de Tenou’a, en collaboration avec l’artiste Esti et le rabbin Marc-Alain Ouaknin, nous tentons d’explorer d’autres définitions. Elles éclatent par la voix de personnalités qui révèlent en quelques mots les reflets juifs qu’elles aperçoivent aujourd’hui dans leur miroir.

 


Juif – Yéhouda – Merci      יהודי – יהודה – תודה

À la racine du mot juif

Marc-Alain Ouaknin, invité de la rédaction de Tenou’a

Le mot « juif », yehoudi dérive étymologiquement du nom Yehouda qui vient du verbe lehodot, « remercier », « rendre grâce », « avoir de la gratitude pour », que l’on retrouve dans le mot toda qui signifie « merci ».

« Juif » et « merci » appartiennent à la même racine! Ainsi, être juif c’est savoir dire merci, reconnaître ce que l’on doit à l’autre. C’est d’emblée être en relation, d’emblée s’inscrire dans la transcendance d’une parole et d’une adresse, mouvement et sortie de soi par la reconnaissance et la gratitude.

Mouvement spirituel que traduit aussi un mouvement des corps, car la racine commune de ces deux mots, yehoudi et toda, est yada (ydh) : « lancer » et « tendre la main ».

In fine la racine du mot « juif » serait le mot yad, « la main ». « Tendre la main ». Geste humain fondamental et silencieux qui part de soi vers l’autre, transcendance de la main qui ne prend rien, qui revient à vide, mais qui a exprimé la grâce et la forme d’un rapprochement amical, geste de paix qui, précisément dans ces mains qui se rencontrent, écrit yad-yad, yedid, l’« ami ».

Main tendue « en ce qu’elle ne s’acharne pas à prendre. […] Elle tend plutôt à donner, à tendre, à tendre le tendre: « tiens », prends ce que je ne possède pas, ni toi, ne possédons pas, et ne posséderons jamais. Cela ne nous appartiendra pas en propre, nous n’en serons jamais maîtres et possesseurs », écrit Jacques Derrida dans Le toucher, Jean-Luc Nancy.

Ne serait-ce pas là, en filigrane, le secret même de la Création ? Ce sur quoi repose toute la Création du ciel et de la terre formulée dans le premier verset de la Genèse en 28 lettres ? Koah atvane de maassé beréshit disent les textes de la tradition kabbaliste. 28, nombre de la rencontre des deux mains, yad (14) et yad (14) – le mot « main », en hébreu Yad, possède une valeur numérique de 14 qui, selon certains commentaires, est en lien avec les quatorze phalanges de chaque main. Se saluer en donnant la main est une façon d’écrire 28 : les 28 lettres du premier verset de la Création.

© Toby Cohen, « Flying Succah » 2009, Digital Lamda Color Photo, 240X105cm, edition of 5 – Courtesy of Engel Gallery, Tel Aviv, pour l’image en tête de cette page

En savoir plus

Rabbi David Kimhi (1160-1235), Séfer hashorashim, Berlin, 1847, réédition Jérusalem, 1967

Salomon Mandelkern, Concordance, 1896

Julius Fürst, Concordance, Leipzig, 1932

Jacques Derrida, Le toucher, Jean-Luc Nancy, Galilée, 2000

L'auteur

Rabbin Delphine Horvilleur
Directrice de la rédaction de Tenou’a.

Rabbin Marc-Alain Ouaknin
Philosophe, rabbin, professeur des universités et producteur à France Culture de l’émission Talmudiques (en collaboration avec Françoise-Anne Ménager).