Texte prononcé par le rabbin Delphine Horvilleur lors des funérailles de Théo Klein, le 5 février 2020

C’est l’histoire d’une famille juive qui, comme de très nombreuses familles juives, se réunit autour d’une table, un soir de Pessah, la Pâque juive.
C’est l’histoire d’une famille qui, comme chaque année, raconte la même histoire, l’histoire de la sortie d’Égypte et d’un peuple qui se met en route vers la liberté.
Et tout au bout de la soirée, tout au bout du récit, à la dernière page du livre, sont écrits les mêmes mots que l’on prononce de génération en génération :
H’assal siddour Pessah’, kehilh’ato
Keh’ol mishpato veh’oukato
Ainsi s’achève le seder de Pessah’, selon toutes ses lois et toutes ses prescriptions

Et l’on ajoute alors ces mots, connus de tous ou presque :
Beshana habaa beYiroushalayim  – L’an prochain à Jérusalem !

Cette scène, bien des familles juives l’ont vécue. Mais dans l’une d’entre elles, depuis toujours, on la vit différemment. Dans la famille Klein, à la fin du séder, on chante ces versets sur un air très particulier :
H’assal siddour Pessah’, kehilh’ato
Keh’ol mishpato veh’oukato (sur l’air de la Marseillaise)

Vous l’avez compris, dans la famille de Théo Klein, la sortie d’Égypte se chante sur l’air de la Marseillaise…
Et cette petite anecdote, ce détail de rien du tout que les enfants de Théo ont eu la gentillesse de partager avec moi, raconte, à mon sens, mieux que tous les récits, l’histoire de cet homme que nous accompagnons.

Alors, j’ai eu envie de commencer par-là, pour évoquer la vie de Théo Klein et honorer sa mémoire devant tant de celles et ceux qui l’ont connu et aimé.

Voilà ce que fut une certaine façon d’être juif en France, qu’un homme a su si magnifiquement incarner.
La conscience, héritée sans doute du judaïsme alsacien dont il était l’enfant, d’un dialogue infini et harmonieux, entre l’amour de la France et l’amour du peuple juif. La conscience subtile que l’un et l’autre de ces ancrages, la promesse juive et la promesse républicaine, racontent ensemble et en écho un même rêve d’émancipation, une mise en route des hommes vers la liberté.
Théo Klein fut un enfant de ce franco judaïsme.
Arrière-petit-fils du rabbin de Colmar, fils et petit-fils de médecins, descendant d’une famille très profondément attachée à la France et aux traditions juives, il a littéralement traversé un siècle, nourri de ces idéaux qui transparaissent dans chacun des engagements qui furent les siens.

Pour raconter la vie de Théo Klein, on peut, bien sûr, commencer le récit à des dates différentes.
À la fin du XIXe siècle, bien avant sa naissance, quand une famille alsacienne s’installe à Paris. En 1920, quand naît un enfant dans le Xe arrondissement de la capitale.

On pourrait raconter son attachement à ses parents Salomon et Selma.
Un père, médecin, extrêmement dévoué et engagé, attaché à lui transmettre ce sens de l’engagement, ce qu’en yiddish on appelle la capacité ou le devoir d’être un Mentsch, un homme digne et courageux.
Et une mère aimante, qu’il va perdre jeune, pendant la guerre, et dont le souvenir va le hanter tout au long de sa vie.

Et il nous faut, bien sûr parler de cette guerre, de ce qu’un tout jeune homme va alors prendre sur ses épaules, comme membre des éclaireurs israélites, son engagement dans le groupe de résistance qu’on appelle la « 6e« , à Marseille, en charge du sauvetage de jeunes et d’enfants qui vont lui devoir leur survie.
Et cette capacité à dire « Je suis là » et à se construire dans l’engagement.

Certains parmi vous le savent : Dans la tradition biblique, les héros du texte sont toujours des hommes qui savent prononcer un mot, le mot Hineni, « Me voici » et répondre à un appel, c’est à dire littéralement engager leur « responsabilité », affirmer leur capacité à répondre…
Cette voix du Hineni fut celle de Théo, en bien des occasions,

Dans la vie de l’avocat qu’il va devenir, un avocat à la cour d’appel, dans son cabinet parisien et plus tard au barreau de Jérusalem. Un avocat qui va réinventer les codes de la profession par son aptitude à aller à la rencontre de ses clients, à se mettre en route vers eux, plutôt que d’attendre qu’ils viennent à lui.

Le Hineni résonne en bien des lieux et des temps de sa vie de militant, engagé dans la construction du centre communautaire, de l’UEJF, du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, dans son combat pour la justice, contre les spoliations juives, et pour les droits des juifs d’Afrique du Nord, dans sa lutte pour la mémoire, dans l’affaire du Carmel d’Auschwitz, et dans la construction du CRIF, dans son engagement pour la Paix et pour le dialogue israélo-palestinien.

Vous connaissez, les uns et les autres, ce long parcours, à nul autre pareil, d’un homme qui a marqué le siècle, par son engagement juif humaniste.

Dans un de ses livres, Théo tente d’expliquer d’où cela lui vient, et comment ont surgi ses convictions… et, au sujet de la guerre et de cette nuit que l’humanité a traversées au siècle dernier, il écrit :
« De ces évènements, j’ai tiré une triple conviction : d’abord la nécessité d’un combat pour une terre où le peuple juif pourrait être vraiment en sécurité, ensuite la certitude que seule la démocratie était à même de mettre les juifs à l’abri de la violence et de la persécution, enfin la nécessité de toujours garder ouverte la possibilité de dialoguer avec les autres, quels qu’ils soient ».

  • La sécurité pour les siens, l’amour d’Israël,
  • la démocratie pour tous, la passion pour la France
  • et le dialogue avec l’autre, quel qu’il soit…
    Autant de piliers qui ont soutenu et guidé son existence.

Et dont vous pouvez, sans doute, témoigner bien mieux que moi, vous ses enfants et sa famille. Jean Michel, François, Laurent, et Véronique. Des valeurs dont pourraient témoigner celles qui l’ont accompagné, Sophie bien sûr, et Liliane.
Témoigner de ces valeurs qu’il a pu transmettre à ses huit petits-enfants, et qui éclaireront les sept arrière- petits-enfants qu’il a eu la joie et la bénédiction de connaître.

Vous êtes tous les héritiers de tout cela, de ces combats qui ont valu à votre père et grand-père bien des honneurs, mais aussi, pardon du terme, parfois, bien des « emmerdes ». Disons plus poliment… bien des attaques et des contestations.

Le moins que l’on puisse dire est que Théo Klein n’était pas exactement un homme « consensuel ».

Patrick Klugman le rappelait dans un article il y a quelques jours : Théo Klein aimait dire, en souriant, qu’il avait souvent fait l’unanimité …mais l’unanimité contre lui.
Mais, apparemment, cela ne lui faisait pas peur.
Il aimait dire qu’il aurait fait un grand « président de la République ». Je ne sais pas si c’est vrai.

Mais quoi qu’il en soit, il n’hésitait pas à défier les consensus, à plaider à contrecourant. Il s’est fait (par exemple) en bien des occasions durant ces dernières années, l’avocat d’une paix et d’un dialogue auquel plus personne ne croyait vraiment.

Et je voudrais à nouveau le citer. Il a écrit, un jour :
« J’entends les rires et les sarcasmes. Voire les soupçons de pacifisme au détriment de ceux qui sont les miens, ou d’excès de considération pour ceux que désormais on ne considère plus que comme des ennemis ».
Mais, ajoute-t-il, « Je refuse cette partition simpliste, intellectuellement indigente et humainement accablante. Les Palestiniens ne sont pas voués à être nos ennemis. Ils sont nos voisins. » … et Théo écrit enfin : « L’avocat que je suis sait d’expérience que bien mieux qu’au prétoire, pacifique réplique du champ de bataille, c’est autour d’une table que les parties opposées finissent par s’entendre. »

Et nous voici de retour autour d’une table. Autour d’une table où Théo Klein nous invite à nous asseoir, autour d’une table de négociation qu’il a bien connue ou autour d’une table familiale, autour d’une table de Séder.
Je crois qu’encore, et même par-delà sa mort, Theo Klein est capable de nous inviter à nous y asseoir.
En cet instant, je voudrais vous inviter à fermer les yeux et à imaginer que nous y sommes installés.
Et qu’autour de cette table, nous ont rejoints bien des êtres, des hommes et des femmes que Théo a eu le temps de connaître en ce siècle d’homme qu’il a traversé.
En cet instant, dans ce cimetière, selon la tradition juive, s’ouvrent les portes du ciel et où des mondes se touchent, le monde des vivants et le monde des disparus, et rien ne nous empêche alors de nous asseoir à la même table.

Et autour d’elle, il y a sans aucun doute les grands amis de Théo Klein,
Claude Lanzmann ou Shimon Peres, le cardinal De Courtray et le cardinal Lustiger, qui lui disent combien ils sont fiers de ce que leur amitié a permis de faire, de construire et de réparer.

Et sont assis, autour de la table de Théo, les grands de ce monde et de tout un siècle réuni, les mentsch de la famille Klein et les héros du franco-judaïsme, un vieux rabbin de Colmar, très orthodoxe, qui demande : mais depuis quand existe-t-il des femmes-rabbins ?… Et puis, il y a tous les clients de Théo, qui viennent célébrer l’avocat qu’il fut, et puis tous ceux qui ont un jour rêvé d’être invités au diner du CRIF et qui attendent encore leur invitation.

Et peut-être qu’à la table, qui sait, il y a François Mitterrand, qui avait dit un jour à Théo Klein « Comment faites-vous pour supporter tous ces Juifs ? »
Théo lui aurait répondu : « Je les aime, monsieur le Président ».

J’espère que, devant cette foule d’amis et de proches réunis, il pourrait aujourd’hui encore nous dire la même chose.
Qu’il nous aime… comme nous, nous lui disons, qu’avec tout ce qu’il a été, dans nos accords et nos désaccords, dans nos histoires et traditions communes ou différentes, nous l’avons aimé.

Chaque année, le soir de la Pâque juive, des familles s’assoient autour d’une table. Et on raconte l’histoire de quatre fils qui fêtent la Pâque, on raconte que se tiennent côte à côte des enfants sages ou rebelles, des naïfs, ceux qui posent trop de questions ou ceux qui n’en posent pas assez. Et on dit que tous ont une place autour de la table.
Voilà comment se tissent les liens de la fraternité et les liens entre les générations… dans leur capacité à se transmettre des récits, des chants et du courage. Leur capacité à accompagner une génération qui part et à murmurer encore ces mots, à la toute fin du livre, à la toute fin de la vie :
Hassal siddour Theo,
Kehilchato, kekhol mishpato vetorato.
Ainsi s’achève la vie de Théo, selon ses lois et ses prescriptions.

Et ces lois et ces prescriptions, par-delà sa vie nous obligent, elles nous disent : Où que tu sois, mets-toi en chemin vers la liberté, que ce chemin te mène à la France ou à Jérusalem. Assure-toi que ta quête de justice et de paix, te conduise toujours vers ta terre promise, où qu’elle se trouve.

Que la mémoire de Théo Klein soit une bénédiction. Et que son âme soit accrochée au fil de nos existences.

Delphine Horvilleur est rabbin de JEM-Judaïsme en Mouvement et directrice de la rédaction de Tenou’a.