par Yossi Klein Halevi, écrivain et journaliste israélien

YOSSI KLEIN HALEVI est un journaliste et écrivain israélien diplômé en Études juives. Se décrivant lui-même
comme extrémiste religieux dans son adolescence, il rompit avec le fondamentalisme puis, plus tard avec l’orthodoxie, en raison de l’ostracisme orthodoxe à l’égard des femmes. Il a depuis rejoint le mouvement massorti et oeuvre activement à la paix au Proche-orient.

L’élection, fin juillet, des deux candidats soutenus par les mouvements ultra-orthodoxes aux postes de Grands rabbins sépharade et ashkénaze d’Israël constitue, selon lui, non seulement une incohérence par rapport à la religiosité israélienne actuelle, mais également une menace pour l’identité juive et l’État d’Israël.

Les deux nouveaux Grands rabbins d’Israël, David Lau et Yitzhak Yosef, ont promis qu’ils seraient les représentants spirituels de tous les Israéliens juifs. Je ne peux pas me prononcer pour mes concitoyens juifs, mais je peux fermement dire à ces deux honorables rabbins : « Vous ne me représentez pas. Je n’ai aucun Grand rabbin ».

Marqué depuis plusieurs années par des manoeuvres politiciennes éhontées, des scandales financiers et par le fondamentalisme religieux, le Grand rabbinat est devenu un hiloul haShem, une « profanation du nom de Dieu », tout comme du nom du Judaïsme et de celui de l’État d’Israël. À peine élu Grand rabbin ashkénaze, Lau a commis son premier hiloul haShem, en se prêtant à l’injure raciste. Et cette absurdité, qui consiste à voir des rabbins haredim xénophobes représenter l’État d’Israël moderne, rend inévitable un conflit de valeurs et de perceptions, d’ailleurs déjà en cours, entre la majorité israélienne et ses prétendus leaders spirituels. Les sondages confirment que, pour un nombre croissant d’Israéliens – y compris pour nombre d’entre nous qui sommes des juifs traditionalistes –, l’institution même du Grand rabbinat n’a plus lieu d’être. Pire : un Grand rabbinat dominé par l’un des courants du judaïsme – et par la branche la plus rigoureuse de ce courant – est un affront au sionisme.

Le sionisme est l’idéologie du peuple juif, le mouvement pour reconstituer un peuple à partir de communautés fragmentées. L’État créé par le sionisme se doit d’accueillir les différentes tendances religieuses et les valeurs culturelles concurrentes que nous avons rapportées en Israël de nos multiples errances. Pour qu’Israël demeure le centre spirituel du peuple juif de par le monde, il doit refléter la diversité juive.

Le refus actuel de reconnaître aux rabbins progressistes le droit de se prononcer officiellement sur les questions de statut personnel envoie un message d’exclusion dévastateur à la majorité des juifs de Diaspora. Et cette exclusion a des conséquences pratiques : elle intensifie encore l’hostilité croissante de nombre de juifs diasporiques à l’encontre d’Israël. Conséquence : cela menace potentiellement la sécurité de l’État juif, en sabotant la motivation des juifs américains à défendre Israël.

Menace sur le peuple juif

L’une des raisons de la création d’un Grand rabbinat orthodoxe était la préservation de l’unité juive sur la terre d’Israël. Concéder un monopole à l’un des courants sur les questions de statuts personnels devait, selon l’argumentaire d’alors, garantir à l’ensemble des juifs israéliens la possibilité de se marier entre eux. Cela faisait peut-être sens dans l’Israël d’alors, dans lequel la plupart des citoyens étaient halakhiquement juifs mais, depuis, la logique que sous-tend cette organisation s’est effondrée. Le rabbinat orthodoxe est responsable de l’un des pires échecs spirituels de notre génération : il s’est montré incapable d’intégrer au peuple juif les centaines de milliers d’immigrants d’ex-Union soviétique qu’il ne considère pas comme halakhiquement juifs. En réservant la conversion exclusivement aux candidats désireux de devenir strictement orthodoxes, le Grand rabbinat a placé l’interprétation la plus intransigeante de la halakha au-dessus de l’unité juive. Une poignée de rabbins orthodoxes courageux ont bien tenté de remettre cette vision en question ; ils ont tous été marginalisés. Conséquence : l’intégrité du peuple juif est menacée. S’il y a peu de chance que les enfants des rabbins Lau et Yosef tombent un jour amoureux d’un(e) Israélien(ne) d’origine russe au statut discutable, c’est beaucoup plus probable pour les enfants du grand public israélien. Et la situation actuelle fait que le rabbinat orthodoxe met en péril la continuité juive de bien des familles israéliennes.

Certains partisans du pluralisme religieux se sont félicités de l’élection de Lau et Yosef, y voyant une bénédiction cachée. Peut-être, disent-ils, que si le candidat modéré au Grand rabbinat ashkénaze, David Stav, avait été élu à la place de Lau, les modestes inflexions qu’il aurait pu apporter auraient-elles amoindri le ressentiment grandissant à l’encontre du Grand rabbinat et restauré le soutien du public à une institution archaïque. Des arguments de ce genre, cyniques et néo-Léninistes – plus les choses vont mal, mieux c’est pour la Révolution – sont indignes. Le bien-être de la société israélienne ne viendra que du renforcement des modérés au sein de chaque camp. Dans ce processus souvent douloureux de réapprentissage de la vie commune comme peuple souverain, il nous faut, chaque fois que possible, nous épargner de nouvelles ruptures traumatiques. Les modérés au sein de la communauté sioniste religieuse sont des alliés potentiels de ceux des Israéliens qui embrassent le judaïsme selon leur voie, de façon non orthodoxe.

Durant les dix prochaines années – la durée du mandat d’un Grand rabbin, nous devrons vivre avec le sentiment de frustration et de gêne de voir la part la plus intolérante du peuple juif s’exprimer au nom du judaïsme et de l’État d’Israël. Finalement, l’avenir du pluralisme religieux se jouera en dehors de la foi instituée, à la périphérie spirituelle, là où les vrais changements religieux se sont toujours produits dans l’Histoire. Ce changement est déjà en cours : depuis quelques années, des milliers d’Israéliens laïcs, ou postlaïcs, ont commencé à créer de nouvelles expressions du judaïsme. Des groupes de prière égalitaires, puisant dans la chanson et la poésie israéliennes autant que dans les prières traditionnelles, émergent partout dans le pays. L’un des plus beaux succès de ces efforts est peut-être Beit Tefilah Yisraeli qui, durant les mois d’été, se réunit sur le port de Tel Aviv. Des centaines de personnes se rassemblent le vendredi soir pour accueillir le shabbat en prières et en chansons. Et il est remarquable que c’est la municipalité de Tel Aviv qui promeut et finance cette synagogue en plein air. Le long du port, des banderoles de la Ville invitent les passants à se joindre à cet office. Et d’autres municipalités également financent désormais des synagogues libérales.

Pluralisme religieux

Le changement pourrait bien être imminent jusqu’au plus haut niveau de l’État. Le gouvernement semble vouloir mettre en oeuvre le Plan Sharansky – conçu par le chef de l’Agence juive Nathan Sharansky – qui créerait un espace dédié à la prière égalitaire contre une portion du Mur des Lamentations, à proximité du jardin archéologique. Cela serait la première fois que l’État d’Israël soutiendrait officiellement une synagogue libérale, et ce dans le lieu le plus chéri des juifs aujourd’hui.

En réalité, le pluralisme religieux est depuis longtemps acquis dans le système éducatif, puisque des écoles soutenues par les mouvements massorti et libéraux sont pleinement reconnues et entièrement financées. Ce changement révolutionnaire fut mené par feu le ministre de l’éducation Zevulun Hammer, leader de l’ancien Parti national religieux, le Mafdal. Hammer avait bien compris que permettre une certaine dose de pluralisme religieux était plus profitable à la société israélienne que maintenir une cassure entre laïcs et orthodoxes qui laissait peu de champ à l’expression des variations de l’identité juive. Cette politique visionnaire de Hammer offre une preuve irréfutable qu’une partie significative de la communauté sioniste religieuse est prête, sous certaines conditions, à se tenir aux côtés des pluralistes religieux contre les fondamentalistes.

Comme toujours dans l’État des juifs, des tendances paradoxales apparaissent simultanément. Bien que le fondamentalisme soit établi dans une partie d’Israël, le pluralisme grandit ailleurs. Plutôt que de désespérer face aux victoires des fondamentalistes, les pluralistes doivent maintenant se consacrer à renforcer la vitalité spirituelle des nouvelles formes du judaïsme israélien. Et, un jour, nous pourrions nous apercevoir que l’équilibre de l’autorité religieuse s’est déplacé sans bruit, et que la révolution a déjà eu lieu.

 


Questions à Yossi Klein Halevi

Yossi Klein Halevi © Frédéric Brenner

Yossi Klein Halevi © Frédéric Brenner

Pourquoi, selon vous, le judaïsme a-t-il besoin de pluralisme religieux ?

Le Talmud est l’expression du pluralisme religieux de son époque. Il est basé sur la dispute, sur des écoles de pensée. Bien sûr, toutes partageaient quelques fondamentaux théologiques basiques, ce qui n’est pas nécessairement le cas des différentes sensibilités actuelles – cela constitue l’argument le plus fort du camp orthodoxe. Mais, finalement, le judaïsme est une expression du peuple juif, et c’est ainsi que nous sommes aujourd’hui. Se demander si cette forme de pluralisme religieux radical est « bonne » ou non n’est pas pertinent : finalement, ce n’est qu’un reflet de ce que nous sommes en tant que peuple.

Pourquoi cette institution du Grand rabbinat et le nouveau clergé qui en découle ne séduisent-ils pas tous les juifs ? Et comment éviter l’exclusion de leur propre peuple ressentie par un nombre croissant de juifs?

Au fond de nous, nos âmes sont celles d’un peuple d’anarchistes. Assé lekha Rav, disent les Pirké Avot 1,6, « Fais-toi un maître ». L’autorité imposée ne nous va pas très bien. Selon moi, nous assistons au déclin, et même à la chute finale, du Grand rabbinat. Cette institution s’effondrera sous le poids de sa propre pesanteur.

Propos recueillis et traduits par Antoine Strobel-Dahan
© Jossef Krispel pour l’oeuvre en tête de cette page

L'auteur

Yossi KLEIN HALEVI est un journaliste et écrivain israélien diplômé en Études juives.