Pierre Besnainou

Pierre Besnainou

Tribune de Pierre Besnainou, président du FSJU et de la Fondation du Judaïsme Français

Paris est aujourd’hui la deuxième capitale juive du monde. Si son quartier juif  le plus célèbre, la place Saint Paul, date du XIIIe siècle, la présence des juifs à Paris remonte aux premiers siècles de notre ère. C’est dire si le judaïsme fait partie de l’ADN de cette ville. Nous avons écrit, dessiné, inventé, rêvé, chanté Paris ! Nous avons construit, édifié, renforcé, développé Paris. Mais nous avons aussi été dénoncés, pourchassés, parqués, déportés. Nous nous sommes cachés ; certains Justes nous ont protégés, sauvés. Nous ne sommes pas en dette et avons apporté à Paris autant que Paris nous a apporté. Nous continuons d’investir, de nous engager avec passion et enthousiasme, d’élever nos enfants dans le respect de la République, l’amour de la démocratie parce que nous sommes, au même titre que les autres habitants de la Capitale, ici chez nous.

Entendre lors d’une manifestation parisienne « Juif, casse-toi, la France n’est pas à toi » scandé par quelques dizaines de personnes faisant pour étayer leurs dires « quenelles » et autres saluts nazis ne peut que nous questionner une nouvelle fois : « Quel avenir pour les juifs de France ? » La vie juive s’est, pour prendre Paris en exemple, formidablement développée ces dernières années : écoles d’excellences, mouvements de jeunesse dynamiques, lieux de culte fréquentés, associations sociales imaginatives, innovantes, performantes, événements culturels inscrits dans le calendrier municipal, je pense au Festival des Cultures Juives qui accueille chaque année prés de 35 000 personnes en 15 jours. Seulement voilà, parallèlement un sentiment de peur existe, un malaise demeure qui réveille régulièrement une mémoire douloureuse : l’Affaire Dreyfus, l’État français de Philippe Pétain qui hisse l’antisémitisme au rang d’idéologie officielle, les coups de feu tirés sur le restaurant Goldenberg, la rue Copernic et « ses victimes innocentes. » Qui a oublié Ilan Halimi ? Qui n’a pas à l’esprit le massacre de Toulouse, Jonathan Sandler, ses deux fils Arieh et Gabriel et la petite Myriam Monsonego, abattue à bout portant parce que juive ? J’étais dans l’avion glacial qui amenait les petits corps en Israël, encore abasourdi par l’étendu du drame, fou de douleur et de rage, me demandant si un vigile devant l’école aurait pu changer la donne ! Le problème de l’antisémitisme ne date pas d’hier et ramène immanquablement à la question de notre avenir ici, à Paris, Marseille, Toulouse, Strasbourg !

« Il faut fuir cet antisémitisme et partir vivre en Israël », disent certains haut et fort. Trop haut et trop fort à mon goût ! Israël n’est pas une sortie de secours. Israël est un choix, le rêve qu’un projet de vie pensé et préparé transforme en réalité. Israël est l’aboutissement réfléchi du destin de femmes et d’hommes libres. Je tiens beaucoup à cette notion de « libre arbitre » parce que je la vois, parce que je la vis, comme un fondement du judaïsme. Quel parent peut dire aujourd’hui avec certitude où ses enfants vont vivre ?  Nos enfants sont internationaux, pour eux tout est envisageable Paris, Londres, New-York, Shanghai. Pourquoi alors s’installer à Tel Aviv serait-il un refuge, plus qu’une ambition ? Ceux qui incitent au départ, surfent sur l’Histoire. Plus de 80% des presque 600 000 juifs français sont des sépharades venant du Maroc, de Tunisie ou d’Algérie dont les familles ont, durant la période des décolonisations, dû quitter leurs pays d’origine.  « Les premiers qui ont senti le vent tourner  et qui sont partis sont ceux qui s’en sont le mieux sortis. Je ne vais pas faire l’autruche…» me disait, il n’y a pas si longtemps un jeune rencontré lors d’une tournée en région. Cette mémoire passée d’une génération à une autre ne peut faire office d’exemple. Les situations n’ont rien de comparables. Aujourd’hui, chaque citoyen français qu’il soit chrétien, musulman ou juif  l’est à part entière avec des droits et des devoirs. C’est pour cela qu’il faut inciter nos jeunes à s’engager dans la société nationale. La France vit une crise de société, ébranlée dans ses fondements judéo-chrétiens. Elle en a déjà vécue et en vivra encore d’autres, multiples. Lors de ces crises, la communauté juive ne doit pas se résigner à s’inscrire dans le rang des  « dommages collatéraux» ; elle ne doit pas baisser les bras et accepter de vivre en ghetto. Elle croit à tort qu’elle se protège en se regroupant : elle ne fait que se rassurer ! Elle se sent plus forte : elle est plus faible.

Durant mes huit ans de présidence à la tête du Fonds social juif unifié, de l’Appel unifié juif de France et de la Fondation du Judaïsme Français, j’ai taché de renforcer nos institutions. Je les ai voulues ambitieuses et pérennes, solides et visionnaires. Respectueux des spécificités de chacune des associations que nous fédérons, j’ai prôné l’ouverture sur la cité, tissé des liens forts avec les pouvoirs publics, poussé nos jeunes à participer activement à la vie de la cité, à défendre leurs idées, à aller vers les autres plutôt qu’à  vivre un « entre soi », in fine mortifère. La communauté juive a un formidable défi à relever et nos jeunes doivent en être conscients. Parce que nous sommes Français, nous devons aider la France à régler ses problèmes; l’aider y compris dans ses difficultés avec une partie de sa population moins bien intégrée et pour beaucoup composée de jeunes issus de l’immigration maghrébine. Le rejet de l’autre n’a jamais offert une vision d’avenir. Que chacun se le dise : de leur succès dépend le nôtre.

Les dirigeants communautaires ont un rôle extraordinairement important  à jouer. Ils doivent prendre de la hauteur et mettre un terme à une droitisation du propos qui conduit directement au ghetto que j’évoquais à l’instant. Le monde vit à toute allure sur les routes des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Le monde est devenu minuscule. Si le net peut être un déversoir antisémite et haineux, il est aussi une extraordinaire fenêtre de liberté rendant par exemple possible le dialogue direct entre jeunes Israéliens et Palestiniens, premiers pas vers une cohabitation positive, vers une paix inéluctable.

L’instruction, la culture, le savoir vivre ensemble, les études sont une fois de plus les cartes maitresses de l’avenir de nos jeunes. Elles permettent un avenir que chacun d’entre eux doit pouvoir construire comme il l’entend, et où il veut : ici en France, pays des Droits de l’homme, ou là, en Israël, Terre de ses aïeux.

© A.Weil pour l’oeuvre en tête de cette page