Les 16 et 17 juillet 1942 avait lieu la rafle du Vel d’Hiv. 78 ans plus tard, nous vous proposons de relire cet article de Serge Klarsfeld, paru initialement dans le numéro hors-série de Tenou’a de 2014: « À la rencontre de mon grand-père »

La mémoire est indispensable à l’histoire. De toutes les mémoires qui s’accumulent autour d’un événement important, l’historien extrait des éléments importants qui donnent à l’événement son authenticité à travers la diversité des témoignages. L’historien a un avantage sur les mémorialistes et cet avantage lui permet d’expliquer l’événement et souvent d’en dire le comment et le pourquoi et de le rétablir dans son contexte historique méconnu par celui qui l’a vécu. Il sait qui et ce qui tire les ficelles du destin de la marionnette qui ne peut témoigner que de son itinéraire subjectif.

Un lieu de mémoire ne témoigne pas ; il est dépositaire de toutes les mémoires personnelles qui viennent s’y recueillir, chacune avec sa spécificité. Tous ceux qui, de France, se rendaient à Birkenau jusque dans les années 2010 arpentaient les voies ferrées à l’intérieur du camp en croyant que leurs familles y étaient descendues des wagons de marchandises et ils contemplaient les ruines des crématoires III et IV en pensant que c’était là qu’elles avaient été gazées. Ils ont appris depuis peu que jusqu’en mai 1944, les déportés arrivaient à la Judenrampe entre Auschwitz et Birkenau et que les Juifs gazés de tous les convois de 1942 l’avaient été aux Bunkers 1 et 2, les maisons blanche et rouge, hors du périmètre du camp. Ainsi souvent, les mémoires sont crédules et ne s’activent pas là où il faut.

Au Vel d’Hiv il faut encore expliquer que les photos emblématiques de l’intérieur ne représentaient pas les victimes de la rafle de juillet 1942 mais les collabos d’août 1944; il faut encore rappeler que tous les raflés de cette vaste opération n’ont pas été rassemblés au seul Vel d’Hiv où étaient internés les 4115 enfants et leurs parents (4045) mais aussi au camp de Drancy pour les couples sans enfants et les célibataires (4992).

Le Vel d’Hiv, je l’ai connu à Noël 1944 quand on y distribuait des jouets aux enfants nécessiteux et quand j’ignorais qu’il avait servi de camp de transit pour les Juifs raflés. En 1953, j’y suis revenu pour une cérémonie en hommage à ces Juifs raflés et j’y reviens depuis chaque année. Je tiens même à organiser chaque 16 juillet une cérémonie devant l’emplacement de ce Vel d’Hiv disparu depuis plus d’un demi-siècle.

J’y viens et les orphelins de ceux qui y furent entassés y viennent aussi : leur présence à l’emplacement du lieu de la trahison de l’État Français renforce encore le lien qu’ils ont conservé avec les membres disparus de leurs familles et le dialogue qu’ils n’ont pas interrompu avec leurs parents, leurs frères et soeurs. Ils sont là où ils étaient, le plus près possible de la première étape de leur mise à mort ; de même qu’ils étaient là au jour du soixantième et du soixante-dixième anniversaires du départ du convoi qui emporta les êtres qui leur étaient les plus chers et, rassemblés autour de nous, les Fils et Filles, ils lisent les noms de leurs disparus et confèrent à cet acte une véritable signification. Ils sont attachés aux lieux traversés par leurs disparus après leur séparation, aux dates qui marquent les ultimes étapes de leur martyr. Ils les retiennent ainsi à la vie par le fil fragile de leur fidélité.

Quand mourra le dernier survivant de la Shoah, plus personne n’aura connu ou aimé une victime de la Shoah. Ils le savent et, plus le temps s’écoule, moins ils se résignent à délaisser ces cérémonies. Chacun d’entre eux est un militant de la mémoire. grâce à la rénovation des immeubles qui ont remplacé le Vel d’Hiv, nous avons obtenu que notre cérémonie du 16 juillet 2016 et celles qui suivront se déroulent dans un espace monumental rue Nelaton, à l’emplacement même de l’entrée de l’ancien Vel d’Hiv ; encore plus près de la réalité de 1942. D’ailleurs pour tous ceux, Juifs, qui ont vécu 1942, avons-nous quitté 1942? Une part d’entre nous est inexorablement restée ancrée en cette époque : « Mon beau navire, ô ma mémoire… » [1].

Square de la Place-des-Martyrs-Juifs-du-Vélodrome-d’Hiver à Paris 15: le monument créé par l’artiste Walter Spitzer et l’architecte Mario Azagury commémorant les victimes de la rafle du Vélodrome d’Hiver

[1] « La Chanson du mal-aimé », Guillaume Apollinaire

L'auteur

Serge Klarsfeld