Par Anne Sinclair, journaliste et écrivaine

© Yuval Yairi, « Untitled » from Forevermore series – yuvalyairi.com

Je me souviens des Yizkor de ma jeunesse, quand j’accompagnais ma mère à la synagogue de la rue de la Victoire, où comme sa mère et sa grand-mère avant elle, elle occupait la place familiale, en haut, parmi les femmes.
Je me souviens que je tentais de distinguer mon père en contrebas, ce qui n’était pas facile à l’enfant que j’étais, dont la vue plongeait sur les dos et les tallit des hommes.
Je me souviens que c’était le moment où je descendais dans la rue, respirer un peu d’air de ce début d’automne. Je n’étais pas fâchée de la coupure dans le si long après-midi de Kippour, où les enfants n’assistent pas à ce moment de méditation intense « pour ceux que la mort a frappés », comme disent les paroles qui précèdent le Kaddish.
Je me souviens, plus tard, des premiers Yizkor de mes enfants, à l’ULIF que nous avions rejointe, ma famille et moi, et qui à leur tour, sortaient retrouver leurs copains, nous laissant ma mère et moi nous recueillir profondément.

Entre-temps, mon père était mort, et j’étais fille unique. Je n’étais pas – et ne suis toujours pas – pratiquante. Je suis un peu plus qu’une juive-qui-vient-à-la-syna-le-jour-de-Kippour, mais à peine. Je suis, en revanche, pénétrée de conscience et d’identité juives. Sans doute davantage que la génération de mes parents, qui appartenaient à ces Ashkénazes français, assimilés depuis longtemps. La Guerre des Six Jours et l’immense frayeur qu’elle déclencha, les années de négationnisme et de montée des extrêmes, la connaissance devenue plus grande de la Shoah et des complicités d’un État scélérat dans l’arrestation et la déportation des Juifs, étaient passées par là. Sans compter un zeste de révolution féministe, qui me faisait trouver injuste et scandaleux que seuls les fils aient le droit/le devoir, dans le judaïsme traditionnel, de dire Kaddish devant la teba. Je décidai donc d’aller à la synagogue, pendant un an le soir, dire Kaddish et remplir ce « devoir de mémoire », comme on ne disait pas alors, en souvenir de mon père.

Que les plus religieux me pardonnent : ce n’était pas pour moi un acte de foi, celui de glorifier Dieu même dans l’affliction, mais la façon que j’avais, au moins une fois par jour, de me raccrocher à des images, qui, tous ceux qui ont perdu un être cher le diront, se raréfient de plus en plus avec le temps. Il faut s’appliquer pour que vienne le souvenir, et, évoquer un proche disparu n’est pas que « chose douce », comme on le dit ce jour-là pendant la lecture du Livre de Jonas, mais est aussi effort. Les jours passent, le temps coule, la vie court, et s’arrêter, un moment, pour penser – ou pour prier, comme on voudra – est peut-être le dernier hommage qu’on peut rendre à la figure aimée.

Depuis, ma mère a disparu à son tour. Je suis seule à ma place avant que me rejoignent pour Neïla mes enfants et petits-enfants, qui se sont absentés, comme le veut la tradition. Pourtant, Yizkor, et ses chants déchirants que conclue le Kaddish, n’ont pas pour moi l’amertume du chagrin, mais la douceur très vivante d’une double évocation.

 

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