Drasha du rabbin Delphine Horvilleur prononcée lors des offices de JEM pour Yom Kippour 5781

Biyeshiva shel mala
Ouviyeshiva shel mata 
Al Daat haMakom Barouh’ Hou
Veal daat haka­hal hakadosh haze
Anou matirin lehitpalel im haavarianim 

« En présence du tribunal d’en haut, en présence du tribunal d’en bas, au nom du Dieu Saint-Béni-Soit-Il et de cette assemblée, nous déclarons qu’il est permis de prier avec ceux qui ont transgressé ».

Ces mots ont résonné dans notre synagogue il y a un instant, comme dans toutes les synagogues du monde.  Ce sont ceux qui ouvrent solennellement la prière du Kol Nidré au soir de Yom Kippour.  Ces mots convoquent officiellement un tribunal, un tribunal céleste et un tribunal terrestre, devant lequel chacun de nous se présente, pour y témoigner ou pour se tenir à la barre des accusés.  Et c’est ainsi que nous entrons dans ce jour à part de tous les autres jours, conscients que ce procès collectif est l’apothéose de ce que nos sages appellent les Yamim Noraïm, « les jours redoutables ».

Et, depuis quelques jours, tandis que je sais que je vais lire et chanter ces mots devant vous, je ne cesse de penser à un autre procès qui se tient en ce moment-même, à un tribunal tout près d’ici.
Je pense aux jours redoutables, aux Yamim Noraïm, qu’on y convoque, ceux qu’il nous a fallu vivre ensemble il y a cinq ans.
Je veux parler bien sûr des attentats de janvier 2015, du procès qui se tient en ce moment-même et des souvenirs qui résonnent encore si fortement dans nos vies, comme cela fut le cas il y a quelques jours dans les rues du 11e arrondissement de Paris.

Je pense à toutes celles et ceux qui témoignent de ces jours redoutables, et qui savent chacun à leur manière incarner le courage, la dignité, et le choix de la vie face à la peur et au règne de la mort.

Je pense à ces journalistes morts parce qu’ils étaient libres, aux policiers morts en nous défendant, et à ces clients d’une épicerie kasher morts parce qu’ils étaient juifs.

Je pense à celles et ceux qui parlent aujourd’hui et rappellent leur mémoire, aux témoignages que vous avez comme moi entendu résonner, ceux par exemple de la femme de Wolinski, ou de la mère de Clarissa Jean-Philippe, ou encore les mots bouleversants d’une toute jeune femme, Zarie Sibony, caissière de l’Hypercacher.

Je pense à cette façon qu’elle a eu de débuter son témoignage, en demandant pardon aux proches des victimes pour la douleur que réveillerait en eux son récit. Notamment le rappel de la façon dont l’assassin l’oblige à descendre au sous-sol de l’épicerie et lui ordonne de faire remonter les otages cachés là pour qu’ils se tiennent aux côtés des autres, des vivants et des morts.

J’ai lu, peut être comme vous, les mots que Charlie Hebdo lui consacre cette semaine dans son compte rendu d’audience sous la plume de Yannick Haenel. Il écrit :
« Avec la grâce déchirante des êtres qui possèdent la lumière, Zarie assurait le passage entre ceux d’en bas et ceux d’en haut-autrement dit, elle protégeait tous les vivants ».

… faire le lien entre ceux d’en bas et ceux d’en haut  
et protéger la vie…
… Biyeshiva shel mala ouviyeshiva shel mata… 

Entre l’assemblée en haut et l’assemblée en bas, l’humanité qui choisit la vie avait ce jour-là son visage à elle.
Devant nos tribunaux quels qu’ils soient, certains êtres apportent la lumière, une lumière dont nous avons tant besoin en ces temps si obscurs.

Je me souviens, sans doute comme vous, de cette Une de Charlie Hebdo juste après les attentats, il y a cinq ans, de l’image d’un homme caricaturé, au-dessus duquel sont écrits ces mots : « Tout est pardonné ».

Et je me souviens, peut être comme vous, avoir pensé que rien ne l’était, en fait. La pensée juive ne considère pas que nous puissions pardonner au nom de ceux qui ne sont plus là. Elle a si souvent dans son histoire croisé la mort et la tragédie, qu’elle a fini par admettre que personne n’a de mandat pour pardonner au nom des morts. Aucun de nous n’est en mesure d’effacer les fautes dont un autre a été victime, ou de pardonner l’impardonnable dont on n’a pas souffert soi-même.

Mais alors, me diront certains, à quoi bon nous tenir ici ce soir ? À quoi servent donc les 25 heures que nous nous apprêtons à vivre ? À quoi bon entrer dans Kippour si nous ne croyons pas vraiment que le pardon est possible ?
Pour le comprendre, il faut réfléchir au sens profond de cette journée, et à ce qu’en dit même le nom qu’elle porte.

Yom Kippour est souvent traduit à tort comme le jour du « Grand Pardon », mais ce n’est pas ce que l’hébreu dit. Le mot kippour, vient d’une autre racine, d’un verbe Lek’apper qui signifie littéralement « recouvrir », ou « couverture », et c’est cette idée que nous allons décliner de mille manières dans les heures à venir.

Nous raconterons demain matin comment le Grand-Prêtre rencontrait Dieu en s’approchant du couvercle du tabernacle qu’on appelle en hébreu Kapporet (vous l’entendez c’est le même mot que Kippour).
Nous évoquerons l’histoire d’un bouc émissaire qui était recouvert de nos fautes et qui de ce point de vue-là constituait une Kappara, une couverture derrière laquelle nous abriter, c’est à dire un recouvrement en notre nom… de la même manière que dans certaines familles juives, à l’approche de la fête, on fait tournoyer des poulets au-dessus de nos têtes, dans un geste qu’on appelle des Kapparot.
Et demain soir, quand résonnera le shoffar, nous l’écouterons abrités sous nos tallit, nos châles de prières. Le son de Kippour ne s’écoute pas à découvert.

Yom Kippour est le jour, non pas du pardon, mais du recouvrement. C’est un temps où, paradoxalement, le fait d’accepter de voir nos fautes « à découvert », permet de les « couvrir » un peu aux yeux de l’Éternel et donc de pouvoir encore nous tenir en sa présence.  

Yom Kippour n’est en aucune manière un jour d’effacement de nos erreurs : c’est un jour ou elles s’abritent à l’ombre de notre reconnaissance de leur gravité.

Si vous me permettez d’utiliser une image très pertinente en ces temps que nous traversons. À Yom Kippour nous approchons Dieu au plus près, mais pour pouvoir nous tenir en sa présence, il nous faut avancer masqués, il faut nous couvrir, et nos prières, nos jeûnes et nos mots constituent un « geste barrière » entre lui et nous, une mise à distance que nous appelons KIPPOUR.

Tout n’est pas pardonné, dans le sens ou rien ne s’efface.
Mais il est possible, dans ce face à face avec nous-même, de nous tenir debout face à Dieu malgré nos fautes… à une condition: reconnaître, admettre, et témoigner.

C’est-à-dire à condition de faire tout ce que les assassins des attentats de janvier 2015 seront incapables de faire, parce qu’ils sont morts ou endoctrinés, ou parce qu’ils croient que leur Dieu les couvre, et qu’en cela leur faute n’en est pas une.

Le pardon dans le judaïsme n’est pas un effacement de la dette, mais une invitation à vivre malgré elle. Et toute la liturgie que l’on s’apprête à lire et bien des récits de notre tradition racontent cela.

Prenez par exemple le nom que nous portons, le sens même de notre identité telle que nous la nommons.
Les juifs s’appellent en hébreu Yehoudim.
Un nom qui vient d’un personnage célèbre nommé Yehouda.

Yehouda était un des fils de Jacob, mais en aucune manière un fils parfait ou meilleur que les autres. Bien au contraire. Un jour, nous raconte la Genèse, il a commis l’irréparable. C’est lui qui propose à ses frères de vendre l’un d’entre eux en esclavage et de le condamner ainsi à une mort quasi-certaine. Yehouda commet l’impardonnable.
Pourtant, bien plus tard dans le récit biblique, il est celui qui invite ses frères à prononcer cette déclaration dramatique: aval ashemim anah’nou « Mais nous sommes coupables ».

Une phrase reprise encore et encore tout au long de la liturgie de Yom Kippour. Nous allons répéter : « aval anah’nou h’atanou… Mais nous avons fauté », et le dire encore et encore… comme en écho à la phrase d’un homme dont nous réclamons le nom et l’héritage.

Nous ne sommes pas les enfants de l’innocence, mais les héritiers de ceux qui ont appris à reconnaître leur faute, non pas pour l’effacer mais pour apprendre à vivre avec elle.

Et Yehouda, notre ancêtre incarne, à partir de cet épisode, le leadership politique. Celui qui transmettra à ses descendants la capacité à s’engager.

Pour le dire autrement, dans la pensée juive, le leadership ne doit pas être indemne de fautes, mais il doit être indemne de l’arrogance de ne pas les reconnaître, indemne du refus d’y faire face.

Et parmi les descendants les plus célèbres de Yehouda et de sa tribu, il en est un qui incarne la force politique, par excellence, un homme nommé David, qui fut le plus grand roi d’Israël.

Et David non plus n’est pas indemne de fautes. Bien au contraire.
Il est lui aussi celui qui commet l’irréparable, l’impardonnable. Vous connaissez peut-être son histoire. Un jour, David, depuis son palais, aperçoit une jeune femme en train de se laver sur un toit de Jérusalem, et il tombe amoureux d’elle. Il la séduit en faisant fi du fait qu’elle est mariée à un autre. Et pour éviter de faire face à ses responsabilités, David envoie le mari de cette femme se faire tuer au front.

La vie de David est entachée de cette faute morale impardonnable.
L’histoire est si connue que Leonard Cohen en fera des millénaires plus tard un couplet de sa célébrissime chanson Halelouya:

Your faith was strong but you needed proof, you saw her bathing on the roof, her beauty in the moonlight overthrew you.  
« Ta foi était forte mais avait besoin de preuves. Tu l’as aperçue tandis qu’elle se baignait sur un toit, et sa beauté te renversa ». 

Le roi David incarne, dans notre tradition, à la fois la puissance et la faille, l’homme installé sur son trône et celui qui tombe à la renverse… et qui ne parviendra jamais complètement à se pardonner de ce qu’il a fait.
Il est l’homme qui passa sa vie à écrire des psaumes des louanges et des Halelouya, mais ne cessa jamais dans sa poésie de prononcer ces mots:
« Hatati lefanay tamid, ma faute est pour toujours face à moi« .

Vous l’entendez dans l’histoire de Yehouda, comme dans l’histoire de David, la faute reste face à eux, et donc face à nous.
Le pardon n’est pas possible, au sens d’une disparition des erreurs. Mais il existe une possibilité de se relever à condition d’apprendre à nous tenir, face à Dieu et face à nous-même, AVEC cette faute, placée sur nos têtes comme une Kappara.

Biyeshiva shel mala ou viyeshiva shel mala,
Al data hamakom, veal daat hakahal. 

Entre ces deux mondes, celui d’en haut et d’en bas, entre le regard des hommes et celui de Dieu, nous nous tenons, avec nos brisures. Et alors, seulement alors… :

Anou matirin lehitpalel im haavarianim 

Il devient possible de prier avec nos transgressions et nos failles.

Et quelle meilleure année que celle-ci pour penser ensemble nos vulnérabilités, en une année qui ne ressemble à aucune autre.
Nul ne s’imaginait vivre l’année que nous venons de vivre.
Nul ne peut dire à quoi ressemblera celle qui débute maintenant. Nous avons dû apprendre à vivre avec nos faiblesses, et aussi bien souvent avec des sentiments de culpabilité, celle de ne pas avoir pu être aux côtés de ceux qui avaient besoin de nous, de ne pas nous être tenus aux cotés de malades, ou des endeuillés quand il aurait fallu le faire.

Je ne sais pas si nous saurons nous pardonner mais j’espère que nous parviendrons tout de même à vivre avec cette brisure et nous tenir malgré tout debout.
J’espère que nous saurons encore choisir la vie, guidés par ceux qui l’incarnent avec dignité, avec la famille de Charlie, et avec celle de l’Hypercacher, avec Zarie et tant d’autres, qui nous ont donné cette semaine des clés à nulle autre pareil pour entrer dans ce temps solennel.

En cette heure redoutable, et devant ce tribunal, nous accompagne une absolue conscience de nos failles et brisures.
Le roi David l’a écrit dans bien des psaumes et, plus tard, d’autres poètes l’ont traduit dans leur propre langage à travers l’histoire
L’un d’entre eux, toujours lui, s’appelait Léonard Cohen et il l’a chanté pour nous un jour en disant…

« Il y a de la lumière dans chaque parole, et peu importe que tu la fasses briller dans un halelouya sacré ou un halelouya brisé ».
There’s a blaze of light in every word, it doesn’t matter which you heard, the holy or the broken Halelouya. 

Puissent nos brisures et nos fautes, face à nous, nous aider à nous relever et nous permettre à traverser les temps incertains qui se tiennent face à nous. 

Puissions-nous être inscrits tous ensemble dans le livre de la vie et de la santé. 

Shana tova 

 

Image en tête de cette page: © Andi Arnovitz, A Delicate Balance – http://andiarnovitz.com

L'auteur

Delphine Horvilleur,
rabbin de JEM,
directrice de la rédaction de Tenou’a.