Une drasha du rabbin Delphine Horvilleur

Pourquoi prier ?

POURQUOI PRIER ? A quoi bon ? Cette question, chacun l’a posée un jour. Mais cette interrogation, légitime tout au long de l’année, tout au long de la vie, résonne un jour par an, plus lourdement encore. Et ce jour est arrivé.

Chaque année, l’office de Yom Hashoah nous oblige à demander : pourquoi prier ? Et à travers cette question à interroger : Qui écoute? Qui entend la prière ? Qui entend la nôtre et n’aurait pas entendu la leur ? Quel rocher, quelle puissance, quel sauveur invoqué dans notre liturgie jour après jour, n’aurait pas su ou pas pu, ou pas voulu être rocher puissant et salvateur pour d’autres, tandis qu’on l’invoquait depuis les Maamakim, les profondeurs de la nuit de la Shoah. Où était Dieu?

Où était-Il ? Cette question reste à jamais un abîme. Et chaque tentative de réponse demeure inaudible, déplacée et parfois même obscène.

Il y a ceux qui invoquent la Torah ou morale biblique à l’appui de leur démonstration théologique. Ceux qui déclinent à leur manière le terrible deuxième paragraphe du Shema, que nous venons d’énoncer : « IM SHAMOA TISHMEOU, si vous écoutez Dieu et sa loi, tout ira bien pour vous, VEIM LO SHAMOA TISHMEOU ET MITSVOTAI, mais si vous ne suivez pas mes commandements, alors s’abattront sur vous les pires calamités et les pires horreurs ». Et c’est au nom de cette mise en garde, de ce Dieu vengeur et colérique que certains s’autorisent à parler de punition ou de vengeance en évoquant la Shoah. Vous connaissez comme moi ces discours abjects que, malheureusement, certains rabbins tiennent encore et qui lient ou expliquent la Shoah par une quelconque désobéissance et un châtiment qui s’abattrait en conséquence.

Il y a ceux qui au contraire invoquent Job, figure biblique du Juste accablé, et le destin d’un homme ou d’un peuple qui souffre parce que Dieu l’aimerait et testerait cet amour en déchaînant contre lui les malheurs du monde. Et je sais que vous connaissez aussi le discours de ceux qui se sont abrités derrière cette théologie d’un « qui aime bien châtie bien » pour tenter de penser la Shoah religieusement. Et cette théologie-là, il faut bien l’admettre, n’est pas moins gênante ou obscène que la première. Dieu n’y est certes pas vengeur mais il reste étonnement pervers et injuste.

Et puis, il y a ceux qui invoquent Esther et son livre, la Méguila de Pourim où mystérieusement Dieu s’absente et où l’héroïne Esther s’appelle littéralement « caché, éclipsé ». Pas une fois, le nom de Dieu n’apparaît pas dans le rouleau. Le monde d’Esther est, dès lors, le lieu d’une éclipse du divin, d’un tzimtzoum, d’un retrait. Le pire se produit parce que Dieu n’est pas là et que, selon le Midrash, la prière d’Esther est celle d’un psaume que vous connaissez-tous : ELI ELI LAMA AZAVTANI, « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as tu abandonné ? ». Si l’humanité reste seule, c’est qu’elle est seule coupable. Cette théologie de l’éclipse est, elle aussi, bien souvent invoquée pour tenter de comprendre la Shoah, de l’intégrer dans une prière que notre peuple aurait déjà énoncée ou déjà entendue, pour l’inscrire dans un système théologique.

Mais nous le savons, nous ne pouvons plus vraiment écouter ces prières. Aucune d’entre elles n’est vraiment audible aujourd’hui: ni la prière du IM SHAMOA TISHMEOU, ni la prière de Job, ni celle d’ESTHER. Depuis la Shoah, quelque chose en nous, au cœur de notre peuple, reste à jamais rétif à toute explication, opposé à toute justification, à tout éclaircissement théologique, quel que soit le texte dont il s’abreuverait.

C’est comme s’il nous fallait exiger de Dieu et de l’humanité un autre type d’explication, et que nous étions condamnés à hurler à l’infini, à crier vers l’Eternel et vers l’humanité : Où étiez-vous, l’un et l’autre? Pourquoi n’avez-vous pas su, pu, voulu répondre ?

La « capacité de répondre » en français a la même étymologie qu’un mot que vous connaissez tous : la responsabilité. Est responsable celui qui peut répondre de quelque-chose. Et c’est de cela précisément dont il est question. La Shoah pose la question de la responsabilité divine et, puisque l’homme est crée à l’image de Dieu, de la responsabilité humaine ; c’est ce que la Shoah engage, la responsabilité de Dieu et la responsabilité de l’Humanité. Et toute théologie fait prendre le risque d’un déni de responsabilité. Voilà pourquoi il n’est tolérable de s’abriter aujourd’hui derrière aucune d’entre elles.

Il est une poésie qui raconte cela magnifiquement : un poème écrit par l’écrivain israélien, Yehuda Amichaï, dont l’œuvre résonne comme une prière. Ni la prière d’Esther, ni celle de Job et surtout pas celle du deuxième paragraphe du Shema. La prière de Yehouda Amichaï énonce cela :

« Après Auschwitz, il n’y pas de théologie » et j’aimerais vous la lire.

Yehuda Amichaï, Début fin début
Après Auschwitz, il n’y pas de théologie
La fumée blanche qui sort des cheminées du Vatican signifie que les cardinaux se sont choisis un Pape. C’est une fumée noire qui monte des crématoires d’Auschwitz. Pour dire que Dieu ne s’est pas encore décidé sur le choix du peuple élu.
Après Auschwitz il n’y a pas de théologie : les matricules aux bras des prisonniers de l’extermination sont les numéros de téléphone de Dieu, des numéros sans réponse, aujourd’hui déconnectés, les uns après les autres.
Après Auschwitz, il y a une nouvelle théologie : les Juifs morts dans la Shoah sont devenus maintenant semblables à leur Dieu qui n’a pas d’image et qui n’a pas de corps. Ils n’ont pas d’image et ils n’ont pas de corps.

Selon Yehuda Amichaï, aucune théologie n’est possible après Auschwitz, ni celle qui dit que Dieu nous punit, ni celle qui dit que Dieu teste, ni celle qui dit que Dieu laisse agir. Il ne dit pas non plus que Dieu n’existe pas… mais affirme quelque chose de plus fort que cela, que ce qui existe indubitablement, c’est la réalité de ceux qui ont cessé d’exister. Existent leurs corps brulés, leurs vies arrachées, la représentation impossible de ce qui leur est arrivé. Et existe ce qui nous oblige depuis leur disparition.

Certes, Yehuda Amichaï n’est pas un rabbin, et l’on peut concevoir que sa poésie n’engage pas la pensée rabbinique. Mais son propos est en fait précisément à l’image de ce qu’on écrit bien des rabbins et des sages de notre tradition depuis la Shoah.

C’est le cas par exemple d’Irving Greenberg. Ce rabbin américain affirme que l’alliance du mont Sinaï, ni plus ni moins, a été remise en question à Auschwitz. Dorénavant, le peuple est en droit de se démettre de ses obligations envers Dieu…mais il peut aussi choisir de renouveler l’alliance et d’en modifier les termes. « Aucune déclaration théologique, écrit Greenberg, ne peut être énoncée en présence des enfants brulés ».

Mais nous sommes toujours et à jamais en leur présence. En présence des enfants brulés qui furent… des enfants qui brûlent encore… des enfants brulés que nous sommes, brulés par ce souvenir de la catastrophe.

Et après la Shoah, la question « pourquoi prier ? » n’aura plus jamais autant de sens que « pour qui agir ? », «  pour qui engager notre responsabilité ? ».

Et c’est là que peut résonner notre prière, la plus fidèle sans doute à la toute première dans la Bible, celle d’Abraham, inventeur selon nos sages de la AMIDA, la prière qui se récite debout.

Abraham invente la Amida, en se tenant debout au petit matin face aux cendres de villes détruites, que Dieu lui fait découvrir. Face à la destruction et à la mort, Abraham reste debout, vertical, prêt à prendre la parole, prêt encore à interpeller Dieu et l’humanité. Telle est dans notre tradition, la genèse de toutes les prières : la capacité d’une humanité à se tenir debout, malgré tout. Telle fut la toute première prière. Telle est peut-être la seule qui puisse encore être la nôtre.

Consulter le numéro de Tenou’a hors-série pour Yom HaShoah, « Artisans de la Mémoire »
S’abonner à Tenou’a ou commander un numéro
©-Michael-Halak

© Michael Halak