Câest une curiositĂ© du calendrier juif qui passe souvent inaperçue : Souccot, la fĂȘte automnale des cabanes, est la seule cĂ©lĂ©bration Ă faire partie des deux cycles festifs que le JudaĂŻsme connaĂźt depuis la nuit des temps bibliques : le cycle des trois fĂȘtes de pĂšlerinage (avec Pessah et Shavouot), et celui des fĂȘtes de Tishri (avec Rosh haShana et Yom Kippour).
Au carrefour de ces deux grandes modalitĂ©s temporelles, Souccot constitue une sorte de point nodal spirituel, et je voudrais briĂšvement sonder ici quelques unes des implications de cette intersection. Avec, comme point de dĂ©part de lâinvestigation, une suggestion peutââĂȘtre audacieuse : dans ma lecture, chacun des deux cycles de fĂȘtes, pris en tant quâunitĂ© intrinsĂšque, sera perçu comme reprĂ©sentant lâun des pĂŽles de la tension philosophique entre lâĂtre et le Devenir.
Le cycle des trois fĂȘtes tout dâabord : câest sous le signe du Devenir que je propose de le placer, afin de le lire comme un cycle de construction identitaire en trois temps, consĂ©cutifs mais nĂ©anmoins bien distincts. En dâautres termes, chacune des trois fĂȘtes de pĂšlerinage correspond Ă une Ă©tape prĂ©cise de la structuration identitaire de lâĂȘtre humain.
Suivons ici la chronologie de lâannĂ©e juive : deux semaines Ă peine aprĂšs le nouvel an, la premiĂšre des trois fĂȘtes se trouve ĂȘtre â prĂ©cisĂ©ment â Souccot. Or, sans doute possible, Souccot est la plus universelle de toutes nos fĂȘtes : le Talmud (Soucca 55b) note ainsi que les soixanteââdix sacrifices bovins qui Ă©taient prĂ©sentĂ©s au Temple pendant la fĂȘte de Souccot avaient pour but dâĂ©veiller la compassion divine envers lâensemble des soixanteââdix nations du monde, afin quâune pluie fĂ©condatrice tombe sur lâensemble du globe.
Ceci reflĂšte, dans ma lecture, un premier stade de lâagencement identitaire : au niveau le plus basique de notre personne, nous sommes tous des citoyens du monde. Nous appartenons Ă cette fantastique tapisserie vivante qui porte le nom dâhumanitĂ©, et cette appartenance fonde le socle mĂȘme de notre ontologie personnelle.
Toutefois, lâidentitĂ© est souvent vĂ©cue Ă un autre niveau, plus restreint cette fois : celui de la collectivitĂ©, du peuple ou de la nation. Ce deuxiĂšme niveau correspond au message essentiel de la deuxiĂšme fĂȘte de pĂšlerinage : Pessah, le moment pendant lequel nous cĂ©lĂ©brons lâĂ©mergence du peuple dâIsraĂ«l.
Saviezââvous que le chapitre 12 de lâExode interdit aux nonââJuifs de prendre part au sacrifice de lâagneau pascal ? Et quâĂ suivre les opinions de certaines autoritĂ©s rabbiniques, il serait interdit de partager la matsa du Seder avec nos amis nonââJuifs ? Ces restrictions sont hautement inhabituelles dans le JudaĂŻsme, dont lâun des messages essentiels reste lâouverture sur autrui. Toutefois, aussi hospitaliers et tolĂ©rants que nous souhaitions ĂȘtre, nous avons parfois besoin de nous retrouver en comitĂ© plus restreint ; ces sortes dâoccasions familiales nous permettent de nous recentrer sur ce qui fait le cĆur de notre identitĂ© collective.
Et enfin il existe un troisiĂšme niveau, encore plus Ă©troit : celui de lâindividu. Chacun dâentre nous existe en tant quâĂȘtre humain et en tant que membre dâune « tribu », certes ; mais aussi en tant quâindividu distinct. Ceci est le message de la troisiĂšme fĂȘte de pĂšlerinage : Shavouot, qui cĂ©lĂšbre, comme chacun sait, le don de la Torah. Or, câest au singulier que la DivinitĂ© choisit de Se rĂ©vĂ©ler : « Je suis lâĂternel ton Dieu » â un Dieu personnel et immanent, avec lequel mĂȘme une fragile crĂ©ature faite de chair et de sang peut entretenir une relation individuelle.
Ces trois niveaux de lâidentitĂ© (universelle, nationale, et personnelle) que je viens de mettre en relation avec les trois fĂȘtes de pĂšlerinage que sont Souccot, Pessah et Shavouot, sont cumulatifs et interdĂ©pendants : chacun enrichit les deux autres.
Mais peutââon les discerner en prĂ©figuration dans les versets de la Torah ? Le texte biblique a parfois de ces fulgurances qui laissent pantois mĂȘme ses lecteurs adeptes dâune mĂ©thodologie historicoâcritique.
Il me semble que câest le cas en lâespĂšce : par trois fois, la Torah rĂ©pĂšte, dans trois passages distincts du Pentateuque, lâobligation de se prĂ©senter devant Dieu lors des fĂȘtes de pĂšlerinage ; mais, et câest le point important, la divinitĂ© est prĂ©sentĂ©e Ă chaque fois diffĂ©remment : la premiĂšre fois, le texte biblique la dĂ©crit comme « lâĂternel, le Souverain universel » (Exode 23:17); la seconde fois, la divinitĂ© est « lâĂternel, Dieu dâIsraĂ«l » (Exode 34:23) ; et la troisiĂšme fois, le verset parle de « lâĂternel, ton Dieu » (DeutĂ©ronome 16:16).
CoĂŻncidence ou non, ces trois versets recoupent Ă nouveau les trois dimensions dĂ©jĂ Ă©voquĂ©es que sont lâuniversel, le national et le personnel. VoilĂ pourquoi jâai proposĂ© que les trois fĂȘtes de pĂšlerinage forment le cycle du Devenir : une sorte de pĂ©riple dans le temps au cours duquel lâidentitĂ© humaine est, chaque annĂ©e, revisitĂ©e et approfondie sous tous ses aspects.
Passons maintenant au deuxiĂšme cycle annuel, celui des fĂȘtes de Tishri. A priori, ce deuxiĂšme cycle est placĂ© sous le signe peu rĂ©jouissant de la stricte Justice : le jugement divin serait tout dâabord prononcĂ© Ă Rosh haShana, puis ratifiĂ© Ă Yom Kippour et, selon certaines traditions mystiques tout du moins, finalement exĂ©cutĂ© vers la fin de Souccot.
Oseraiââje le dire ? Toute cette pesante imagerie dâune divinitĂ© vengeresse et scrutatrice, installĂ©e sur le TrĂŽne cĂ©leste du Jugement, et mesurant incessamment les plus insignifiantes actions de Ses crĂ©atures afin dâen punir les infractions et rĂ©compenser les mĂ©rites, a des relents franchement mĂ©diĂ©vistes qui ne me plaisent guĂšre. Dieu nâaât-Il donc rien de mieux Ă faire, dans Son existence cosmique, que de punir les petites compromissions qui ne font, on le sait bien, que trop partie de la condition humaine ? Manieââtââil vraiment le bĂąton et la carotte, dans lâespoir que, chĂ©tives crĂ©atures que nous sommes, nous revenions Ă Lui dans un subit accĂšs de repentir, dont la sincĂ©ritĂ© et lâauthenticitĂ© seraient finalement quelque peu douteuses ? Dans la continuitĂ© de la pensĂ©e dĂ©veloppĂ©e ici, je souhaite proposer une nouvelle interprĂ©tation, et suggĂ©rer que le cycle de Tishri est celui de lâĂtre ; en dâautres termes, il ne sâagit plus, comme prĂ©cĂ©demment, dâun mouvement dynamique dâexpansion vers de nouveaux horizons identitaires, mais au contraire cette fois dâun moment de consolidation et de stabilisation des acquis.
Dans cette lecture, je suggĂšre que les fĂȘtes de Tishri soient perçues comme une pĂ©riode privilĂ©giĂ©e permettant de rĂ©parer ce qui exprime le plus authentiquement es personnes que nous aspirons Ă ĂȘtre : nos relations. Nos relations avec autrui, en particulier avec nos proches. Nos relations avec cet Autrui absolu quâest Dieu. Et nos relations avec nousââmĂȘmes, aussi.
Cette vision de Tishri comme une opportunitĂ© de restaurer lâintĂ©gritĂ© des relations privilĂ©giĂ©es qui forment le cĆur de notre existence est, me sembleââtââil, la clef permettant dâaccĂ©der Ă une nouvelle comprĂ©hension de cet antique concept dâune justice Ă©crasante et inquisitrice.
Pourquoi cela ? Parce quâune relation plus proche implique nĂ©cessairement une part accrue dâouverture et de vulnĂ©rabilitĂ© rĂ©ciproques de la part des protagonistes impliquĂ©s ; et, si lâautre est plus vulnĂ©rable, il faut dâautant plus se garder de ne pas le heurter. La plus petite offense recĂšle le potentiel de griĂšvement blesser un conjoint, un enfant ou un ami proche, alors quâelle laisse indiffĂ©rent un parfait Ă©tranger. Au bout du compte, le meilleur examen de la santĂ© dâune relation est donc celui de la qualitĂ© des petites actions qui lâentretiennent. AuââdelĂ de la sĂ©mantique punitive, le message essentiel du mois de Tishri est une cĂ©lĂ©bration du dĂ©tail, une piqĂ»re de rappel que nos plus petites actions sont des marqueurs de proximitĂ© dans nos rapports Ă autrui â fĂ»tââil Dieu ou Homme.
Ce mois de Tishri nous prĂ©sente ainsi le dĂ©fi de nous retrouver, et de redĂ©couvrir le sens dâune vie intense dans les myriades dâinteractions quotidiennes avec ceux qui nous entourent. La Teshouva : un processus de retour sur soi, de Retour vers lâĂtre.
Devenir et Ătre. Construction identitaire dâun cĂŽtĂ©, consolidation identitaire de lâautre. Il y a un rythme presque respiratoire Ă nos cycles de fĂȘtes.
Or donc, pour en revenir Ă Souccot, il est frappant que les deux cycles se recouvrent ce jourlĂ . La fin dâun cycle est le dĂ©but dâun autre, et ainsi de suite jusquâĂ lâinfini.
Souccot est donc tout Ă la fois un a b o u t i s s e m e n t et un renouveau. Lâaccomplissement dâun processus dâinternalisation des acquis, et une nouvelle ouverture vers lâextĂ©rieur et de nouveaux horizons.
DĂšs lors, estââil vraiment surprenant que cette nouvelle ouverture au monde extĂ©rieur sâexprime via lâabandon provisoire de nos demeures afin de rĂ©sider, pendant une semaine, dans une fragile cabane ouverte Ă tous les vents ?
La soucca est un symbole de fragilitĂ© : elle reprĂ©sente une dĂ©cision consciente de ne pas se reposer sur ses lauriers ni de sâenfermer dans la sĂ©curitĂ© des expĂ©riences passĂ©es, mais au contraire de quitter notre zone de confort, pour aller Ă la rencontre de nouveaux dĂ©fis, et de continuer Ă construire, encore plus haut et encore plus fort, lâHumain.