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Quelques jours aprĂšs le long jeĂ»ne de Yom Kippour qui suit lui‐​mĂȘme de peu la cĂ©lĂ©bration de Rosh haShana (nouvel an), se profilent Souccot et ses rĂ©jouissances prĂ©caires. De l’absolu des Jours redoutables Ă  l’impermanence d’un toit de branchage, comment s’inscrit la FĂȘte des Cabanes dans le cycle des solennitĂ©s du mois de Tishri ?

Publié le 21 Septembre 2017

5 min de lecture

C’est une curiositĂ© du calendrier juif qui passe souvent inaperçue : Souccot, la fĂȘte automnale des cabanes, est la seule cĂ©lĂ©bration Ă  faire partie des deux cycles festifs que le JudaĂŻsme connaĂźt depuis la nuit des temps bibliques : le cycle des trois fĂȘtes de pĂšlerinage (avec Pessah et Shavouot), et celui des fĂȘtes de Tishri (avec Rosh haShana et Yom Kippour).

Au carrefour de ces deux grandes modalitĂ©s temporelles, Souccot constitue une sorte de point nodal spirituel, et je voudrais briĂšvement sonder ici quelques unes des implications de cette intersection. Avec, comme point de dĂ©part de l’investigation, une suggestion peut‐​ĂȘtre audacieuse : dans ma lecture, chacun des deux cycles de fĂȘtes, pris en tant qu’unitĂ© intrinsĂšque, sera perçu comme reprĂ©sentant l’un des pĂŽles de la tension philosophique entre l’Être et le Devenir. 

Le cycle des trois fĂȘtes tout d’abord : c’est sous le signe du Devenir que je propose de le placer, afin de le lire comme un cycle de construction identitaire en trois temps, consĂ©cutifs mais nĂ©anmoins bien distincts. En d’autres termes, chacune des trois fĂȘtes de pĂšlerinage correspond Ă  une Ă©tape prĂ©cise de la structuration identitaire de l’ĂȘtre humain. 

Suivons ici la chronologie de l’annĂ©e juive : deux semaines Ă  peine aprĂšs le nouvel an, la premiĂšre des trois fĂȘtes se trouve ĂȘtre – prĂ©cisĂ©ment – Souccot. Or, sans doute possible, Souccot est la plus universelle de toutes nos fĂȘtes : le Talmud (Soucca 55b) note ainsi que les soixante‐​dix sacrifices bovins qui Ă©taient prĂ©sentĂ©s au Temple pendant la fĂȘte de Souccot avaient pour but d’éveiller la compassion divine envers l’ensemble des soixante‐​dix nations du monde, afin qu’une pluie fĂ©condatrice tombe sur l’ensemble du globe.

Ceci reflĂšte, dans ma lecture, un premier stade de l’agencement identitaire : au niveau le plus basique de notre personne, nous sommes tous des citoyens du monde. Nous appartenons Ă  cette fantastique tapisserie vivante qui porte le nom d’humanitĂ©, et cette appartenance fonde le socle mĂȘme de notre ontologie personnelle. 

Toutefois, l’identitĂ© est souvent vĂ©cue Ă  un autre niveau, plus restreint cette fois : celui de la collectivitĂ©, du peuple ou de la nation. Ce deuxiĂšme niveau correspond au message essentiel de la deuxiĂšme fĂȘte de pĂšlerinage : Pessah, le moment pendant lequel nous cĂ©lĂ©brons l’émergence du peuple d’IsraĂ«l.

Saviez‐​vous que le chapitre 12 de l’Exode interdit aux non‐​Juifs de prendre part au sacrifice de l’agneau pascal ? Et qu’à suivre les opinions de certaines autoritĂ©s rabbiniques, il serait interdit de partager la matsa du Seder avec nos amis non‐​Juifs ? Ces restrictions sont hautement inhabituelles dans le JudaĂŻsme, dont l’un des messages essentiels reste l’ouverture sur autrui. Toutefois, aussi hospitaliers et tolĂ©rants que nous souhaitions ĂȘtre, nous avons parfois besoin de nous retrouver en comitĂ© plus restreint ; ces sortes d’occasions familiales nous permettent de nous recentrer sur ce qui fait le cƓur de notre identitĂ© collective.

Et enfin il existe un troisiĂšme niveau, encore plus Ă©troit : celui de l’individu. Chacun d’entre nous existe en tant qu’ĂȘtre humain et en tant que membre d’une « tribu Â», certes ; mais aussi en tant qu’individu distinct. Ceci est le message de la troisiĂšme fĂȘte de pĂšlerinage : Shavouot, qui cĂ©lĂšbre, comme chacun sait, le don de la Torah. Or, c’est au singulier que la DivinitĂ© choisit de Se rĂ©vĂ©ler : « Je suis l’Éternel ton Dieu Â» – un Dieu personnel et immanent, avec lequel mĂȘme une fragile crĂ©ature faite de chair et de sang peut entretenir une relation individuelle. 

Ces trois niveaux de l’identitĂ© (universelle, nationale, et personnelle) que je viens de mettre en relation avec les trois fĂȘtes de pĂšlerinage que sont Souccot, Pessah et Shavouot, sont cumulatifs et interdĂ©pendants : chacun enrichit les deux autres.

Mais peut‐​on les discerner en prĂ©figuration dans les versets de la Torah ? Le texte biblique a parfois de ces fulgurances qui laissent pantois mĂȘme ses lecteurs adeptes d’une mĂ©thodologie historico‐critique.

Il me semble que c’est le cas en l’espĂšce : par trois fois, la Torah rĂ©pĂšte, dans trois passages distincts du Pentateuque, l’obligation de se prĂ©senter devant Dieu lors des fĂȘtes de pĂšlerinage ; mais, et c’est le point important, la divinitĂ© est prĂ©sentĂ©e Ă  chaque fois diffĂ©remment : la premiĂšre fois, le texte biblique la dĂ©crit comme « l’Éternel, le Souverain universel Â» (Exode 23:17); la seconde fois, la divinitĂ© est « l’Éternel, Dieu d’IsraĂ«l Â» (Exode 34:23) ; et la troisiĂšme fois, le verset parle de « l’Éternel, ton Dieu Â» (DeutĂ©ronome 16:16).

CoĂŻncidence ou non, ces trois versets recoupent Ă  nouveau les trois dimensions dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©es que sont l’universel, le national et le personnel. VoilĂ  pourquoi j’ai proposĂ© que les trois fĂȘtes de pĂšlerinage forment le cycle du Devenir : une sorte de pĂ©riple dans le temps au cours duquel l’identitĂ© humaine est, chaque annĂ©e, revisitĂ©e et approfondie sous tous ses aspects.

Passons maintenant au deuxiĂšme cycle annuel, celui des fĂȘtes de Tishri. A priori, ce deuxiĂšme cycle est placĂ© sous le signe peu rĂ©jouissant de la stricte Justice : le jugement divin serait tout d’abord prononcĂ© Ă  Rosh haShana, puis ratifiĂ© Ă  Yom Kippour et, selon certaines traditions mystiques tout du moins, finalement exĂ©cutĂ© vers la fin de Souccot.

Oserai‐​je le dire ? Toute cette pesante imagerie d’une divinitĂ© vengeresse et scrutatrice, installĂ©e sur le TrĂŽne cĂ©leste du Jugement, et mesurant incessamment les plus insignifiantes actions de Ses crĂ©atures afin d’en punir les infractions et rĂ©compenser les mĂ©rites, a des relents franchement mĂ©diĂ©vistes qui ne me plaisent guĂšre. Dieu n’a‑t-Il donc rien de mieux Ă  faire, dans Son existence cosmique, que de punir les petites compromissions qui ne font, on le sait bien, que trop partie de la condition humaine ? Manie‐​t‐​il vraiment le bĂąton et la carotte, dans l’espoir que, chĂ©tives crĂ©atures que nous sommes, nous revenions Ă  Lui dans un subit accĂšs de repentir, dont la sincĂ©ritĂ© et l’authenticitĂ© seraient finalement quelque peu douteuses ? Dans la continuitĂ© de la pensĂ©e dĂ©veloppĂ©e ici, je souhaite proposer une nouvelle interprĂ©tation, et suggĂ©rer que le cycle de Tishri est celui de l’Être ; en d’autres termes, il ne s’agit plus, comme prĂ©cĂ©demment, d’un mouvement dynamique d’expansion vers de nouveaux horizons identitaires, mais au contraire cette fois d’un moment de consolidation et de stabilisation des acquis. 

Dans cette lecture, je suggĂšre que les fĂȘtes de Tishri soient perçues comme une pĂ©riode privilĂ©giĂ©e permettant de rĂ©parer ce qui exprime le plus authentiquement es personnes que nous aspirons Ă  ĂȘtre : nos relations. Nos relations avec autrui, en particulier avec nos proches. Nos relations avec cet Autrui absolu qu’est Dieu. Et nos relations avec nous‐​mĂȘmes, aussi.
Cette vision de Tishri comme une opportunitĂ© de restaurer l’intĂ©gritĂ© des relations privilĂ©giĂ©es qui forment le cƓur de notre existence est, me semble‐​t‐​il, la clef permettant d’accĂ©der Ă  une nouvelle comprĂ©hension de cet antique concept d’une justice Ă©crasante et inquisitrice. 

Pourquoi cela ? Parce qu’une relation plus proche implique nĂ©cessairement une part accrue d’ouverture et de vulnĂ©rabilitĂ© rĂ©ciproques de la part des protagonistes impliquĂ©s ; et, si l’autre est plus vulnĂ©rable, il faut d’autant plus se garder de ne pas le heurter. La plus petite offense recĂšle le potentiel de griĂšvement blesser un conjoint, un enfant ou un ami proche, alors qu’elle laisse indiffĂ©rent un parfait Ă©tranger. Au bout du compte, le meilleur examen de la santĂ© d’une relation est donc celui de la qualitĂ© des petites actions qui l’entretiennent. Au‐​delĂ  de la sĂ©mantique punitive, le message essentiel du mois de Tishri est une cĂ©lĂ©bration du dĂ©tail, une piqĂ»re de rappel que nos plus petites actions sont des marqueurs de proximitĂ© dans nos rapports Ă  autrui – fĂ»t‐​il Dieu ou Homme. 

Ce mois de Tishri nous prĂ©sente ainsi le dĂ©fi de nous retrouver, et de redĂ©couvrir le sens d’une vie intense dans les myriades d’interactions quotidiennes avec ceux qui nous entourent. La Teshouva : un processus de retour sur soi, de Retour vers l’Être.

Devenir et Être. Construction identitaire d’un cĂŽtĂ©, consolidation identitaire de l’autre. Il y a un rythme presque respiratoire Ă  nos cycles de fĂȘtes. 

Or donc, pour en revenir Ă  Souccot, il est frappant que les deux cycles se recouvrent ce jourlĂ . La fin d’un cycle est le dĂ©but d’un autre, et ainsi de suite jusqu’à l’infini.

Souccot est donc tout Ă  la fois un a b o u t i s s e m e n t et un renouveau. L’accomplissement d’un processus d’internalisation des acquis, et une nouvelle ouverture vers l’extĂ©rieur et de nouveaux horizons.

DĂšs lors, est‐​il vraiment surprenant que cette nouvelle ouverture au monde extĂ©rieur s’exprime via l’abandon provisoire de nos demeures afin de rĂ©sider, pendant une semaine, dans une fragile cabane ouverte Ă  tous les vents ? 

La soucca est un symbole de fragilitĂ© : elle reprĂ©sente une dĂ©cision consciente de ne pas se reposer sur ses lauriers ni de s’enfermer dans la sĂ©curitĂ© des expĂ©riences passĂ©es, mais au contraire de quitter notre zone de confort, pour aller Ă  la rencontre de nouveaux dĂ©fis, et de continuer Ă  construire, encore plus haut et encore plus fort, l’Humain.