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Des vĂȘtements au poil
Publié le 19 Juin 2019

4 min de lecture

© Daniela Tiger, « Connected Â» – danielatiger.blogspot.com

Dans le rĂ©cit biblique, le vĂȘtement est le seul objet jamais confectionnĂ© par Dieu, Ă  l’exception des Tables de la loi (et de la femme selon certains). Mais au fait, la peau de quel animal a bien pu servir pour vĂȘtir Adam et Ève ? VĂ©gĂ©tariens, les habitants du Jardin d’Éden ne tuĂšrent jamais un ĂȘtre vivant et on imagine mal Dieu abattre et dĂ©pecer une de ses crĂ©atures pour confectionner un habit. Selon le Midrash (Pirkei de Rabbi Eliezer 14 et 20), la punition du serpent ne fut pas seule‐ ment de se mouvoir dorĂ©navant sur le ventre mais aussi de perdre sa peau tous les sept ans et c’est avec l’exuvie de sa premiĂšre mue que Dieu produisit les fameux vĂȘtements. Cessez donc de vous reprĂ©senter Adam et Ève vĂȘtus de peau de lĂ©opard : ils portaient tous deux une combinaison, que l’on imagine bien moulante, en peau de serpent. 

Quelle ironie ! VoilĂ  nos ancĂȘtres primor‐ diaux forcĂ©s de porter la peau de l’instigateur de leur faute. Mais l’ironie va beaucoup plus loin : la Torah nous prĂ©sente le serpent comme « le plus nu de tous les animaux ter‐ restres Â» (GenĂšse 3,1). Comment le serpent pouvait‐​il ĂȘtre plus nu qu’Adam et Ève qui ne portaient rien ? Est‐​ce parce que, contrairement Ă  eux, il n’était pas Ă  poil ? 

La piste de la pilositĂ© n’est pas si saugrenue quand on pense Ă  l’opposition entre Jacob et ÉsaĂŒ. Jacob est imberbe tandis qu’ÉsaĂŒ est poilu comme un bouc. Or, pour tromper son pĂšre Isaac en se faisant passer pour son frĂšre, Jacob revĂȘt les plus beaux vĂȘtements de ce dernier et recouvre ses mains et son cou de peau de chevreau. C’est donc cette fois Jacob qui, trop nu, utilise la ruse pour arriver Ă  ses fins. Il se couvre d’une peau d’animal et du vĂȘtement prĂ©fĂ©rĂ© de son frĂšre (vĂȘtement qui, selon le Pirkei de Rabbi Eliezer n’était autre que la tunique en peau de serpent d’Adam, transmise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration). 

Si le mot aroum peut signifier Ă  la fois « nu Â» et « rusĂ© Â», le mot begued, « vĂȘtement Â», est formĂ© sur la mĂȘme racine que bagad : « tromper, trahir Â». Personne ne sait mieux que Jacob que le vĂȘtement est un outil de trahison, lui qui, aprĂšs avoir trompĂ© son pĂšre et trahi son frĂšre, se fera tromper et trahir Ă  deux reprises par le biais d’habits. La premiĂšre fois lors de ses noces, le vĂȘtement de sa femme la couvrant si bien qu’il ne se rendit compte que trop tard qu’il Ă©pousait LĂ©a et non Rachel. La deuxiĂšme fois lorsque ses fils lui prĂ©sentent le vĂȘtement de Joseph trempĂ© dans le sang d’un bouc (tiens donc !) pour lui faire croire qu’il a Ă©tĂ© dĂ©vorĂ© par une bĂȘte sauvage. Au passage, selon le Midrash (Bereshit Rabba 84,19) les frĂšres ne mentaient pas totalement mais avaient juste un peu d’avance sur la vĂ©ritĂ© puisque la femme de Potiphar se jettera sur Joseph comme une bĂȘte sauvage
 avant d’utiliser le vĂȘtement de Joseph comme preuve contre lui ! 

VoilĂ  donc notre sort : le manque de pilositĂ© animale nous force Ă  porter un vĂȘtement et le vĂȘtement nous mĂšne Ă  la trahison. Les fashion victims d’aujourd’hui ne font que subir cette malĂ©diction ancestrale. Nos vĂȘtements et autres accessoires trahissent notre volontĂ© de conformisme ou d’anticonformisme qui devient en soi un conformisme. Qu’elle suive la mode mainstream ou la mode « pudique Â», la femme est, encore et toujours, l’objet premier de cette tromperie. Alors, comment nous vĂȘtir sans nous travestir ? 

Pour qui veut chercher une solution dans la Torah, considĂ©rez le verset suivant : « Ils se feront des franges aux coins de leurs vĂȘtements Â» (Nombres 15,38). Puisque le mot kanaf, « coin Â», signifie Ă©galement « aile Â», nous pourrions techniquement traduire par « Ils se feront des franges aux ailes de leurs trahisons Â», ce qui, Ă  dĂ©faut d’avoir du sens, revĂȘt une certaine poĂ©sie. Le mot tsitsit, « franges Â», n’est utilisĂ© qu’une seule autre fois dans le reste de la Bible, dans le livre d’ÉzĂ©chiel, oĂč il dĂ©signe clairement les cheveux : « elle Ă©tendit une sorte de main et me saisit par la frange de ma tĂȘte Â» (ÉzĂ©chiel 8,3). Ce que nous devons accrocher aux ailes de nos vĂȘtements s’apparente ainsi Ă  une tignasse. Nous revenons donc Ă  la pilositĂ© : le vĂȘtement qui dissimule notre absence de pelage doit, pour ne pas trahir, ĂȘtre dotĂ© d’un ersatz de chevelure. 

La Torah prend donc le problĂšme Ă  rebrousse‐​poil. C’est peut‐​ĂȘtre pour cela qu’elle nous demande par ailleurs (LĂ©vitique 19,27) de ne pas tailler les cĂŽtĂ©s de notre tĂȘte (d’oĂč les papillotes plus ou moins longues arborĂ©es par les juifs orthodoxes) ni les extrĂ©mitĂ©s de notre barbe (ce commandement s’applique principalement aux hommes). La visibilitĂ© de notre systĂšme pileux pourrait‐​elle nous aider Ă  placer le curseur entre aroum (nudité‐​ruse) et begued (vĂȘtement‐​trahison) ? Franges, papillotes et barbes tissent un lien entre nature et culture, nous reconnectant ainsi Ă  notre authenticitĂ© originelle. Si cette hypothĂšse ne vous paraĂźt pas trop tirĂ©e par les cheveux, vous serez peut‐​ĂȘtre moins prompts Ă  cĂ©der Ă  la mode de l’épilation intĂ©grale et prĂȘts Ă  reprendre du poil de la bĂȘte.