
C’était huit cent ans après le déluge et la fondation de Kish, trois mois après leur fuite, le dix‐septième jour du mois de Tammuz. Les tribus des Khabirous étaient blotties sous leur tentes misérables de poils de chèvres noires, tous les regards étaient rivés sur la montagne. Sa masse imposante ne portait aucune ombre sur le campement. Le soleil, lui, écrasait tout, brûlait les peaux déjà tannées des enfants. Entre les tentes, quelques silhouettes étiques rodaient, faisant un va‐et‐vient lent dans l’air pulvérulent et sec, faisant circuler des outres d’eau tiède et des rumeurs de femmes. Dans la tente des fils d’Amram, autour du frère et de la sœur du bègue, les anciens et les prêtres s’étaient regroupés pour délibérer. L’anxiété faisait ressortir leur psoriasis, et le grattage accompagnait la palabre. Voilà des jours que le bègue était monté dans la montagne, vers le Dieu, pour lui parler. Le bègue ne bégaye pas quand il parle avec le Dieu, c’est son frère qui le dit. Mais après tout ce temps à parler avec le Dieu, il doit avoir la gorge sèche, il n’avait de l’eau que pour quelques jours, voilà quarante jours qu’il est là‐haut. Le Dieu doit être en colère, le Dieu a pris le bègue, leur bègue, peut‐être l’a‑t-il tué, ça ne serait pas la première fois que le Dieu s’en prend à Moïse, c’est ce que disent ses femmes : « Il l’a déjà étranglé par colère sur la route dans le désert il y a des années ». « Que faire ? », pleurait Aaron, le frère ; « Le Dieu va-t-il me rendre mon petit frère ? », pleurait Myriam, la sœur. « Le Dieu de la montagne a encore voulu tuer mon mari », sanglotait Tsippora, l’épouse principale. Et tous les cousins, les prêtres, grattaient leur psoriasis avec angoisse.
« Le Dieu est en colère, il ne laisse pas descendre votre frère car nous ne lui avons témoigné aucune reconnaissance », dit l’un des sages entre deux grattages. « Les Dieux de l’Égypte vivent confortablement dans des corps de bois parfumé, d’or et d’argent, aux proportions agréables à l’œil et qui suscitent le respect et l’affection. Notre Dieu est sans corps, comme une rafale de vent qui erre sans repos, il a enlevé l’âme de Moïse car pourquoi un bègue et un lépreux jouirait d’un corps quand un Dieu n’a pas de chair où faire reposer son souffle ? C’est un Dieu grand et puissant, il fait fondre les montagnes comme la cire, il a jugé les Dieux de l’Égypte, mais il est plus misérable qu’un démon du désert qui n’est qu’un souffle sans forme. Faisons un corps au Dieu et il nous rendra Moïse, et l’on sera à nouveau heureux de s’impatienter à ce que les mots veuillent bien finir de sortir de sa bouche quand il nous instruit ».
« Oui faisons un corps à Dieu », dit Aaron. « Et il me rendra mon petit frère », pensa‐t‐il. Et toutes les tribus se cotisèrent pour donner un corps à Dieu et que le captif soit délivré, comme il les avait délivrés de la captivité d’Égypte. Myriam et Tsippora passèrent dans les tentes des femmes, elles leur donnèrent leurs anneaux d’oreilles, leurs anneaux de nez, les anneaux de leur bras et de leurs chevilles. Et les hommes aussi donnèrent l’or qu’ils avaient pris dans les maisons des Égyptiens. Et Aaron fit fondre tout l’or des tribus, et il le moula dans la forme d’un jeune taureau, d’un taurillon puissant et beau. Il avait des yeux de femme, ses cornes étaient comme la lune et il brillait avec éclat comme le soleil. Aaron avait de belles mains, veinées de bleu, aux doigts fins et longs. Aaron savait faire de belles choses. Quand, autrefois en Égypte, les gens de sa tribu peinaient à faire des briques, à lui on demandait de faire de beaux bijoux pour les dames de la cour de Pharaon. Et il fit dresser un autel en pierres non‐taillées devant le jeune taureau en or et toutes les tribus furent excitées et se pressèrent pour voir la forme de Dieu : « Voici votre Dieu, ô Khabirous, qui vous a fait sortir du pays d’Égypte, demain il y aura une célébration pour notre Seigneur ! », proclama‐t‐il tout haut. Et tout le monde riait et était joyeux. Les enfants particulièrement étaient tout excités de voir enfin le Dieu, ils n’avaient jamais vu que les Dieux des Égyptiens. « Tous les Dieux se ressemblent », dit une petite fille à sa maman, déçue. « Nous avons fait un corps pour notre Dieu, dirent les tribus, il est plus beau que tous les Dieux de l’Égypte » ; « Il va nous rendre le bègue, il va nous rendre Moïse », dirent les anciens des tribus, et leur psoriasis cessa de gratter si fort. « Il va me rendre mon petit frère, pensa Aaron, il va descendre sain et sauf de la Montagne, comme il est sorti sain et sauf du palais de Pharaon ».
Le lendemain, ils firent une grande fête pour le Dieu, on lui offrit des moutons gras, des chants et des danses. « Le Dieu ne s’amuse pas, pensa un petit garçon, il ne bouge pas, il reste sur ses quatre pattes dorées ». Ceux qui avaient faim apportèrent quand même leur bétail et leurs fromages en offrandes, on donnait toutes les provisions pour le Dieu, pour qu’il renvoie Moïse sain et sauf. Aaron se présenta devant l’autel des holocaustes et il fit brûler un bel agneau pour le Dieu, et beaucoup d’encens et il pria : « Yahûh, Notre Roi, Notre Père, qui a créé le monde, qui nous a délivrés de la main de Pharaon, mon petit frère est avec toi depuis longtemps dans la montagne, rends-le nous sain et sauf, comme tu nous l’as rendu sain et sauf quand nous allions voir Pharaon. Qu’il reste avec nous sous nos tentes. Tu n’as plus besoin de l’appeler là-haut dans la montagne, au milieu des effrayant orages, nous t’avons fait un corps, un plus joli corps que tous les Dieux de l’Égypte, pour que tu vives au milieu de nous et que nous te chérissions de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre possible. S’il-te-plaît Yahûh, rends-nous Moïse, ne l’appelle plus dans ta montagne, il est trop vieux pour arpenter les sentiers que tu n’as faits que pour les chèvres ». Mais Aaron entendit soudain un grand silence se faire derrière lui.
Il se retourna, tous les regards étaient rivés sur la montagne. Deux silhouettes faméliques en descendaient, Moïse, clopin‐clopant et son aide, le fils de Nûn (ils l’avaient oublié, celui‐là ! Le vieux Nûn est mort et personne ne s’était inquiété du sort de son fils), vif et agile. Alors Aaron remonta les pans de son manteau et courut vers le sentier de la montagne : « Mon petit frère, pensa‐t‐il, mon petit frère qui bégaye ! Yahûh le Dieu me l’a rendu, merci mon Dieu, merci, merci ! ». Son petit frère était saint et sauf. Mais quand il arriva face à son petit frère, son petit frère chéri, bousculant au passage l’adolescent, il ne vit qu’un visage livide et fermé. « Petit frère… quelque chose ne va pas ? ».
« Et Moïse se tint à la porte du campement et dit, “Quiconque est pour l'Éternel, qu’il vienne à mes côtés”. Et tous les Lévites se rallièrent à lui. Et il leur dit “Ainsi parle l'Éternel, le Dieu d’Israël : "Que chacun de vous prenne une épée, et traverse le campement de porte en porte, et qu’il exécute son frère, son voisin, son proche" “. Les Lévites firent comme Moïse les avait instruits, et trois mille personnes périrent ce jour‐là » (Exode 32,26−28).




