
L’hiver approche et j’ai un peu froid. Je me dis qu’un date croustillant serait la solution idéale pour me réchauffer le cœur, l’ego et le lit. Alors, un mardi après‐midi pluvieux, depuis mon canapé à Montreuil, je me fais un profil sur Hinge. Dans ce haut lieu de la boboïtude, défilent baristas, entrepreneurs CBD, le graphiste d’un magazine qui ne m’a jamais payée, et ma voisine fraîchement célibataire. Et dans cet océan de tote bags, une lumière rousse surgit entre deux swipes : un halo incandescent qui me fait baisser la luminosité de mon écran. Lilith, 40 ans, à 900 mètres.
Ça alors, Lilith vit à Bagnolet. Et elle fait du télétravail, de toute évidence. Peau diaphane, ras‐de‐cou serpent, chat noir dont on ne voit que deux yeux jaunes flottant dans la pénombre, l’hommage est complet. Tags à l’appui : #JaiGhostéAdam #succubuschic #fulltimewitch #traumaglam #ancestralhealing #hexmyex
Avec de si joyeuses passions et les cheveux couleur red flag, je suis évidemment conquise. Je lui envoie « Ça marche plus avec Samaël ? » mais regrette immédiatement cette lourdeur digne d’un « Alors Alice, tu viens du pays des Merveilles ? ».
Samaël, c’est évidemment son fiancé des ténèbres, et j’en suis déjà jalouse. La Lilith originelle, première femme d’Adam, a été bannie du Paradis pour une simple question RH : puisqu’ils sont faits de la même terre, pourquoi doit‐elle accepter la position du missionnaire ? Adam, vexé comme un pou et sans bonne réponse, la fait chasser et la remplace aussitôt par une Ève docile. Lilith, elle, épouse le diable et revient en serpent tentateur. Premier drama de l’humanité.
Depuis, Lilith est devenue une icône féministe, star de WitchTok, la tendance sorcière sur TikTok, avec méditations, astrologie, incantations et relookings dédiés à renverser le patriarcat.
Et cette Lilith‐là ? Je n’ai même pas le temps d’y réfléchir : elle me répond aussitôt. Sans une once d’ironie : « Il m’a quittée pour Lucifer. Mais ça va, moi aussi j’explore ma bisexualité en ce moment ». Puis, comme si elle lisait dans mes pensées : « Et oui, Lilith, c’est mon vrai nom. On me le demande tout le temps. Buvons un verre, je te raconterai. D’ailleurs, ta tête m’est familière ».
J’ai un date avec Lilith. Comment on se prépare à ça ? Simple : on la laisse décider. Rendez‐vous donc après le coucher du soleil, au bar L’Avenir, à Bagnolet.
J’arrive ; elle est déjà là, immobile, et me fixe. Legging noir, brassière, hoodie, manteau en cuir, un fil rouge à son poignet. J’ai eu ma phase gothique aussi, pas de quoi paniquer.
Trois cafés, rien dans le ventre, je tremble. Je rêve ou le bar sent la sauge et le camphre ?
Je refuse de croire aux sorcières, je refuse d’angoisser, mais ma tête tourne. À peine assise, elle dit : « Tu n’as pas mangé aujourd’hui ». Pas une question, une affirmation. Elle me tend une gourde en métal. Le liquide sent l’iode. « Bois. Tu manques de sodium. Regarde, tu grelottes ». Qu’est-ce donc ? « Male tears. Excellente détox ». Et elle sourit pour la première fois.
« Alors ton nom, c’est vraiment Lilith ? Sérieux ? », je me lance. Elle me fait signe de baisser d’un ton, regarde autour d’elle, et répond « Bien sûr. C’est une appellation protégée. Je suis Lilith XVII. De mère en fille ». Comme une dynastie dont je serais la seule ignorante : « Mais tu ne sais pas qui je suis ? Toute l’Île-de-France me craint. Je passe devant les synagogues et les églises et les plombs sautent ».
Je suis prête à rire, mais voilà que l’ampoule grésille. Parano ou prévenante, je m’efforce de garder mon sérieux. Elle ne démord pas : elle m’explique qu’elle est exilée du jardin d’Éden. « C’est un vrai lieu, à deux cents mètres d’ici, une parcelle de la petite ceinture entre Bagnolet et Vincennes. Personne n’y allait : trop de ronces, trop de légendes. Maintenant ils en ont fait un parc à joggeurs. L’angoisse. »

Je reste stoïque – je n’ai pas envie de provoquer un blackout à Bagnolet. Elle me dévisage : « Et toi… tu ne t’es jamais demandé d’où venait ton nom ? »
Et à l’instant précis où je la sacre mythomane de l’année, mon téléphone vibre. Notification : @Adam_Official a regardé ma story et commenté « 🐍 ». Je sursaute. « Laisse tomber, c’est mon ex, ce gros stalker. Classique pervers narcissique », comme si elle lisait dans mon cerveau et mon écran. Elle brandit son téléphone et enregistre un vocal dans une langue gutturale. « Voilà. Il va pas recommencer ». Mais quelle langue parlait‐elle ? « Ah, ça c’est de l’araméen pour “Lâche un peu ton Apple Watch, t’es déjà cocu pour une Pink Lady” », visiblement ravie de sa blague.
Je ne sais pas si je dois rire ou courir, mais je reste clouée là. Alors j’écoute le récit d’une constellation apparemment bien réelle : Adam, Ève, Lilith… des siècles d’alliances et de querelles intrafamiliales s’étirant du 92 au 93. « C’est un système clanique. Les rôles sont distribués, les unions sont semi-contrôlées. On ne quitte pas sa Maison ».
Je tente une feinte intellectuelle : « On naît Lilith ou… on le devient ? ». « On naît Lilith. Mais on est sacrée Lilith à quarante ans. C’est là que tout bascule », répond‐elle répond. Mes cours de Talmud‐Torah me reviennent et je me découvre une envie de fayoter : « Parce qu’on quitte enfin sa mère, l’Égypte, après quarante ans d’errance ? »
Elle hoche la tête, à ma grande joie : « Presque. Tu deviens Lilith quand, à quarante ans, tu trouves la position qui met le chaos dans les Maisons et les réorganise. Le choix de vie qui fait vaciller l’ego d’Adam, attise la jalousie d’Ève et nourrit son désir extraconjugal éternel. Faire enrager ta mère ? Bonus ». D’un ton administratif : « C’est la loi interne. Tu dois choisir un métier qui rebat les cartes. Sinon, tu n’es pas sacrée Lilith. Tu restes juste une fille du 92 ».
Petite‐fille de Lilith XII, concessionnaire Porsche ; fille de Lilith XV, sophrologue : elle est en toute logique… prof de Pilates.
Et ça, ça énerve Adam ? Evidemment. Adam junior, maître de conférence sur « Se laisser instruire par le subalterne : Nietzsche et le care en juste direction », rayonne dès qu’il peut commenter ses « dérives capitalistes ». Ève, archiviste du fonds flûte à bec, se doit de ne jamais lui faire de l’ombre, et de rire à toutes ses blagues.
Mais monsieur souffre d’un complexe de microphallus en pleine expansion : « Pendant notre rupture, il est devenu kleptomane : il fouillait mes poches, volait mes écouteurs, mon Lorazépam, mes jeux de mots. Il n’arrivait pas à s’arrêter ». Puis Ève est arrivée. « Elle, elle est programmée pour la docilité mais condamnée à l’infidélité. Elle veut tout croquer – sauf lui. La fatalité Ève ». Quant à Lilith, elle n’a pas voyagé loin : elle a juste pris la ligne 9 jusqu’au terminus. Apparemment, c’est largement suffisant pour comprendre les hommes.
Complexe d’Œdipe, en poudre ou en gélule
Elle se met à parler de son travail, sa passion véritable : le Pilates cantique. Une méthode intégrale, dit‐elle, qui combine « développement personnel holistique » et « psychogénéalogie corporelle ».
Elle me parle d’une aristocratie que je ne connais pas, mais qui remplit ses cours : Marie‐Madeleine et Kali, inséparables ; Jezebel qui la joue solo ; Hécate qui tente d’incruster Ève ; Vita Sackville‐West, Virginie Despentes, et même Kim Kardashian.
Elle reste parfaitement sérieuse. Sa méthode « un peu ésotérique » comprendrait de la télépathie (qu’elle appelle « non‐local sharing of information ») des sorts (« programmation attentionnelle »), de la lévitation ( « gravité locale »), et même marcher sur l’eau. Elle hausse les épaules : « Il n’y a que toi qui appelles ça de la sorcellerie. D’où je viens, c’est juste de l'herboristerie ».
Quand elle ne donne pas cours, elle réfléchit à sa vie intime : « Avec Sam(aël) et Luc(ifer), ça n’a pas pris. On a essayé le polyamour mais ils étaient trop tourmentés. Les hommes ne savent pas partager ce qu’ils ne possèdent pas ».
Elle dit qu’elle s’assume enfin bi… mais on est interrompues : le bar ferme.
Je me lève brusquement. Elle me tend mon portable que j’avais laissé sur la table, et je vois la batterie se vider instantanément à son contact. Elle me rend l’objet glacial. Elle soupire. « Non, flippe pas. Je suis magnétique. Dans le vrai sens du terme: j’ai trop de fer dans le sang, je décharge les objets ». Et me propose de le charger chez elle. Quelle mauvaise idée, je dis oui évidemment.
Devant chez elle, dans un bâtiment industriel, un paillasson : « Enter the Void ». Nous voilà chez Lilith. Élastiques, barre au sol, encens : elle vit réellement dans un studio de pilates. Je dois arrêter de voir le mal partout.
Mais un doute plane. Les blocs en mousse empilés ressemblent presque à un autel. Une chaise unique est tournée vers le mur. « Cuisse Abdo Fessier Émotionnel », précise‐t‐elle.
Sur son frigo, des aimants : « Occult Babe », « Don’t Feed The Adams », « Hexual Healing », « Micro-phallus, macro-problèmes ».
Et au mur, de vrais diplômes encadrés : « praticienne en rebirth analytique » et « analyste en chute contrôlée post-Paris ». Elle me tend un flyer. « Tu devrais venir ». Vraiment, le capitalisme a détruit nos intimités. Je vais la balancer à Eva Illouz. Je feuillette : « Thérapie de la Côte Manquante - Méthode Rib Release™ », « Thérapie du Fruit Interdit - Croquage Conscient », « Pilates Transgénérationnel - renforcement du bassin de l’exil ». En bas : « Complexe d’Œdipe - en gummies vegan », une collab Hannah Arendt x Sephora.
Qui suis‐je pour juger une jeune entrepreneure ? Je dois travailler sur mes préjugés. Mais elle répond à voix haute : « Oui. Ça te ferait du bien ».
Je me fige. Elle allume un bâton de sauge comme on grille une cigarette – « Ça nettoie ».
« On est seules ? », ma voix tremble.
Elle sourit : « On n’est jamais vraiment seules, tu sais. Le moi n’est pas maître en sa demeure ».
Fan de Freud… et David Copperfield ? Voilà que j’entends des bruits de talons aiguilles résonner dans les murs. J’essaye de lui signaler le soulier hanté, mais elle s’approche, d’un calme clinique : « Tu surinvestis l’objet. C’est toi que tu interroges, pas le soulier. Ce qui t’appartient, c’est l’interprétation que tu refuses ».
Elle me tend une tasse, et touille une cuillère dans la sienne. Je remarque qu’elle ne cligne pas des yeux, puis soudain en raffale.
« Je ne reconnais pas ton visage ces jours-ci, Alix ».
« Alice », je corrige, interloquée.
Ça ne change rien : « Il n’y a pas de vérité. Seulement ton désir. Et ton désir, tu ne le connais pas encore, Alix ».
Elle rapproche son visage du mien. Sa cuillère tourne, encore et encore. L’encens me monte au nez, mes yeux picotent. J’entends ses murmures au loin – « Je t’ai retrouvé…Alix de Bretagne… la nonne aux mœurs légères. Tu es mon fantôme. Et tu vas encore me ghoster. C’est toujours comme ça. Encore et encore. »
Et soudain, je suis chez moi, sur mon canapé, avec Youtube en plein écran : « Jung and DNA Epigenetic ». Et dans la vidéo… elle. Lilith XVII. Elle me regarde droit dans les yeux et dit : « Tu n’as pas rêvé, Alix, tu t’es rencontrée ».
Je me redresse d’un coup. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Comment suis‐je rentrée ?
Je fouille mes poches : du sable, une feuille de laurier, un pass pour le Salon du cosplay, daté d’hier. J’ai dû trop boire. Toutes les mêmes. Je vais la ghoster, bien vu.
Mais une phrase tourne en boucle dans ma tête. Alix… de Bretagne. Comment savait‐elle que je suis… bretonne ? Je regarde la feuille de laurier. Et puisqu’on n’est jamais trop prudent, je la pose dans un vieux bol et je l’allume. De la sorcellerie ? D’où je viens, c’est juste de l’herboristerie vous savez.




