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Le Musée juif de Suisse rouvre ses portes à Bâle

Il n’existe en Suisse qu’un seul musée juif, et il était fermé depuis quelques temps pour travaux. Il rouvre ce dimanche, à Bâle, dans un bâtiment aménagé pour l’occasion avec une muséographie complètement repensée. Brigitte Sion l’a visité en avant‐​première et dévoile la richesse des collections, l’intelligence du parcours et sa vocation à ouvrir le débat et la réflexion.

Publié le 28 novembre 2025

6 min de lecture

Le Musée juif de Suisse est un trésor méconnu qui vient de faire peau neuve, dans un nouveau bâtiment et une scénographie moderne qui met en valeur ses collections exceptionnelles. Avant même de franchir le seuil de cette ancienne fabrique de cigarettes, le visiteur voit une succession de pierres tombales précédant les pogroms du XIVe siècle sur sa gauche et, en frontispice, une œuvre du peintre américain Frank Stella (1936−2024) de sa série Villages polonais, inspirée par des photographies d’avant-guerre de la synagogue en bois de Jeziory, aujourd’hui au Belarus. Cette juxtaposition audacieuse entre les pierres médiévales et l’art contemporain résume assez bien la nouvelle scénographie du musée : le rituel et l’artistique, l’individuel quasi‐​anonyme et la célébrité internationale, le très ancien et le contemporain.

L’unique musée juif en terre helvète, fondé en 1966 par Katia Guth‐​Dreyfus, est situé au centre de Bâle, ville carrefour entre la Suisse, la France et l’Allemagne. Un lieu naturel pour évoquer le patrimoine juif de Suisse qui est pluriséculaire, plurilingue et pluriel.

Les premières traces de présence juive remontent au début du XIIIe siècle, dans les villes de Bâle, Berne, Genève et Zurich. Après l’expulsion de 1491 – 200 ans exactement après la fondation de la Confédération Helvétique –, les Juifs sont expulsés du territoire helvétique à l’exception de deux villes dans le canton d’Argovie, Endingen et Lengnau (qui, aujourd’hui, n’ont plus de communauté juive active, mais dont les bâtiments communautaires sont utilisés occasionnellement pour des célébrations juives ou des visites pédagogiques ou touristiques).

La renaissance de la vie juive en Suisse a essentiellement eu lieu au XIXe siècle, non sans mal. La nouvelle constitution fédérale de 1848 refusait toujours l’égalité aux Juifs établis en Suisse. Ce n’est qu’en 1866 qu’ils purent jouir des mêmes droits que les autres habitants, et en 1874 que la Constitution leur reconnut le droit d’exercer librement leur religion. Vingt ans plus tard, la première « initiative populaire » en Suisse (un droit civique suisse permettant à 100.000 citoyens de proposer une modification de la Constitution et de la soumettre à une votation populaire) portait sur l’interdiction de l’abattage rituel (la shehita). Une mesure qui, sous couvert de défendre les animaux, était portée par un courant fortement antisémite à l’époque. L’initiative fut adoptée par les Suisses et l’abattage rituel est toujours interdit à ce jour en Suisse.

Le passage du XIXe au XXe siècle est aussi l’époque où le mouvement sioniste se réunit à Bâle en 1897 (« À Bâle, j’ai fondé l’État juif », écrivit Herzl dont la photo au balcon de son hôtel est devenue canonique). D’autres épisodes ont marqué l’histoire du XXe siècle, de l’entrée de Juifs russes dans les universités romandes (notamment les parents de Jean Starobinski, Jeanne Hersch et nombre de scientifiques) dans les années 1915–1920, au procès intenté à Bâle en 1933 pour démontrer que les Protocoles des Sages de Sion sont un faux. Il y a bien sûr toute l’époque sombre de la Shoah, qui commence en 1938 avec la demande du Chef de la Police fédérale à l’Allemagne nazie de marquer d’un J les passeports des Juifs allemands (et autrichiens) afin de pouvoir plus facilement les refouler à la frontière helvétique. La décision de fermer les frontières en août 1942 aux réfugiés politiques (notion qui inclut les communistes et les Juifs) et les alliances et compromissions des banques, industries et organes publics avec l’Allemagne nazie jusqu’en 1945 et le déni de tels agissements jusqu’à la fin des années quatre‐vingt‐dix.

Ces épisodes font partie de la nouvelle exposition permanente du Musée juif de Suisse, dans une scénographie sobre et élégante qui ne s’encombre pas de beaucoup d’explications mais qui illustre chaque thème avec des objets magnifiques et des contributions personnelles sous la forme de photos, de documents et autres témoignages. C’est le parti pris de la directrice, Naomi Lubrich, et de son équipe : mettre en valeur une collection exceptionnelle tout en « collectionnant en temps réel ». Depuis des années, le musée recherche des archives personnelles qui documentent les célébrations familiales, les activités des communautés et associations juives, les plaques commémoratives et autres événements témoins de la diversité de la vie juive en Suisse. Une diversité peu commune pour une communauté qui a toujours été stable – autour de 18.000 âmes – mais qui parlait un yiddish particulier dans la région frontalière de l’Autriche, qui recyclait les robes de mariées en manteaux de la Torah dans les petites communautés rurales et pauvres, qui a développé les premiers grands‐​magasins ou qui a intégré des institutions bancaires austères en gardant l’accent chantant du Moyen‐Orient.

Le Musée juif de Suisse, dans sa nouvelle version, reflète beaucoup plus cette diversité : les cartels sont rédigés en trois langues, l’allemand, le français et l’anglais. L’exposition permanente aborde différents thèmes à travers trois prismes : culte, culture et art, qui sont abordés ensemble, offrant des éclairages différents sur une même thématique. Les objets exposés relèvent à la fois de la rareté (la bague marquée d’une menora, trésor archéologique du IIe ou IIIe siècle), de l’orfèvrerie la plus raffinée (des ornements pour la Torah), des textiles qui documentent la vie communautaires (une collection de wimpels, mappot illustrées pour envelopper les rouleaux de la Torah), et des archives importantes (autour du premier congrès sioniste de 1897, de l’interdiction de l’abattage rituel ou du refoulement des réfugiés juifs pendant la guerre). À l’étage abordant davantage les questions de pratique religieuse, le visiteur se trouve à l’intérieur de l’ancienne synagogue de Soleure, avec ses bancs et son arche, et admire le vitrail de l’ancienne synagogue de Bienne. Le musée est aussi devenu dépositaire de la mémoire de communautés qui ont disparu ou de synagogues qui ont fermé. Et outre ces objets imposants, importants, chargés d’histoire, il y a les contributions plus individuelles, chargées de mémoire, témoins d’un itinéraire familial qui passe par la Suisse : le cintre d’un tailleur juif refugié en Suisse, les archives d’un historien vaudois spécialiste de l’antisémitisme, la photo d’un bébé le jour de sa circoncision, avec une amulette protectrice autour du cou…

C’est la grande transformation de ce musée, qui était, pendant 59 ans, engoncé dans un espace sombre et étroit, proposant une succession de vitrines emplies d’objets rituels, certes remarquables, mais détachés de leurs utilisateurs et manquant de vie, alors qu’ils célèbrent la vie. Dans son nouvel écrin, le Musée juif de Suisse a dynamisé sa collection avec des images et témoignages d’aujourd’hui et avec de l’art contemporain : une installation de Miriam Cahn, d’Ariel Reichman et bien d’autres.

Le musée pose aussi des questions contemporaines et met à disposition des livres à parcourir sur place dans l’exposition. Les rabbins en Suisse ? Des barbus (beaucoup), des femmes (très peu), un hassid libéral, un trans. Pour évoquer la résurgence de l’antisémitisme depuis le 7 octobre, les commissaires d’exposition ont préféré collectionner les autocollants contre l’antisémitisme (« Believe Israeli Women »). Pour évoquer la mémoire de la Shoah, la décision très récente du gouvernement suisse de lancer un concours pour ériger à Berne un mémorial pour les victimes du nazisme (en cours). Et la dernière question qui est posée : « Quels thèmes juifs seront discutés en Suisse dans le futur ? » Gageons qu’à l’image de ce musée, tout en ouverture, engagé dans le dialogue et le pluralisme, cette question engendrera moult réponses, qu’elles soient verbales, artistiques, ou politiques. Le nouveau Musée juif de Suisse est non seulement dépositaire de collections d’objets, de documents, d’œuvres d’art et d’archives couvrant une période jusqu’au temps présent, il est aussi un incubateur de dialogue et de débat. Un musée, lieu vivant, ne peut que nous réjouir.

Pour découvrir le Musée Juif de Suisse : Vesalgasse 5, 4051 Bâle


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