Vous avez grandi et fait vos études au Venezuela. À quoi cela ressemblait-il d'être une enfant juive à Caracas ?
Je veux commencer par le dire : le Venezuela était un paradis pour les Juifs. Je fréquentais une école juive mais pas religieuse : nous étions ensemble filles et garçons, les filles étaient en pantalon. On étudiait l’hébreu, la Torah et l’histoire du peuple juif. Nous étions tous mélangés, ashkénazes, séfarades, des gens‐là depuis très longtemps et des nouveaux migrants du Maroc. Dans certaines familles, on parlait le haketía [judéo‐espagnol du Maroc], dans d’autres encore un peu de yiddish, c’était très riche culturellement.
Le Venezuela était le dernier port pour les Juifs dont personne ne voulait, le dernier port avant de devoir repartir en Europe, faute de terre d’accueil. Et au Venezuela, non seulement ils étaient accueillis, mais en plus on les logeait et les nourrissaient jusqu’à ce qu’ils trouvent un emploi et un toit. Certains n’avaient pas prévu de rester là et puis ils ont fini par s’y installer. Mon père par exemple, est venu au Venezuela (un ami de la famille lui avait dit que c’était un paradis ; dans les années cinquante, les migrants espagnol, portugais et italiens arrivaient en nombre au Venezuela, alors en plein développement) dans l’attente d’un visa pour les États‐Unis. Mais il a rencontré ma mère avant que le visa n’arrive.
C'est beau ce mélange séfarade-ashkénaze en bonne harmonie…
Oui, c’est génial, ça. Bien sûr au temps de ma mère, une union entre ashkénaze et séfarade était comme un mariage mixte. Mais à mon époque, l’école donnait des bourses et recevait tout le monde. Alors nous avons grandi ensemble. Plus beau encore : les enfants issus de mariages mixtes et dont la mère n’était pas juive, étaient accueillis dans la même école et recevaient la même éducation de la maternelle jusqu’au bac. Et à la fin, on les mariait sous la houpa même sans conversion formelle, parce qu’ils étaient considérés comme juifs. Et à côté de ça, dans la même école, il y avait une minorité de familles très religieuses avec des filles aux jupes longues jusqu’aux chevilles…

Les Juifs étaient-il bien intégrés à la société vénézuélienne?
Oui, vraiment très bien intégrés, c’est pour ça que la communauté a autant fructifié. Il y a eu plusieurs ministres juifs, d’autres comme ont fondé des institutions comme le Musée d’art contemporain (Sofía Ímber), la Compagnie nationale de théâtre avec Issac Chocrón, et la Médiathèque par Margot Benacerraf qui, avec son film son film Araya, a partagé ex æquo le Prix de la Critique Internationale au Festival de Cannes 1959 avec Hiroshima mon amour d’Alain Resnais. Donc oui, les Juifs avaient toute leur place dans la société vénézuélienne. C’est une communauté respectée aussi parce qu’elle s’implique dans la solidarité. Comme avec FUNDANA, fondé par Elsa Levy de Morguenstern, un réseau de foyers d’accueil pour les jeunes enfants victimes de violences ou en difficulté, les « Villas de los Chiquiticos ». Autre exemple : en 2006 est créé par Marianne Kohn Beker et Dita Cohen l’Espacio Anna Frank, une association culturelle à but non lucratif qui promeut des valeurs de dialogue et de vivre‐ensemble.
Mon vécu aussi montre cette excellente intégration. En raison de l’histoire de ce pays qui a fait la guerre contre l’Espagne et donc en quelque sorte contre l’Église, le peuple vénézuélien est un peuple croyant mais pas fanatique du tout. D’autant que, comme c’est une société très métissée, il y a un mélange de rites un peu syncrétique qui crée un climat ouvert à la différence et à l’altérité. Jamais un Juif ne s’inquiétait de porter une étoile de David autour du cou en public.
Par ailleurs, le Venezuela a été un des premiers pays à voter en faveur de la création de l’État d’Israël et, bien qu’il ait été un des pays fondateurs de l’OPEP, il n’a jamais pris position contre Israël jusqu’à l’arrivée de Chávez.
Justement, depuis 1999 et les années 2000, la situation se dégrade…
En fait, depuis les années soixante, Cuba a tenté de s’emparer du pétrole vénézuélien en formant et en armant des guérillas marxistes. Cette ingérence hostile lui a d’ailleurs valu la suspension, à la demande du Venezuela en 1962, de sa participation à l’Organisation des États américains. En 1992, Hugo Chávez, alors lieutenant‐colonel de l’armée, tente un coup d’État. Il est emprisonné puis libéré en 1994 et restitué dans ses droits civiques dans une tentative de réconciliation nationale. Fin 1998, il est élu président et devient très proche de Castro et du régime cubain. À partir de 2005, il se rapproche aussi de l’Iran d’Ahmadinedjad pour créer un front anti‐américain. Et dans le cadre d’accords avec Cuba, Chávez fournit du pétrole en échange de services, notamment en matière de sécurité et de renseignement. Dans le même temps, il met à la tête de la compagnie pétrolière nationale, la PDVSA qui a été nationalisée en 1976, des militaires qui lui sont loyaux mais absolument pas qualifiés dans l’industrie pétrolière, dont les infrastructures se dégradent très vite. Il faut savoir qu’une immense grève a éclaté contre cette décision et que la réaction du pouvoir a été de licencier la moitié des 36.000 employés de la compagnie.
Ça, ça concerne tous les Vénézuéliens, mais si on parle spécifiquement des Juifs, il y a quand même plusieurs moments critiques dans les années 2000. Comment les avez-vous vécus ?
Il faut bien comprendre qu’en 2002, quand Chávez manque d’être renversé, il opte pour une stratégie de terreur de la population. Tous les Vénézuéliens souffrent de ce régime, pas uniquement les Juifs. Les chavistes ont détruit ce pays, ils l’ont ruiné au profit d’un tout petit groupe.
Après, c’est vrai, en 2004, 2007 et 2009 [lire à ce propos notre article « Les Juifs au Venezuela, points de repères »], les Juifs ont été ciblés (notamment pour donner des gages à l’Iran), et ça a été très dur. Mais je veux insister sur une chose : la communauté juive a toujours reçu le soutien de la population vénézuélienne. En 2009, quand la synagogue est vandalisée, c’est une association de la société civile des bidonvilles qui vient nettoyer et effacer les inscriptions antisémites. Enfin, et c’est vraiment fondamental de le dire : ce régime est un régime qui terreur envers toute la population, pas uniquement envers les Juifs. Les Juifs souffrent comme tous les Vénézuéliens. Les Juifs quittent le pays comme tous les Vénézuéliens.

Malgré tout ça, il reste un nombre non négligeable de Juifs au Venezuela. Comment l'expliquez-vous ? Est-ce la certitude que des jours meilleurs arrivent ?
La première chose, pour les Juifs comme pour les autres, sont partis ceux qui pouvaient partir, ce n’est pas toujours si simple. Quitter sa vie, sa famille, son travail, son pays, ça coûte cher et c’est dur. Certains restent par choix parce qu’il faut continuer, il faut résister, faire vivre le pays – je les appelle les héros civils. Mais bien sûr, le départ de tant de gens signifie aussi que l’école ferme des classes, que le club Maccabi se délite. Alors les Juifs vénézuéliens qui sont partis tentent d’aider, par exemple en continuant à payer leur cotisation ou payer de bourses pour les enfants sans ressources.
Si demain la situation politique changeait, pensez-vous que la vie juive s'y épanouirait à nouveau ?
J’en suis convaincue. Le Venezuela est un paradis il faut voir nos anciens dans les clubs en train d’effectuer leurs exercices sous les manguiers. C’est une communauté très unie. Aujourd’hui, bien sûr, les Juifs sur place sont un peu désespérés, comme le reste de la population. Mais c’est un si beau pays, une si belle communauté, je suis convaincue qu’ils reviendront un jour sous le beau ciel de Caracas.

Propos recueillis par Antoine Strobel-Dahan




