Les premières traces de présence juive au Venezuela remontent au milieu du XVIe siècle. Ce sont alors principalement des marranes et conversos arrivés de la péninsule ibérique avec le conquistador Pedro Maraver de Silva. Les liens sont étroits avec la communauté juive caribéenne de Curaçao, alors hollandaise. On trouve d’ailleurs dans la ville côtière de Coro, toute proche de Curaçao, l’un des plus anciens cimetières juifs de tout le continent américain, en fonction depuis les années 1830.

Déjà à la fin du XVIIe siècle, des Juifs de Livourne en Italie (appelés les Grana) passés par la colonie hollandaise de Curaçao, bâtissent la première synagogue du pays, Santa Irmandad (la Sainte fraternité), abritée par une forteresse dans la ville côtière de Tucacas. La synagogue sera détruite par les Espagnols au début du XVIIIe siècle et les Juifs se réfugieront à Curaçao.
Alors que s’engage la lutte pour l’indépendance au début du XIXe siècle, le leader des combattants indépendantistes, Simón Bolívar, pourchassé par les Espagnols, trouve refuge chez les Juifs de Curaçao, alors colonie britannique. Les Juifs vont non seulement l’abriter et lui fournir les moyens de la lutte, mais aussi participer activement au combat, y compris un certain nombre en tant qu’officier supérieurs. Avec la proclamation par la Constitution bolivarienne de la liberté religieuse au Venezuela, les Juifs de Curaçao font leur retour, notamment dans les villes de Coro, Caracas et Puerto Cabello. Puis en dans les années 1840, des Juifs venus du Maroc s’installe à Barcelona, dans l’est du pays. En 1854, un pogrom a lieu dans la ville de Coro et force les Juifs à fuir à nouveau. Dans le reste du pays, les Juifs « hollandais » s’assimilent et disparaissent peu à peu.

Dans les années 1920–1930, l’arrivée de Juifs d’Europe de l’Est signe le début d’une implantation juive florissante au Venezuela. Mais c’est surtout l’arrivée, malgré les restrictions à l’immigration, de Juifs allemands fuyant le nazisme, qui va faire grandir la communauté : elle atteint 6000 membres en 1950. En février et mars 1939, deux navires allemands, le SS Koenigstein et le SS Caribia transportant environ 300 Juifs fuyant l’Allemagne, sont accueillis à Puerto Cabello après avoir été refoulés respectivement de Trinidad et du Honduras, et du Guyana. Pour guider le Caribia vers ce petit port en pleine nuit, tous les habitants de la ville allument les lumières de leurs maisons et mettent en marche les phares des véhicules. Sans cet accueil, les passagers indésirables ailleurs auraient vraisemblablement dû retourner en Allemagne nazie.

Une nouvelle vague d’un millier de Juifs du Moyen‐Orient s’installe à la fin des années cinquante. L’âge d’or de la communauté se situe dans les années quatre‐vingt‐dix. On compte alors environ 25 à 30.000 Juifs au Venezuela, essentiellement à Caracas et Maracaibo.
L’arrivée de Hugo Chávez à la présidence en 1999 et les crises politique, économique et sociale qui l’accompagnent, marquent le début d’un immense mouvement de migration des Vénézuéliens dans leur ensemble. À ce jour, on considère qu’un quart de la population a fui le pays. Les Juifs aussi quittent massivement le pays et la communauté est aujourd’hui estimée à moins de 6 à 8.000 personnes.
Dans un très bel article publié en 2021, l’ancien ministre du Développement du Venezuela, Moisés Naím, explique : « Les Juifs vénézuéliens ont appris ce que les Juifs partout ailleurs avaient appris depuis de générations : quand les dictateurs et les populistes prennent le pouvoir, l’antisémitisme fleurit ».
Le pouvoir est alors farouchement anti‐israélien, renforce ses liens avec la République islamique d’Iran et la rhétorique de Chávez bascule souvent vers des tropes antisémites. À plusieurs reprises, le gouvernement utilise la petite communauté juive dans des moments de tension politique comme bouc émissaire, comme exemple d’intimidation ou pour faire diversion des crises.
Lire aussi : Juifs du Venezuela : “Il refera doux un jour sous les manguiers de Caracas”
C’est le cas notamment en novembre 2004 quand des policiers cagoulés et armés enferment les élèves à l’intérieur du Colegio Hebraica et procèdent à une perquisition, officiellement à la recherche d’armes et de preuves liant la communauté à l’attentat qui a coûté la vie au procureur Danilo Anderson.
En décembre 2007, c’est un vaste centre communautaire culturel et social de Caracas qui est l’objet d’un raid violent de la police alors que s’y tient un mariage. Devant les 900 invités, les policiers anti‐drogue et anti‐terrorisme forcent le portail et fouillent les lieux à la recherche de drogue, d’armes et d’explosifs. On est alors à la veille d’un référendum constitutionnel qui sera, d’ailleurs, la seule défaite électorale de Chávez, et ce raid a vraisemblablement comme but premier d’instiller la peur et de nourrir le fantasme d’un ennemi interne cosmopolite à l’allégeance douteuse.
Le 31 janvier 2009, durant la nuit de shabbat, une quinzaine d’individus masqués attaquent la synagogue Tiféret Israel à Caracas. Ils séquestrent les gardiens, saccagent les lieux, détruisent les livres de prière et des sifrei Torah, couvrent les murs de tags antisémites, et s’emparent d’une liste des Juifs vivant dans le pays. Le mois suivant, sept policiers et quatre civils sont arrêtés dans cette affaire. Début février 2009, l’ambassadeur d’Israël et toute l’équipe diplomatique est expulsée du pays et l’ambassade est fermée.

En 2009 toujours, une bombe artisanale est lancée contre une synagogue de la capitale, heureusement sans faire de blessés. Les années 2010 sont régulièrement le théâtre de tags antisémites, et de propos négationnistes ou haineux – comme en 2013, au cours de la campagne électorale, lorsque Maduro accuse son opposant, Henrique Capriles, petit‐fils de victimes de la Shoah, de soutenir le « capitalisme sioniste » ou de rouler pour le « lobby juif ».
Si le pouvoir n’hésite pas à instrumentaliser politiquement l’antisémitisme, la population vénézuélienne se montre, elle, généralement solidaire et amicale avec les Juifs, comme le raconte Sarah G. dans l’entretien qu’elle nous a accordé.
Après la capture par l’armée américaine, le 3 janvier 2026 du président Nicolás Maduro, et quelques jours de méfiance et d’observation, les institutions juives réouvrent petit à petit, selon le Jerusalem Post. Les Juifs sont, comme les autres Vénézuéliens, habitués à ce schéma en période de tension, explique l’article : « On stoppe quand il le faut, on observe dans le calme, puis on retourne à la vie de tous les jours dès que c’est raisonnablement sûr ».



