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Les Juifs et l’Iran, une histoire riche et biblique

Depuis fin décembre, le régime des mollahs en Iran fait face à un nouveau soulèvement populaire, une fois de plus réprimé avec une violence implacable. L’Iran est aussi un pays dans lequel vit encore une importante communauté juive et l’histoire commune des deux peuples remonte aux temps bibliques. Brève chronologie.

Publié le 14 janvier 2026

8 min de lecture

VIIIe siècle - VIe siècle avant notre ère
En ‑722, le Royaume d’Israël est défait par les Assyriens. Les Hébreux du royaume sont alors déportés en Mésopotamie. En ‑586, Nabuchodonosor II détruit le Premier Temple de Jérusalem et les Judéens sont exilés en Babylonie. Mais en ‑539, Cyrus le Grand autorise les Juifs à rentrer chez eux et à rebâtir le Temple. C’est ce récit qui vaudra à Cyrus d’être assimilé par les Juifs au « Roi des rois » (Dieu étant « Roi du Roi des rois » מלך מלכי המלכים) et au « Messie ». 

Jean Fouquet, vers 1470, « La clémence de Cyrus II le Grand envers les Hébreux »

« Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : L’Éternel, Dieu du ciel, m’a mis entre les mains tous les royaumes de la terre, et c’est lui qui m’a donné mission de lui bâtir un temple à Jérusalem, qui est en Judée. S’il est parmi vous quelqu’un qui appartienne à son peuple, que son Dieu soit avec lui, pour qu’il monte à Jérusalem, qui est en Judée, et bâtisse le temple de l’Éternel, Dieu d’Israël, de ce Dieu qui réside à Jérusalem ! » – Ezra 1,2−3
Ainsi parle l’Éternel à son Messie, à Cyrus – Isaïe 45,1

Ve siècle avant notre ère, c’est toujours en Perse que se déroule l’histoire racontée dans la meguilat Esther que les Juifs célèbrent à Pourim. Aux IVe et IIIe siècles avant l’ère commune, s’enchaînent la période hellénistique avec les Séleucides puis, après l’empire parthe qui dure près de cinq siècles, l’empire sassanide s’installe en 224 avec pour religion officielle le zoroastrisme. Les Juifs sont tolérés mais ont un statut d’infériorité. 

« Il est une nation répandue, disséminée parmi les autres nations dans toutes les provinces de ton royaume ».
Esther 3,8

Sautons quelques siècles, en 614 de notre ère, l’Empire byzantin (chrétien) perd Jérusalem au profit des Perses alliés, selon certaines sources, à quelques contingents juifs. À partir du milieu du VIIe siècle jusqu’au Xe siècle, la Perse est sous domination arabe : les Juifs deviennent des dhimmi, protégés mais subordonnés. On trouve alors les plus grandes communautés juives de Perse à Ispahan, Hamadan, Shiraz ou Yazd. 

Du XVIe siècle jusqu'au début du XXe siècle, la Perse vit sous diverses dynasties chiites (safavide, afsharide, qadjare). La situation se durcit pour les minorités religieuses, dont les Juifs. En 1839, la ville de Mashhad dans la région du Grand Khorassan est le théâtre de l’Allahdad (littéralement « la justice divine), un pogrom antisémite qui voit la conversion forcée des quelque 2.000 à 2.500 Juifs de la ville et la mort de 35 à 40 d’entre eux. Naît alors un crypto‐​judaïsme dont on trouve les traces jusqu’à aujourd’hui à Jérusalem.

« Tous les Juifs de Mashhad, cent cinquante familles, furent contraints, il y a 7 ans, de se convertir à l’islam […] Trente‐​cinq Juifs furent tués en quelques minutes ; les autres, saisis de terreur, devinrent musulmans. »
Narrative of a Mission to Bokhara, Joseph Wolff (1845)

Plaque à l’entrée de la synagogue Haji Adoniyah, synagogue des crypto‐​Juifs originaires de Mashhad à Jérusalem. La mention « Haj » signifie qu’il a effectué le pèlerinage à La Mecque – Tamar Hayardeni, CC BY‐​SA 2.5 

Enoctobre 1910, une fausse accusation de meurtre rituel mène au pogrom de Shiraz qui provoque la mort de 12 des 6.000 Juifs de la ville. Durant 7 heures, la foule se déchaîne sur les 260 maisons du quartier juif. Le directeur de l’école de l’Alliance israélite universelle sur place, M. Nataf, écrit plusieurs lettres qui paraîtront dans le no 35 du Bulletin de l'Alliance Israélite Universelle (nous vous proposons ci‐​dessous le PDF de sa lettre du 31 octobre 1910 dans laquelle il relate le pogrom). Il raconte notamment :

« Les voleurs faisaient la chaîne dans la rue. On se passait les tapis, les ballots d’effet, les sacs de marchandise : gommes adragantes, opium, fruits secs, peaux ; les dames‐​jeanne remplies de vin, d’eau de vie ; les ustensiles, les cassettes contenant des objets de valeur, tout ce qui, en un mot, pouvait avoir quelque prix. Ce qui n’en avait pas, ce qui, en raison de son poids ou de son volume, ne pouvait être emporté était, dans une rage de vandalisme, détruit, brisé. Les portes et les fenêtres des maisons étaient arrachées de leurs gonds et emportées ou réduites en pièces. On laboura littéralement les chambres et les caves pour voir si le sous‐​sol ne recélait pas quelque richesse. Mais ces exaltés ne se contentèrent pas de dépouiller les israélites de leurs biens, ils se livrèrent sur leurs personnes à toute espèce de violences ». – M. Nataf, Shiraz, 1910

Bulletin de l'AIU no 35, 1910 (PDF accessible ici via la Bibliothèque nationale d’Israël)

L'ère du Shah

L’arrivée au pouvoir de Reza Shah Pahlavi en 1925, et la mise en place d’un nationalisme laïque, s’accompagnent d’une amélioration graduelle de la situation des Juifs. Avec l’arrivée au pouvoir de son fils, Mohammad Reza Shah, en 1941, les choses se normalisent encore davantage. Dans les années quarante, la communauté juive iranienne compte jusqu’à 120.000 membres. Téhéran compte alors des dizaines de synagogues. Avec la reconnaissance de facto d’Israël en 1950 s’engage une coopération économique, politique et sécuritaire discrète mais fidèle entre les deux pays, y compris après la Guerre des Six Jours. Malgré cette situation favorable, 8 à 12.000 Juifs émigrent vers Israël dans les premières années de l’État, un chiffre qui atteint 70.000 à la veille de la révolution islamique. Un nombre non négligeable de Juifs émigrent aussi vers les États‐​Unis dans les mêmes décennies. Pour autant, la communauté reste forte, a une démographie largement positive, et on considère qu’à la veille de la chute du Shah, la communauté est encore forte de 75.000 à 85.000 Juifs, majoritairement à Téhéran, avec de plus petites communautés à Shiraz, Ispahan ou Kermanshah. 

Depuis la Révolution islamique 

Avec le retour d’exil, le 11 février 1979, de l’Ayatollah Khomeini, la situation change radicalement pour les Juifs d’Iran. Le président de la communauté depuis 20 ans, Habib Elghanian, est jugé de façon expéditive comme « espion sioniste » et « corrupteur sur Terre », et exécuté. Environ 30.000 Juifs quittent le pays dans les mois qui suivent, un exode qui se poursuit durant plusieurs années. Il reste toutefois aujourd’hui 8 à 10.000 Juifs en Iran (certaines estimations montent jusqu’à 15.000). Officiellement, les minorités religieuses, dont les Juifs, sont reconnues par la Constitution de la République islamique d’Iran. Les Juifs bénéficient d’ailleurs d’un siège réservé au Parlement iranien sur les 290. Et on trouve même à Téhéran un hôpital juif, l’hôpital Dr Sapir, dont une des cuisines est kasher. Fondé en 1942, cet hôpital a joué un rôle crucial dans la lutte contre le Shah en étant un des rares à ne pas rapporter les cas d’opposants blessés à la police politique, à tel point qu’il recevra une lettre de reconnaissance officielle de Khomeini pour son aide au succès de la révolution, selon l’historien israélien Lior Sternfeld. 

Dams la synagogue Yusef Abad, Téhéran, 2018 – Fars Media Corporation, CC BY 4.0

« Les Juifs d’Iran ont leur religion, et personne n’a le droit de leur nuire ; ils sont sous la protection de l’islam et des musulmans. » – Rouhollah Khomeini, Ṣaḥīfe-ye Emām (« Écrits de l’Imam » – recueil officiel des propos de Khomeini – nous devons ici préciser qu’en raison du blackout d’internet imposé à l’Iran par le régime ces dernier jours, le site officiel des déclarations de Khomeini n’est pas accessible actuellement. Cette citation provient donc de sources secondaires et il est possible que sa formulation officielle varie légèrement.)

Si la liberté de culte est reconnue, ainsi que les organisations communautaires, les Juifs n’ont pas accès à certaines fonctions gouvernementales ni aux postes de juges. Surtout, en raison de la rhétorique radicalement anti‐​israélienne de l’État iranien, les Juifs sont souvent suspectés de liens avec le « petit Satan » et en font parfois les frais. En juin 1999, treize Juifs iraniens sont ainsi arrêtés et accusés d’espionnage pour le Mossad. Après un procès devant un tribunal révolutionnaire, dix sont condamnés à des peines de 4 à 13 ans de prison.

Après la guerre des 12 jours en juin 2025, on estime, avec les sources disponibles à ce stade et malgré l’opacité du régime, que plus de 700 personnes, souvent des non‐​Juifs, sont arrêtés pour espionnage ou collaboration avec Israël. Dans ce contexte, le discours officiel de la communauté juive sur place s’affiche très en ligne avec le pouvoir. Le député juif au Parlement de 2008 à 2020, Siyamak More Sedgh, par ailleurs également directeur de l’hôpital Dr Sapir, n’a ainsi jamais cessé de critiquer le « régime sioniste » et a notamment accompagné le président Hassan Rouhani à l’Assemblée générale de l’ONU à New York en 2013. Ce qui ne suffit pas toujours : ainsi début décembre 2025, l’actuel député juif, Homayoun Sameh Najafabadi, qui a par le passé condamné le sionisme, a été convoqué par les services de sécurité pour être mis en garde sur les likes et commentaires sur les réseaux sociaux par certains membres de sa communauté sur des contenus israéliens ou liés à Israël.

Juifs à Téhéran – CC BY‐​NC 2.0 MIlad Alex

Les révoltes iraniennes depuis la révolution islamique de 1979