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Les éditions de l’Antilope, 10 ans déjà ! 

Les éditions de l’Antilope fêtent leurs 10 ans. Tenoua a assisté à la soirée d’anniversaire, au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, de cette maison d’édition qui publie « des textes littéraires rendant compte de la richesse et des paradoxes de l’existence juive sur les cinq continents », et rencontré l’un des fondateurs, passionné et passionnant, Gilles Rozier.

Publié le 16 janvier 2026

5 min de lecture

C’est devant une salle comble de 200 personnes que les Éditions de l’Antilope ont fêté leurs dix années d’existence le soir du 13 janvier. Accueillis pour l’occasion par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) – le même qui les accueillait pour la présentation de leur premier roman en 2016 – les fondateurs de la maison d’édition, Gilles Rozier et Anne‐​Sophie Dreyfus, nous ont raconté avec humour et poésie la genèse de ce projet « fou », « fou comme la vie, fou comme l’existence juive », comme ils disent. À leurs côtés, le musicien de oud Smadj, le dessinateur Charles Berberian et les auteurs Sabyl Ghoussoub (Le Nez Juif, publié en 2018 et Beyrouth entre parenthèses publié en 2020), Nathalie Zajde (autrice de La patiente du jeudi, 2025), Talila (Notre langage d’intérieur, 2022), David Naïm (L’ombre pâle, 2024) et Yonathan Berg (Donne moi encore cinq minutes, 2018 et Quitter Psagot, 2021). Et surtout, deux cents personnes, lecteurs et amis, venus célébrer cet anniversaire et écouter l’histoire de l’Antilope… 

Charles Berberian dessine en direct lors de la soirée au mahJ © Anthony Lachegar

L’histoire commence en 2014, lorsque Gilles Rozier, écrivain, traducteur et directeur de la Maison de la Culture Yiddish, propose à Anne‐​Sophie Dreyfus, professionnelle de l’édition, de créer leur propre maison d’édition …. Mais pas n’importe laquelle ! Une maison d’éditon consacrée à l’existence juive. « Au départ, nous avions pensé à une ligne multiculturelle, qui dépasserait les frontières… Et puis, au fur et à mesure, nous nous sommes dits que nous étions légitimes et reconnus dans la littérature juive, une littérature qui nous plait ! C’est devenu la ligne de l’Antilope ». L’Antilope, cette créature « exotique comme est souvent perçue la culture juive. Vive et gracieuse comme l’est, à nos yeux, l’existence juive », explique Gilles Rozier.

Alors qu’ils cherchent à planifier leurs parutions afin de trouver un diffuseur, une amie traductrice de la Maison de la culture juive se permet d’alerter Gilles Rozier : « Il parait que tu crées une maison d’édition ? J’ai une amie en Israël qui écrit, est-ce que je peux t’envoyer son manuscrit ? », lui demande‐​t‐​elle. Conscient qu’il y a peu de chances pour que le livre lui plaise – selon la loi d’un livre gardé sur 100 reçus – Gilles Rozier lit le livre d’une certaine Rachel Shalita, sans trop d’attente.. « Et en fait, j’ai adoré !! » s’exclame-t-il a propos du premier roman du catalogue de l’Antilope, Comme deux sœurs, publié le 7 janvier 2016. Si le livre est assez vite trouvé, le chemin de la toute nouvelle maison d’édition n’en est pas moins sinueux. Encore faut‐​il le traduire… car l’amie traductrice, dénicheuse du talent, ne peut finalement pas s’en occuper. C’est donc Gilles Rozier qui, entre milles savoir‐​faire, peut traduire l’hébreu vers le français, qui s’y colle. « Je pensais ne pas réussir à travailler plus de deux heures par jour sur cette traduction mais, finalement, j’y consacrais six heures quotidiennement. Heureusement que la maison n’existait pas encore, sinon je n’aurais jamais pu faire ce travail ».Finalement, en deux mois, le livre est traduit et édité, il est donc prêt pour l’impression prévue en octobre 2015 pour une publication en janvier 2016. « Anne-Sophie, qui travaillait dans l’édition me disait : “tu verras, il ne se passe rien le jour de la publication d’un livre. Le livre est en librairie, c’est tout” », explique le fondateur de l’Antilope. « Mais le jour même nous avons eu trois quarts de page dans Le Monde des Livres ! » La publication de Comme deux sœurs fut un succès, autant dans la presse que dans les librairies. S’en suivent la même année deux autres ouvrages : Entre les murs du ghetto de Wilno (1941-1943) de Yitskhok Rudashevski et Guitel Pourishkevitsh et autres héros dépités de Sholem‐Aleikhem. 

Smadj et Talila lors de la soirée au mahJ © Anthony Lachegar

Dix années plus tard, 50 ouvrages inédits en grands formats et 25 poches constituent le catalogue de l’Antilope. Crée en 2021, l’Antilopoche – le format poche de l’Antilope – permet d’éditer deux tiers des livres issus du catalogues des grands formats de la maison ainsi qu’un tiers de livres venant d’ailleurs « comme celui de Talila – Notre langue d’intérieur – qui avait été publié chez Naïve, une maison qui a disparu », précise Gilles Rozier. Depuis sa création, l’Antilopoche est, elle aussi, un succès puisque la moitié des ventes de la maison d’édition concernent les poches désormais. 

Concernant les grands formats, tous inédits, comment choisir parmi les 150 manuscrits reçus chaque année ? Pour l’éditeur, le choix est simple : « c’est si ça nous plait ! ». « Évidemment, maintenant que nous avons une cinquantaine de livres à notre catalogue, nous faisons attention aux sujets que nous n’avons jamais traités ».L’important est de remplir une seule condition finalement : celui de traiter de l’existence juive, et ce, peu importe l’identité de l’auteur ! Car existence juive ne veut pas forcément dire auteurs juifs… Comme en témoigne la présence dans le catalogue de l’écrivain franco‐​libanais Sabyl Ghoussoub, auteur du Nez Juif et Beyrouth entre parenthèses chez l’Antilope, ainsi que Beyrouth-sur-Seine publié chez Stock et lauréat du prix Goncourt des lycéens en 2022. 

Si l’Antilope s’est fait connaître et tient une place particulière dans le monde de l’édition, c’est aussi grâce à ses ouvrages de littérature yiddish. Grand connaisseur de la littérature yiddish, Gilles Rozier entretient une liste des textes de qualité qu’il aimerait voir traduits et publiés. Privilégiant les ouvrages patrimoniaux du XXe siècle aux écrits contemporains, il se laisse aussi séduire par la littérature yiddish ancienne. Ainsi, en 2023, alors qu’il vient de traduire un roman courtois écrit en vers, le spécialiste de la langue yiddish Arnaud Bikar leur propose de publier Le chevalier Paris et la princesse Vienne d’Elia Levita, ce que les éditeurs acceptent sans hésiter.

À ces traductions du yiddish, s’ajoutent celles de l’anglais, du hongrois, du polonais, ou encore… de l’hébreu, comme le fût le premier roman de l’Antilope. On aurait pu penser que, depuis le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie à Gaza, une maison d’édition de culture juive qui publie, entre autres, des livres traduits de l’hébreu, pourrait être bannie par certains et certaines …. Que neni ! « Nous n’avons pas du tout vu notre chiffre d’affaires s’effondrer. Nous n’avons pas non plus eu la sensation d’être boycottés, ni par les libraires, ni par les lecteurs », se félicite l’éditeur. « Cela n’empêche pas les antisémites d’exister », ajoute‐​t‐​il, faisant allusion à une libraire refusant catégoriquement depuis dix ans de vendre les livres de l’Antilope ; ou encore à une lectrice qui, lors du Salon du livre de Paris, refusa de s’intéresser aux livres exposés car « les Juifs tuent trop d’enfants »… Si ces anecdotes sont très malheureuses, la maison d’édition n’a pas souffert de la guerre au Proche‐​Orient et continue d’être soutenue, notamment par 2.500 librairies qui, partout en France, proposent à leurs clients les livres édités par Gilles Rozier et Anne‐​Sophie Dreyfus. 

« Notre force, face aux grandes maisons d’édition notamment, c’est d’incarner notre catalogue, d’être passionnés. Sinon, cela ne fonctionne pas. Il n’y a pas un livre de notre catalogue que je regrette d’avoir publié. Évidemment, on s’entend plus ou moins bien avec certains auteurs ou traducteurs, mais jamais je ne regrette la publication de nos livres », dit Gilles Rozier.

En ce mois de janvier 2026, l’Antilope célèbre donc ses dix ans et, pour fêter cette décennie de littérature sur l’existence juive, elle s’est offerte un troisième éditeur. Car si la maison d’édition fonctionne depuis toujours grâce à des stagiaires et des alternants, les deux fondateurs de l’Antilope ont senti qu’il était temps de penser la suite. « Anthony Lachegar est connu sous le nom de Serial_lecteur_nyctalope sur Instagram, expliqueGilles Rozier. Il nous a soutenus dès le début. Cela fait près de huit ans que nous le connaissons et lui connaît parfaitement notre catalogue. Puis, il y a quelques temps, alors que je me sentais fatigué, je lui ai dit “tu n’as pas envie de reprendre l’Antilope un jour” ? Et il m’a dit “chiche !” ». Depuis, Anthony se forme à l’édition, et fait désormais partie à mi‐​temps de la maison, prêt à participer aux projets à venir de cette maison prometteuse.