La semaine dernière, je reçois un mail d'Antoine Strobel-Dahan, rédacteur en chef de Tenoua. Objet : « Noam Khenkine, Motek et la chèvre». Je sens d'entrée le piège, la punition, l'objet qui te susurre à l'oreille : « Surtout n'ouvre pas ce mail, malheureux ! ».

Il faut préciser que mon ami Antoine m’écrit quand il a besoin de quelque chose. De l’argent, une chronique « gracieuse » sous de fallacieux prétextes (« Cher Alain, je sais que tu t’ennuies depuis que tu es à la retraite, Tenoua va t’offrir de la visibilité ! »), voire pire, le cauchemar absolu : une tribune pour défendre Delphine Horvilleur, qui se fait une fois de plus défoncer sur les réseaux sociaux après avoir posté sur Tik Tok une vidéo où elle chante du David Broza. Alors qu’on la somme depuis longtemps d’arrêter. Pour le bien de la communauté et de nos oreilles.
J’en peux plus. Ma première option, mentir. « Ah désolé, j’avais pas vu ton mail, il était passé dans mes spams ». Ou encore, « J’ai été bien souffrant ces dernières semaines… », en mode total ashké. Mais quand j’ai vu qu’Antoine me demandait d’écrire sur Motek et la chèvre, une nouvelle de Noam Khenkine, un gamin de 15 ans qui a le talent d’un vieux routard de la littérature, je n’ai pu résister !
Noam Khenkine. Un nom qui fleure bon le shtetl, les pogroms et les cornichons au tonneau
Il se trouve que je le connais un peu. Enfin, je connais surtout ses parents. J’annonce d’entrée la couleur parce que j’aime la transparence. Ce que vous allez lire par la suite ne relève pas du copinage, contrairement à la majorité des recensions publiées dans les magazines communautaires juifs. Voilà, je me suis encore fait des amis.
Ceux qui me connaissent savent combien, du temps de Jewpop, j’étais impitoyable avec les chroniqueurs en matière de style, de syntaxe, de grammaire et d’orthographe. Certes, j’ai pu alors publier des recensions d’ouvrages qui n’auraient pas mérité une ligne. Mais je ne l’ai fait que pour l’argent #FaisPasTonJuif.
Mais, me direz‐vous – et à juste titre – si on parlait maintenant de Noam Khenkine plutôt que de moi ? Je voulais juste faire un exercice de style gonzo. Ou plutôt gonzOy, en l’espèce, si vous n’êtes point familier du genre journalistique créé par le génial Hunter S. Thompson.
Pour en revenir à Noam Khenkine, j'avoue être assez jaloux du gamin.
Moi, à 15 ans, j’avais une jewfro, grattais laborieusement 3 accords de guitare et ramais comme jamais avec les filles. Lui, ce petit canaillou (ref de yeuv #DarryCowl), a tous les talents. Dont celui, précieux, des lettres. Je vois d’ici sa mère, lisant ces lignes, s’écrier « Pou pou pou ! » pour éloigner le mauvais œil.
Il est temps, enfin, de parler de sa nouvelle Motek et la chèvre. Noam fait partie des lauréats du prix Clara 2025, créé en hommage à une jeune fille disparue. Un prix qui récompense de jeunes auteurs de nouvelles, dont les textes sontcoédités par Fleurus et les éditions Héloïse d’Ormesson, et les bénéfices des ventes reversés à l’Association pour la recherche en cardiologie du fœtus à l’adulte.
L’art de la nouvelle, genre prisé des plus grands auteurs, requiert un sens de la dramaturgie et de la chute, qui doit laisser le lecteur pantois. Cet ado maîtrise déjà les règles du genre, en particulier celle de la chute, de la « pointe », qui me laisse ébaubi.
Il y a, dans Motek et la chèvre quelque chose qui évoque d’emblée ces récits yiddish où le merveilleux se glisse dans la moindre fissure du réel. Une sorte de frémissement, comme si le monde était masqué par un rideau de théâtre trop fin, prêt à se soulever au moindre souffle pour révéler une vérité douloureuse. À la manière des contes d’Isaac Bashevis Singer, où le shtetl apparaît toujours un peu hanté, à la fois sombre et lumineux, toujours un peu moqueur. À la manière de Singer aussi, ce personnage de Motek, tendre et rêveur, qui appartient à cette lignée de figures que la littérature yiddish affectionne particulièrement : pas tout à fait sages, pas tout à fait folles, mais toujours prêtes à vaciller à la première bourrasque du destin.
Chez Khenkine, la bourrasque porte des sabots.
La chèvre qui surgit ici n’est pas seulement un animal saugrenu. Elle est comme un animal biblique, voire un dibbouk farceur, revenu non pour hanter mais pour provoquer. Noam Khenkine a parfaitement compris que le rire, dans la culture juive, est un masque qui laisse deviner les cicatrices. Alors il laisse sa chèvre s’immiscer dans le quotidien du tailleur Motek, obstinée et facétieuse, quasi théâtrale.
Il y a dans cette nouvelle une manière de laisser les mots vibrer, comme ces mélodies hassidiques qui commencent dans la joie et se terminent en prière étouffée. Et pourtant, tout cela est raconté avec une malice légère, un sourire à demi‐mordant comme on en trouvait dans les journaux yiddish satiriques d’avant-guerre, quand l’humour servait d’armure pour se protéger des tragédies.
Une fable moderne, ancrée dans le passé
La grande finesse de cette nouvelle tient dans cette oscillation, jouant toujours sur le fil. Noam Khenkine est un funambule : un pas vers la fable, un pas vers le réalisme ; un sourire, puis une ombre. Il sait, à son jeune âge, que la littérature la plus vibrante naît de l’hésitation entre le rire et le silence, entre l’éclat burlesque d’une situation impossible, et le tremblement qui affleure lorsqu’on perçoit ce qui se joue derrière.
Ce qui reste, après la dernière ligne, est une étrange émotion : douce, mais rayée de rugosités anciennes. Motek et la chèvre tisse ensemble la légèreté et la gravité, le rire et les ruines, comme le faisaient les écrivains yiddish avant que la Pologne ne se vide de ses âmes et voix juives. Noam Khenkine ne pastiche pas : il prolonge et réinvente.
Et sa chèvre, farouche et poétique, devient un pont entre les mondes. Un sabot dans le présent, l’autre dans un shtetl disparu, elle rappelle que tout récit juif contient un peu de satire, beaucoup de tendresse, et une mémoire qui refuse obstinément de se laisser oublier.
Enfin, un gamin de 15 ans qui maîtrise à ce point le passé antérieur, au sens propre comme au figuré, me redonne foi (haché) en l’humanité. Et en l’Éducation nationale.
PS : Noam, si tu me lis, je sais que tu fais du baby-sitting chez mes petits-fils, respectivement 5 ans et 2 ans et demi. Leur came, c'est Mickey, Donald et Pat Patrouille. Ne t'avise surtout pas de leur raconter tes histoires de chèvre, on est bien d'accord ?





