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Serah Bat Asher : La mémoire du peuple est une femme 

Comment Serah bat Asher, une femme citée à peine deux fois dans la Torah se réinvente-t-elle dans les récits rabbiniques ? Comment interpréter son rôle ? Sophie Bigot-Goldblum, à travers l’étude du Midrash, rappelle la place de Serah, celle de porter la mémoire vivante, de transmettre son témoignage et d’en assurer la fidélité à ceux qui viendront après elle. 

Publié le 30 janvier 2026

6 min de lecture

© Douglas Gordon, Belongs to…,
2020, gesso and mixed media on canvas, 83.8 x 46.8 x 5 cm, unique
Courtesy of Dvir Gallery, Tel Aviv
Œuvre publiée dans le numéro 189 de Tenoua, 2022

Ce qui rend le Midrash – cette fan fiction biblique – si captivant, c’est sa faculté à bouleverser le regard qu’on porte sur des figures bibliques, révélant sous un jour entièrement nouveau des personnages pourtant familiers. Mais ce qui se révèle le plus fascinant à mes yeux, c’est l’impulsion rabbinique d’élever des figures marginales, de transformer un nom enfoui dans d’obscures listes généalogiques en protagoniste central d’un récit nouveau. Serah bat Asher est l’une d’elles. Elle n’apparaît dans la Torah que deux fois, simple entrée dans un catalogue de noms : 

Genèse 46,17 
Les fils d’Asher : Imna, Ishva, Ishvi et Beria, et Serah, leur sœur. Les fils de Beria : Heber et Malkiel. 

Nombres 26,45−47 
Des descendants de Beria : de Heber, le clan des Héberites ; de Malkiel, le clan des Malkiélites. Le nom de la fille d’Asher était Serah. Ce sont là les clans des descendants d’Asher ; hommes recensés : 53 400. 

Qu’est‐​ce qui troubla les rabbins dans ces versets ? Après tout, Serah n’est pas la seule figure biblique reléguée à une apparition de caméo. Peut‐​être sa distinction réside‐​t‐​elle simplement dans son genre : un nom de femme préservé parmi ceux des fils. Mais ce qui frappe davantage, c’est sa mention dans le livre des Nombres : près de deux siècles et demi se sont écoulés entre sa première apparition dans la Genèse et celle‐​ci. Serah est nommée au seuil du séjour égyptien et à nouveau un quart de millénaire plus tard, sans aucune explication narrative pour une longévité aussi extraordinaire. Le Midrash entreprend alors d’expliquer ce qui lui a valu cette distinction et cette vie impossiblement longue. Pour rendre compte de la singularité de Serah, les sages nous font remonter le temps, et nous ramènent au patriarche Jacob,grand-père de Serah. 

Souvenons‐​nous, dans le livre de la Genèse, Joseph avait failli être assassiné par ses frères, qui l’abandonnèrent dans une citerne où il fut plus tard trouvé par des marchands et vendu en esclavage. En revenant vers leur père Jacob, les frères n’eurent pas le courage d’admettre qu’ils s’étaient débarrassés de leur exaspérant petit frère. Au lieu de cela, ils couvrirent ses vêtements de sang et prétendirent qu’il avait été dévoré par une bête sauvage. Privé d’un corps à pleurer, d’une sépulture où rendre hommage à son fils, Jacob vieillit. Croit‐​il ses fils ? Espère‐​t‐​il secrètement que Joseph est encore en vie ? Les années passent, et les frères rencontrent Joseph en Égypte. Ils doivent maintenant rapporter la nouvelle à leur père (donc, lui dire la vérité). 

Genèse 45,26 
Et ils lui dirent : « Joseph est encore vivant ; oui, il gouverne tout le pays d’Égypte. » Son cœur se glaça, car il ne les crut pas. 

Le Midrash haGadol, une collection de midrashim attribuée au savant yéménite du XIVe siècle David ben Amram Adani, rapporte ce récit : 
Les frères dirent : Si nous lui disons soudainement que Joseph vit, son âme pourrait le quitter. Que firent‐​ils ? Ils s’approchèrent de Serah bat Asher et lui dirent : « Dis à notre père Jacob que Joseph est vivant et en Égypte. » Que fit‐​elle ? Elle attendit qu’il soit debout en prière, puis elle lui chanta d’une voix mélodieuse : 
Joseph est en Égypte 
Sont nés sur ses genoux 
Menashe et Ephraim. 
Son cœur s’arrêta alors qu’il était en prière. Quand il eut terminé et vit les chariots que Joseph avait envoyés, l’esprit de Jacob se ranima. 

Les frères, à juste titre honteux de confesser leur tromperie, délèguent ce travail difficile à une femme. Pourtant Serah ne se révèle pas être un simple relais. Elle ne répète pas simplement le message que les frères souhaitent transmettre mais discerne le médium qui permettra à Jacob de recevoir cette nouvelle sans en être brisé. Elle attend le bon moment. Jacob est debout en prière, récitant la Amida, cette supplication silencieuse dans laquelle nous nous adressons directement à Dieu. Serah pressent que les prières de Jacob sont remplies de pensées pour son fils disparu. Elle lui murmure une berceuse qui résonne dans sa prière comme si Dieu lui‐​même répondait à ce que Jacob demandait depuis des années. 

Le Sefer haYashar, une compilation midrashique médiévale, ajoute ceci : 
Jacob bénit Serah pour avoir chanté ces mots devant lui, et il dit : Ma fille, que la mort ne prévale jamais contre toi puisque tu as ranimé mon esprit. Répète seulement cette chanson devant moi une fois de plus, car tu m’as donné une grande joie avec tes paroles.’ 

Dans cette source, la longévité de la vie de Serah est la bénédiction accordée par Jacob en témoignage de gratitude. Parce que Serah a redonné un second souffle à Jacob ; parce qu’elle a transformé un fils qu’on croyait mort en un fils bientôt embrassé, elle fut digne de voir ses jours prolongés.

La gardienne du secret de la rédemption 

Si Serah apparaît déjà comme un personnage extraordinaire, elle n’a pas encore dit son dernier mot. Dans un midrash du recueil Pirkei de Rabbi Eliezer, le pouvoir rédempteur de Serah s’étend bien au‐​delà du cercle intime de la famille de Jacob : elle devient la gardienne de l’avenir collectif d’Israël : 
Rabbi Eliezer dit qu’il y a cinq lettres qui sont doublées dans la Torah, et toutes contiennent le secret de la rédemption : Kaf-kaf ככ, Mem-mem ממ, Nun-nun ננ, Peh-peh פפ – par lesquelles nos ancêtres furent rachetés d’Égypte, comme il est dit : « J’ai pris note [paqod paqadti פָּקֹד פָּקַדְתִּי] de vous » (Exode 3,16). Ces lettres de rédemption ne furent données qu’à notre père Abraham. Abraham les donna à Isaac, Isaac à Jacob, Jacob à Joseph, et Joseph à ses frères, disant : « Mais Dieu prendra sûrement note [paqod yifqod פָּקֹד יִפְקֹד] de vous » (Genèse 50,24). Asher, le fils de Jacob, confia le secret de la rédemption à Serah, sa fille. Quand Moïse et Aaron s’approchèrent des anciens d’Israël et accomplirent les signes devant leurs yeux, les anciens allèrent voir Serah bat Asher et lui dirent : « Un certain homme est venu et a accompli des signes devant nos yeux, ceci et cela. » Elle leur dit : « Il n’y a aucune vérité dans ces signes ! » Ils lui dirent : « Et il a aussi ajouté : “Assurément Il a pris note de vous [paqod paqadti פָּקֹד פָּקַדְתִּי]” » (Exode 3,16). Elle leur dit : « C’est l’homme qui rachètera Israël d’Égypte, car c’est ce que j’ai entendu de mon père : “peh‐​peh פפ”. » Immédiatement le peuple crut en son Dieu et en Moïse, comme il est dit : « Quand ils entendirent que le Seigneur avait pris note des enfants d’Israël » (Exode 4,31). 

Nous comprenons ici pourquoi Serah apparaît dans la liste généalogique du livre de la Genèse. Elle n’est pas un nom parmi d’autres mais bien celle à qui fut confié l’héritage le plus précieux : le mot de passe de la rédemption. Le code (paqod paqadti, « assurément je me souviendrai ») passe à travers les générations de patriarches avant de trouver son ultime dépositaire en une femme. Le dernier maillon de la rédemption est la mémoire, nous dit le code secret, et c’est entre les mains des oubliées de l’Histoire qu’il repose. 

Les implications sont stupéfiantes. Si Moïse est souvent imaginé comme un héros solitaire, architecte singulier de l’Exode, la tradition rabbinique subvertit ce récit sans crier gare. Sans la validation de Serah, le peuple n’aurait pas cru dans les tours de passe‐​passe de Moïse. Sa légitimité ne repose pas sur des signes divins mais sur son authentification, son adoubement, par une femme. Ainsi Serah, l’ancêtre éternelle, devient l’incarnation de la mémoire vivante du peuple, le fil reliant la promesse à son accomplissement. 

Maintenant que voilà les Juifs délivrés d’Égypte, on pourrait croire la mission de Serah accomplie ; et notre héroïne en droit de bénéficier d’un repos bien mérité. Mais, pas si vite. L’imagination midrashique n’a pas encore dit son dernier mot. 

Pesikta de Rav Kahana préserve ce moment extraordinaire : 
Rabbi Yohanan était assis et expliquait le verset : « Et les eaux formèrent un mur pour eux à leur droite et à leur gauche » (Exode 14,22). Rabbi Yohanan expliqua que les eaux formèrent une sorte de treillis. Serah regarda alors d’En‐​Haut et dit : « J’y étais ! Les eaux n’étaient pas comme cela mais comme des portes grandes ouvertes. » 

De l’eau a coulé sous les ponts et derrière les Hébreux, entre nos précédents récits et celui‐​ci. Nous sommes désormais bien loin de l’Égypte, dans une académie rabbinique et le tumulte de ses débats érudits. Rabbi Yohanan, l’un des grands sages du Talmud, offre son interprétation de la façon dont les eaux apparurent lors de l’Exode. 

Soudain, Serah intervient, apparaissant comme la conscience du beit midrash, seule pouvant défier le plus révéré des érudits parce qu’elle possède ce qu’aucune étude ne peut fournir : le témoignage de l’expérience vécue. Rabbi Yohanan interprète; Serah se souvient. Elle ne laissera pas d’autres raconter la liberté à sa place. Revenons sur le mot de passe de Serah, qui n’a peut‐​être pas encore délivré tous ses secrets. Peh-peh, en référence à paqod paqadti – « je me souviendrai ». Mais peh peh aussi comme « bouche à bouche », comme la Torah qu’on apprend beal peh, oralement – on dirait en français « par cœur ». Pour sortir d’Égypte, nous avions besoin d’un Moïse capable de se tenir au Sinaï et de recevoir la révélation, mais tout aussi nécessaire nous est la garantie de Serah que cette Torah soit fidèle à sa promesse, que la transmission ne soit pas le lieu d’une perdition du message original. Quand elle interjette dans la maison d’étude, reprenant les sages, les dépositaires et prolongateurs de cette Torah orale, Serah ne dit pas autre chose. Elle veille à ce que le message essentiel de la Torah, la promesse de Rédemption, ne se ternisse pas, comme l’image que Rabbi Yohanan se fait de la sortie d’Égypte. Les portes de la rédemption étaient et resteront grandes ouvertes.