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Sur les traces de Citizen Kahn

Albert Kahn, riche banquier du début du XXe siècle, s’est engagé en faveur de la paix entre les peuples. Pour ce faire, il a financé des voyages à travers l’Europe, l’Asie et l’Afrique afin que des “explorateurs” filment ce qu’ils y observaient, pour donner naissance à ce qu’il a appelé des “Archives de la planète”. C’est à travers la technique du cinématographe qu’il a donné à voir une partie du monde à ses contemporains. Aujourd’hui encore, son œuvre est accessible dans ce qui fut sa maison, aujourd’hui encore, nous découvrons le monde d’alors, l’Autre. 

Publié le 30 janvier 2026

7 min de lecture

Albert Kahn au balcon de sa banque, Paris, 1914 (G. Chevalier, négatif sur verre, I135X) © Musée Albert‐​Kahn/​CD92

“Rosebud”… Le dernier mot prononcé par le magnat de la presse Charles Foster Kane dans son manoir de Xanadu, va permettre à Orson Welles de dérouler le fil de la vie de son héros défunt et construire ainsi le récit kaléidoscopique de “Citizen Kane”

Quel a été celui prononcé par Albert Kahn, riche banquier philanthrope, lorsqu’il meurt seul et ruiné en 1940 dans son « manoir » de Boulogne, peu de temps après s’être fait recenser comme Juif par le régime de Vichy ? 

Taiseux, solitaire, ascète, végétarien, d’apparence modeste, ne buvant pas d’alcool, sans descendance… Beaucoup de choses ont été dites, écrites, montrées, sur Albert Kahn, et pourtant il demeure toujours autant énigmatique. À croire que cet homme qui a fait photographier le monde en prenant soin de ne jamais être sur la photo, continue d’entretenir son mystère depuis l’au‐delà.

Abraham Kahn est né en Alsace en 1860, dans une famille de marchands de bestiaux. Aîné de six enfants, il est confronté très tôt à la perte de deux de ses sœurs, puis, à l’âge de 10 ans, de sa mère Babette Bloch. Déraciné par l’annexion allemande de l’Alsace-Moselle en 1871, il monte à Paris à 16 ans où il se fait désormais appeler Albert, prénom traditionnellement adopté par nombre de Juifs nés Abraham (Einstein, Cohen…). 

Tout en commençant à gagner sa vie, Kahn reprend ses études.

Grâce à l’institution israélite Springer, il devient élève d’Henri Bergson, étudiant à l’École Nationale Supérieure, qui le forme à obtenir le baccalauréat. Les deux hommes se lient d’amitié et partagent une correspondance sporadique mais éclairante, éditée en 2003 par Sophie Cœuré et Frédéric Worms.

Albert Kahn gravit les échelons à la banque Goudchaux, en spéculant sur l’or et les diamants en Afrique du Sud. Pour faire fructifier ses affaires, il voyage, découvre des civilisations, entretient des affinités particulières avec l’Asie, jusqu’à devenir un pionnier. À 38 ans, grâce à son sens affuté des investissements, il dirige sa propre banque.

C’est en 1892 qu’il s’installe à Boulogne‐​sur‐​Seine où il commence à aménager des jardins composites, passionné par la vie des végétaux de nombreux pays, dans une quête de sens et d’harmonie.

Son remarquable parcours professionnel, construit autour de rencontres, ne le satisfait pas pleinement. Le 10 février 1897, il écrit à Bergson : “D’ailleurs cela va assez bien en général pour ce qui concerne les affaires mais, vous le savez, ce n’est pas mon idéal…” C’est pourquoi il s’oriente vers un tout nouvel objectif : agir pour la paix dans le monde !

Sa conviction profonde est que la fraternité universelle passe par la connaissance de l’autre. Aussi, il met en pratique cet idéal. Tout d’abord en finançant, à partir de 1898, des voyages en Europe, en Asie et en Afrique d’une durée de quinze mois destinés à de jeunes agrégés de l’enseignement secondaire. Défiant les bonnes mœurs de son temps, Kahn ouvre les bourses de voyages aux femmes. Afin de leur permettre de “prendre contact avec la vie”, sa principale recommandation était inlassablement : “Oubliez tout ce que vous avez appris, gardez les yeux ouverts”. Ce projet, documenté par les rapports écrits des boursiers, fut à l’avant-garde des échanges universitaires internationaux et en a inspiré d’autres, comme le programme d’échange européen Erasmus.

Albert Kahn est conscient de la force des livres pour accéder au savoir. Mais il réalise que les photos et les films peuvent l’amener encore plus loin.

De 1909 à 1931, il envoie des opérateurs‐​explorateurs photographier et filmer des peuples d’Asie, d’Afrique, d’Europe… Cela afin de littéralement recenser le monde, comprendre les principes de fonctionnement des civilisations et créer un monument de consultation et de mémoire pour les générations futures : “les Archives de la planète”.

A l’époque, les photographies étaient en noir et blanc. Kahn, féru de nouvelles technologies, opte pour l’autochrome qui apporte de la couleur, synonyme, à ses yeux, de vie. Néanmoins ce procédé, par son temps de pose, fige les personnages dans une sorte de mise en scène qui écarte Kahn d’un résultat plus naturel. D’où son intérêt porté au cinématographe. 

Le cinématographe, qui était surtout utilisé comme un divertissement, prend une tout autre dimension : Kahn utilise le nitrate de cellulose pour promouvoir la paix. Quoi de plus noble que cette approche qui confère au septième art, seulement quelques années après sa naissance, une telle vertu ?

Les idéaux de Kahn se sont manifestés par la création de plusieurs fondations telles que le Comité national d’études sociales et politiques ou encore le Centre de documentation sociale. De nombreux ambassadeurs, artistes, intellectuels, aristocrates ont défilé dans ses jardins. Son temps et sa fortune ont été consacrés à la paix.

Malheureusement, le krach boursier de 1929 aura raison de sa richesse, ses biens sont saisis, sa maison est réquisitionnée par le département de la Seine, qui lui en laisse néanmoins la jouissance. Quant à ses velléités de paix, elles sont écrasées par les chenilles des chars de la Seconde Guerre mondiale.

Albert Kahn reçut une éducation juive soutenue par son instituteur à l’école hébraïque alsacienne de Marmoutier, Hercule Heimann, qui l’encouragea à poursuivre ses études. Kahn fit sa bar mitsva dans la synagogue de la ville, aujourd’hui transformée, faute de minyan, en salle des fêtes. Cependant, il n’a jamais placé sa religion au premier plan. Comme le soulignent Sophie Cœuré et Frédéric Worms, le banquier ne s’est pas engagé, en tous cas pas publiquement, dans l’affaire Dreyfus. Cela ne l’a pas empêché de subir des attaques antisémites au début des années 1920 de la part de Léon Daudet, ce dernier lui reprochant de symboliser la haute finance et le cosmopolitisme, d’être une influence juive néfaste à la République.

Tant il est protéiforme, il est impossible de définir statiquement le judaïsme. Est‐​ce une religion, une culture, une identité, un héritage, un dialogue ? Le rabbin‐​philosophe Marc‐​Alain Ouaknin explique dans son émission « Talmudiques » sur France Culture que la définition du judaïsme semble être de ne pas avoir de définition. Pour autant, l’une de ses composantes est indéniablement liée à la notion de voyage. Ce lien au voyage prend source dans la Torah, lorsque Abraham doit quitter sa terre natale. “Va t’en par toi‐​même de ton pays, de ton lieu de naissance et de la maison de ton père, vers la terre que je t’indiquerai” (Genèse 12,1). Il se poursuit avec d’autres prophétesses et prophètes, en particulier Moïse qui quitte l’Égypte pour sortir son peuple de l’esclavage. Ensuite avec une multitude d’exodes et d’exils qui ont malgré tout enrichi spirituellement et culturellement le judaïsme, lequel n’a eu de cesse de se construire ou reconstruire au gré de ses voyages. Le parcours d’Albert Kahn, qui s’est employé à aller “au contact de la vie” sur tous les continents, participe de cet enrichissement.

En se battant pour la paix, il a œuvré à “aimer son prochain comme lui‐​même” (Lévitique 19,18). Emmanuel Levinas, philosophe de l’éthique, interprète dans De Dieu qui vient à l’idée, ce commandement biblique comme une exigence de responsabilité face au visage de l’Autre, qui appelle au‐​delà de soi. Cette démarche n’exige pas de réciprocité, elle signifie plutôt “Aime ton prochain, c’est toi‐​même”, « C’est cet amour du prochain qui est toi‐​même ». Selon Levinas, la relation à l’Autre constitue le fondement de sa propre existence. Pour aimer son prochain, encore faut‐​il le connaître et aller à sa rencontre, même au bout du monde. C’est ce que s’est attaché à faire Albert Kahn.

Les explorateurs envoyés filmer le monde ne sont pas sans rappeler ceux de la parasha Shelah (Nombres 13,1 – 15,41), dans laquelle Moïse envoie douze explorateurs, alors dans le désert, explorer la terre de Canaan, leur destination finale. Les explorateurs réapparaissent quarante jours plus tard. Dix d’entre eux reviennent découragés, refusant de changer leurs habitudes de vie. En conséquence, le peuple hébreu se plaint et veut retourner en Égypte. Pour les réprimander, Dieu décale l’entrée en terre promise de 40 ans. Selon le commentateur Rachi, les dix explorateurs ont péché car ils ont vu leur intérêt personnel avant celui du collectif, aveuglés par leurs préjugés.

Seuls deux explorateurs, Caleb et Josué, sont revenus de leur expédition enthousiastes. Les explorateurs envoyés par Kahn s’inscrivent dans leur lignée : tout comme Caleb et Josué, ils ont placé l’intérêt collectif avant le personnel, ils ont su “oublier tout ce qu’ils avaient appris et garder les yeux ouverts”.

Kahn, c’est de surcroît l’imposante lettre K, en hébreu kaf כ, qui ancre son nom.

Adin Steinsaltz, l’un des plus grands talmudistes de ce siècle, précise dans son ouvrage L’alphabet sacré, que Kaf est la onzième lettre, elle couronne les dix premières. Dans la Kabbale, les dix premières lettres de l’alphabet représentent les dix séfirot, les dix émanations, et keter, la couronne, est le signe de ce qui est au‐​delà des dix lettres. Le kaf c’est un autre monde, c’est l’infini.”

Le kaf, en hébreu, représente par ailleurs la paume de la main. La main qui reçoit (Kahn a beaucoup reçu), celle qui donne (il a également beaucoup donné). La main symbolise aussi la protection, ce qu’a tâché de faire Kahn toute sa vie en œuvrant pour la paix.

Ses efforts n’auront pas réussi à empêcher les guerres, encore moins la Shoah. Le banquier philanthrope est mort ruiné et sans descendance.

Toutefois, son œuvre lui survit. Les enfants d’Albert Kahn, ce sont les 72.000 photographies autochromes ainsi que les 183.000 mètres de pellicule 35 mm qu’il aura fait développer, les 4 hectares de jardin qu’il aura cultivés. 

L’équipe du Musée départemental portant son nom perpétue brillamment sa mémoire par la conservation, la restauration, la diffusion et la valorisation de son travail. 

Mais le véritable héritage d’Albert Kahn, le plus florissant, c’est une perpétuelle invitation à la curiosité, à se remettre en question, à regarder le monde sans préjugés, à accueillir le visage de l’autre. 

L’ “Autre”, tel aurait pu être son dernier mot.

Sources : 

Henri Bergson et Albert Kahn, Correspondances de Sophie Cœuré et Frédéric Worms

Les grandes vies, Albert Kahn de Béatrice Fontanel

Albert Kahn l’archiviste de la planète de Didier Quella-Guyot et Manu Cassier