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“Depuis petit, Raphaël Glucksmann est programmé pour être un militant politique à gauche, pas un responsable politique”

Raphaël Glucksmann, fondateur de Place Publique et candidat déclaré aux élections présidentielles de 2027, est‐​il le produit de son histoire ? Était‐​il destiné à occuper une telle place dans la vie politique française ? Pour le savoir, le documentaire Les Glucksmann, une histoire de famille, réalisé par Steve Jourdin, retrace les itinéraires et les engagements de son grand‐​père, Ruben, et de son père, André. Nous y apprenons que chaque homme de la famille a épousé une cause (de gauche) et lui a consacré sa vie : Ruben a servi le bolchévisme de Lénine en devenant espion, André a milité au sein du parti communiste français dès ses 13 ans pour finalement le quitter et s’insurger contre les totalitarismes et Raphaël tente à sa manière d’incarner (et de sauver) une partie de la gauche française. Comment expliquer leur combat et leur permanence ? Rencontre avec Steve Jourdin.

Publié le 6 février 2026

5 min de lecture

© Public Sénat

Léa Taieb - Comment avez-vous découvert l’itinéraire du grand-père de Raphaël Glucksmann, le père du philosophe André Glucksmann, un espion au service de la révolution bolchévique ? 

Steve Jourdin - Au départ, je devais écrire un livre sur Raphaël Glucksmann et, rapidement, à la suite de quelques recherches, j’ai réalisé que l’on connaissait son père, André Glucksmann, mais que l’on connaissait moins bien ses combats, son rôle dans la politique française des années soixante‐​dix et quatre‐​vingt. J’ai aussi découvert l’histoire du grand‐​père, Ruben, grâce à Sebastian Voigt, un historien allemand qui avait consacré sa thèse à trois grandes figures juives de Mai 68, André Glucksmann, Daniel Cohn‐​Bendit et Pierre Goldman. C’est dans ce contexte qu’il a retracé le parcours du grand‐​père de Raphaël Glucksmann, un homme au service des soviétiques. En 2015, Sebastian Voigt s’apprête à partager ses découvertes avec André Glucksmann mais celui‐​ci meurt en novembre. Il n’aura donc jamais accès à ces informations sur son père (mort quand il avait trois ans), et n’apprendra pas qu’il avait rejoint la Palestine par sionisme dans les années 1920 et, qu’une fois sur place, il était devenu communiste et antisioniste. Au cours de mon travail de recherche, je suis aussi tombé sur un document d’archive inédit, propriété du contre‐​espionnage britannique, qui nous apprend que Ruben Glucksmann, alors qu’il vivait à Londres, avait été arrêté par le MI5 en mai 1940 après une filature et qu’il avait subi un interrogatoire entièrement retranscrit. Une archive que l’on retrouve évidemment dans le documentaire. 

LT - Comment Raphaël Glucksmann a-t-il réagi en découvrant les déplacements (et exils) de son grand-père : l’Empire austro-hongrois de sa naissance, son adhésion au sionisme et son expérience en Palestine, puis la conversion au bolchevisme au point d’en devenir son serviteur ? Dans le documentaire, il semble peu au fait des circonvolutions de ses ascendants, il laisse d’ailleurs entendre qu’à table, on ne parlait pas des origines de ses grands-parents… 

SJ - Raphaël Glucksmann était au courant que son grand‐​père avait travaillé pour le compte de l’URSS mais il ignorait ses conditions de naissance, ce qui l’avait conduit en Palestine, qu’il s’était installé là‐​bas par idéal sioniste pour contribuer aux débuts de l’État d’Israël et des premiers kibboutz, qu’il avait ensuite participé à la création du PC de Palestine. Raphaël Glucksmann pensait que son grand‐​père était arrivé en Palestine en tant qu’agent soviétique antisioniste. La trajectoire de Ruben Glucksmann est assez peu commune, en devenant communiste antisioniste et membre du Comintern, il se retrouve la cible des Sionistes, des Anglais et des Arabes. Bref, tout le monde veut sa peau. 

LT - Dans le documentaire, on comprend que chaque génération de Glucksmann a vraiment cru (et continue à croire) en quelque chose et a voulu le défendre avec ses propres moyens, que ce soit l’espionnage, la philosophie, le plaidoyer ou encore la chose politique. On prend aussi conscience que Raphaël Glucksmann est le produit d’une histoire de Juifs de gauche, parfois idéalistes, et que les fils commencent leur vie là où les pères la terminent… C’est d’ailleurs ce que déclare Raphaël Glucksmann quand vous l’interviewez : “Dans ma famille, il n’y a pas d’insurrection contre le père”. Peut-on dire qu’il était prédestiné ?

SJ - Depuis qu’il est petit, il est programmé pour être un militant politique à gauche, pas un responsable politique. Dans la famille Glucksmann, le militantisme se vit dans le quotidien, autour de la table lorsque des réfugiés politiques tchétchènes, rwandais, russes ou chiliens, partagent leur témoignage et que les parents écoutent attentivement. 

Depuis 2019, il poursuit son ancrage à gauche pour se faire une place en tant qu’élu et, aujourd’hui, comme candidat aux présidentielles. Son évolution dépendra de sa capacité à transiger, à sortir de son statut d’observateur et à se comporter presque comme le reste de la classe politique. Ce pour quoi il n’est pas programmé, ce dont son père n’était pas capable. André se présentait comme un homme entier, pouvant faire preuve d’une sorte de naïveté vis‐​à‐​vis des hommes politiques. Dans le documentaire, on rappelle qu’il a participé à la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, pensant que le candidat de droite agirait en faveur d’une politique étrangère respectueuse des droits de l’homme (et anti‐Poutine). 

À partir de 1956, André s’est engagé à détruire tout le vieil appareil soviétique communiste de la gauche française (le PC qu’il avait rejoint à l’âge de 13 ans), sans jamais calculer ses combats selon un gain politique ou médiatique. Dans l’émission de Bernard Pivot de mai 1977, il dénonce avec véhémence les goulags, ce que la gauche française refusait alors de voir. Aujourd’hui, Raphaël mène un autre combat, celui de reconstruire une gauche sans La France Insoumise. D’une certaine manière, même à des moments différents dans la vie politique française, ils s’érigent contre la gauche de la gauche. 

Raphaël Glucksmann, contrairement à d’autres responsables politiques, hérite d’une histoire de militants de gauche et d’un capital culturel très puissant. Comment compte‐​t‐​il s’y prendre pour faire de ce legs un capital politique et jusqu’où sera‐​t‐​il prêt à aller ?

LT - Le documentaire est essentiellement consacré à l’histoire des hommes de la famille et pas tellement à celle des femmes. Que sait-on de Marta, la mère d’André, et de Fanfan (surnom donné à Françoise Villette) la mère de Raphaël ? 

SJ - Le documentaire traverse une grande partie du XXe siècle et, à ces époques, le militantisme était surtout incarné par des hommes (ou du moins, c’est l’idée que l’on s’en faisait). Même si Fanfan, fille de la résistante et intellectuelle féministe Jeannette Colombel, la mère de Raphaël, a joué un role très important dans les combats d’André puis de Raphaël. C’est elle qui a incité André à descendre dans la rue au moment de Mai 68. C’est elle qui éduquera (et couvera) Raphaël, c’est elle aussi qui restera toute sa vie d’extrême gauche. 

Dans un livre qui paraîtra à l’automne 2026, j’explore davantage les racines maternelles de Raphaël Glucksmann, un côté presque plus romanesque que du côté paternel. Jeannette Colombel, la grand‐​mère de Raphaël était très proche de Jean‐​Paul Sartre, c’était une intellectuelle brillante, autrice de nombreux livres et ayant joué un rôle dans la redéfinition du socialisme par rapport au communisme au moment du Congrès de Tours en 1920. C’est aussi l’étoile jaune de la grand‐​mère maternelle de Raphaël qui trônait au milieu du salon de l’appartement de ses parents. La présence d’un tel symbole n’a pas pour autant amené la famille à s’attarder sur la mémoire de la Shoah. Cette espèce de silence a sûrement dessiné le rapport au judaïsme de la famille après la guerre.

En ce qui concerne Marta, la grand‐​mère paternelle de Raphaël, Lénine lui propose de rejoindre l’URSS après la guerre mais elle choisit de rester en France. Aujourd’hui, il est difficile de savoir si elle agissait au service de la révolution comme son mari, si elle savait qu’elles étaient les activités de Ruben… 

LT - Vous donnez la parole à plusieurs proches des parents de Raphaël Glucksmann, dont Daniel Cohn-Bendit, qui assure que “Raphaël est cuit pour 2027”. Bernard-Henri Lévy, de son côté, semble se demander s'il saura se dissocier de ses parents et agir davantage selon des calculs politiques, pactisant avec des organisations avec lesquelles il n’est pas forcément aligné.

SJ - BHL considère que les parents de Raphaël n’auraient pas pris ce chemin‐​là, qu’ils n’auraient pas pu. Si Raphaël persévère dans cette direction, cela reviendrait d’une certaine manière, à tuer le père, à tuer la mère. Et, ce que l’on peut remarquer, c’est que le moment où il assume des ambitions plus grandes que les européennes, correspond au moment de la disparition de sa mère. Ce qui peut aussi laisser entendre que la perte de ses deux parents a pu engendrer de nouvelles questions chez lui. Sa mère agissait comme sa conseillère la plus proche, son principal soutien. 

Un document à retrouver sur Public Sénat.