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Israéliens à Paris : Ori, professeur de philosophie, une identité plurielle

La photographe Gali Eytan propose une série de portraits d’Israéliens qui vivent à Paris. Cette semaine, elle a rencontré Ori, 55 ans, professeur de philosophie dans un lycée à Paris. Après avoir passé une partie de son enfance en Israël, Ori accompagne ses parents qui déménagent à Paris. Jeune adulte, il choisit de retourner vivre en Israël avant de finalement s’installer en France, retrouver la culture européenne et enseigner la philosophie au sein de l’Éducation nationale.

Publié le 6 février 2026

5 min de lecture

© Gali Eytan

Nom : Ori Lipkowicz 
Âge : 55 ans
Profession : Professeur de philosophie


Où êtes-vous né ?

Je suis né en région parisienne.

Comment Israël est-il entré dans votre vie pour la première fois ? Quel âge aviez-vous quand vous êtes parti vivre là-bas ?

J’avais probablement quelques mois quand mes parents m’ont embarqué pour vivre en Israël, mes grands‐​parents vivaient déjà à Tel Aviv. J’y ai vécu de mes quelques mois à mes cinq ans et demi. J’ai été au jardin d’enfants à Tel Aviv, et ensuite j’y ai passé de très nombreuses vacances dans l’année et pendant l’été. Très régulièrement, je m’y rendais, on avait beaucoup d’amis et de famille à Tel Aviv, en Galilée, à Jérusalem et principalement à Haïfa, pas loin de Rosh haNikra.

Comment avez-vous vécu cette période en tant qu’enfant ?

J’y étais très heureux et je parlais à l’époque un très bon hébreu, l’hébreu d’un enfant certes, mais un bon hébreu.

Quand et pourquoi êtes-vous revenu en France ?

Ma mère a beaucoup travaillé avec Israël, de façon officielle, et mon père avait aussi vécu là‐​bas après son retour des camps de concentration, jusqu’en 1957. Puis, ma mère a eu une nouvelle mission en France, mon père tenait aussi à y retourner pour continuer à peindre et à faire partie de l’école des Beaux‐​Arts à Paris. Ensuite, je suis reparti en Israël une vingtaine de fois en vacances avec des amis, et puis, j’ai fait une période, disons, de service militaire. Je suis revenu parce que mes études étaient tout de même en langue française. 

Donc je suis revenu terminer mes études de relations internationales et de philosophie et, ensuite, philosophie des sciences. C’était, pour des raisons de commodité, et parce que je ne me sentais pas toujours à l’aise avec la mentalité de certains Israéliens. Certains se montraient un peu trop rudes, trop impolis à mon goût. J’avais quand même reçu une éducation très à l’européenne, type Europe centrale, un peu austro‐​hongroise. Donc, j’étais parfois un petit peu choqué par la brutalité des attitudes de beaucoup d’Israéliens, ce qui ne m’empêchait pas d’aimer considérablement Israël, d’aimer ses parfums, d’aimer ses saveurs, d’aimer une partie de son climat, et d’aimer tous les amis, toute la famille qu’on avait là‐​bas. Et d’aimer son existence pour le peuple juif.

Avez-vous compris, à un moment, que Paris était devenu votre maison ?

J’adore la ville de Paris, même si elle n’est pas très propre, et qu’elle est parfois, dans certains quartiers, mal fréquentés, mais j’aime aussi beaucoup le cosmopolitisme de Paris. En Israël aussi, on retrouve un certain cosmopolitisme, mais j’avais besoin également d’être avec des non‐​Juifs, par goût de l’altérité, par curiosité pour d’autres cultures et religions. Paris est ma maison aussi pour une raison linguistique. Comme j’enseigne en français dans l’Éducation nationale, qui est un ministère français au service de la jeunesse, Paris est naturellement devenu ma maison. En plus, j’ai toujours lutté contre l’antisémitisme et l’antisionisme auprès de ceux qui n’étaient pas juifs, parce qu’il est beaucoup plus facile de convaincre des Juifs que nous subissons des difficultés, que de convaincre des non‐​Juifs que nous n’avons pas à les subir.

Y a-t-il eu des moments où vous avez eu envie de repartir en Israël ?

Oui, j’ai eu des moments où j’ai eu envie de repartir en Israël, notamment au lendemain du 7 octobre, pour être pleinement solidaire. Mais mes obligations professionnelles me retenaient à Paris car je suis dans la fonction publique et je ne peux pas prendre de congés quand je veux.

Sinon, j’ai déjà eu envie parfois d’aller y vivre, mais je crains que ce soit par nostalgie et non par réalisme. D’autant que n’étant pas spécialement qualifié dans le domaine high‐​tech, je ne suis pas sûr qu’il me serait facile de trouver un travail bien rémunéré là‐bas.

Et puis, le penchant théocratique d’une partie de la société israélienne, ou en tout cas la pratique religieuse de plus en plus de monde, me dissuade aussi. Peut‐​être que je suis trop habitué à une culture pleinement laïque, à la française. C’est possible.

En tout cas, Israël me manque, et ça fait quelque temps maintenant que je n’y suis pas retourné, et je pense y remédier. 

Quelle place occupe l’hébreu dans votre vie aujourd’hui ?
Et comment vivez-vous le fait que la langue s’éloigne peu à peu ?

Alors, je comprends l’hébreu à 80%, je dirais, et je le parle à seulement 20%, 25%. Évidemment, c’est un regret, et dès que je le pourrai, je suivrai des cours d’hébreu pour me permettre d’être à nouveau à l’aise dans une langue que je parlais sans problème. Je lis l’hébreu, j’écris avec des fautes d’orthographe – j’ai quand même une pratique relative de la langue. Je reste très timide avec cette langue, qui a été celle de ma petite enfance.

Où étiez-vous le 7 octobre, et comment avez-vous vécu ce moment en tant qu’Israélien vivant ici depuis déjà de nombreuses années ? 

J’étais à Paris et j’ai été, comme tout le monde, extrêmement choqué, pas surpris, parce que j’avais écrit un article en 2014, que j’ai publié dans le Huffington Post, où j’annonçais la possibilité d’une attaque massive des organisations palestiniennes, à cause d’une conception de la défense, qui me semblait inadéquate.

J’avais aussi écrit qu’il y aurait peut‐​être des attaques aussi par voie aérienne. Donc je n’ai pas été surpris, mais j’ai été très choqué. Et puis, je ne m’attendais pas à une telle sauvagerie, dans ces attaques, qui ont visé beaucoup de civils non armés, même s’il y a eu quelques dizaines de militaires impactés immédiatement.

Le lundi 9 octobre, j’étais à la manifestation de soutien à Israël, place du Trocadéro. Voilà, je me suis senti très solidaire, et en même temps dramatiquement inutile, alors que j’aurais voulu aller me battre, me battre physiquement ou me battre intellectuellement contre le Hamas et le Djihad islamique. Je n’ai vraiment rien contre la population palestinienne dans son ensemble, dont je comprends la longue et lente souffrance, qui en a poussé beaucoup dans les bras des islamistes. Même si les Palestiniens sont responsables de leurs choix, c’est tout de même aussi un mécanisme historique qui a provoqué cette situation.

Quand on vous demande d’où vous venez, que répondez-vous aujourd’hui ?

Je dis que je suis franco‐​israélien, je n’hésite pas à le dire, je n’ai pas du tout honte d’être israélien, encore moins d’être juif, et je dis les choses. Parfois, cela crée des malaises, des malaises chez certaines personnes qui ont une vision erronée d’Israël et des Israéliens ou des Juifs en général, mais je ne me cache pas.

Après, je ne le clame pas partout, pour des raisons de sécurité et de bon sens mais, si on me le demande ou si je m’implique dans un cours que je donne ou une conférence qui porte sur le Proche et le Moyen‐​Orient, sur la philosophie politique et morale, sur la philosophie de la culture, je n’hésite pas à faire part très modestement et humblement de mon identité complexe et plurielle.