
Au Consulat Voltaire, déjà connu pour accueillir le restaurant israélo‐palestinien Sababa, avait lieu dans la soirée du mardi 3 février le quatrième café des Guerrières de la Paix, un mouvement de femmes qui luttent pour la paix, la justice et l’égalité, en France et au‐delà des frontières.
Initiés en novembre 2025, ces rendez‐vous mensuels réunissent plusieurs générations, identités et sensibilités autour d’une même table pour se retrouver, dialoguer et réfléchir ensemble dans un espace de tolérance et d’écoute. Ils débutent généralement par une table ronde où plusieurs spécialistes prennent la parole sur un sujet, puis s’achèvent par un temps d’échange avec le public. Les thèmes des cafés dépendent de l’actualité, ainsi celui de mardi s’intitulait : Iran, Femme, Vie, Liberté. Quand une révolution naît du courage des femmes.
Depuis les 8 et 9 janvier 2026, à la suite de manifestations contre le régime, la population iranienne est victime de massacres d’une ampleur sans précédent, avec plus de 30.000 morts en deux jours selon les évaluations disponibles à ce stade. Les ONG et rapports internationaux parlent de tirs à balles réelles, de massacres de manifestants dans plusieurs villes, de coupes quasi totales d’Internet et des communications, et de dizaines de milliers d’arrestations.
« Comment est-on censés faire naître une démocratie ? »
Le silence est complet dans la salle quand la première intervenante de la table ronde, Saena Delacroix-Sadighiyan – sociologue, autrice et calligraphe franco‐iranienne – prend la parole pour lire le témoignage d’un père de famille iranien. Du 8 janvier 2026 à maintenant, l’homme raconte l’effondrement de son quotidien :
« 8 janvier 2026. En ce moment, j’ai un projet dans une petite ville. Je ne suis pas très au courant de ce qui se passe à Téhéran mais, apparemment, il y a des commerces et des endroits qui sont fermés pour que ça ne s’embrase pas. Les gens pensent peut-être sortir ce soir. Je ne comprends pas trop les mots d’ordre. Mais on n’a pas de mauvaises nouvelles pour le moment. »
« 22 janvier 2026. Le moral de tout le monde est très bas, celui des enfants aussi. Les gens sont catastrophés, les connexions ne sont pas encore rétablies. La situation semble normale de l’extérieur mais beaucoup de gens qui étaient en vie et en bonne santé il y a dix jours ne le sont plus ou ne sont plus là. […] Chacun de nous, chaque Iranien veut une vie meilleure et un gouvernement plus juste. Mais comment peut-on y parvenir ? Toute proposition qui dit d’aller combattre des gens lourdement armés à mains nues est une proposition perdante. Avant le massacre, les gens parlaient, parlaient fort, puissamment. Le samedi d’il y a deux semaines, les gens étaient dans la rue. Mais cela fait déjà une semaine que tout le monde s’est tu. Ils se sont tus dans la violence extrême, on les a faits taire pour toujours. »
Puis le père s’interroge : « Comment est-on censés faire naître une démocratie ? Ceux qui appellent à descendre dans les rues, qu’ils pensent également aux conséquences de leur demande. Qui va répondre à toutes ces familles endeuillées ? […] Ils ont tiré, tiré à balles réelles sur les gens, avec de vraies balles, sur tout le monde, et arrêté des gens vendredi et samedi, et encore, et encore, au point où plus personne, plus personne n’a eu le courage de sortir. »
Le 31 janvier 2026, il conclut : « J’essaye au maximum d’aller dans des espaces où je me sens en sécurité émotionnelle, je vais voir la famille, des amis. On se retrouve pour passer du bon temps, s’éloigner des mauvaises nouvelles. Je fais ça pour pouvoir dépasser les horreurs de notre temps et retrouver une lueur d’espoir, redresser la tête pour me dire qu’un jour ces sombres heures seront derrière nous. Mais, sur le court terme, c’est difficile d’avoir de l’espoir. »

« On risque un nouveau massacre »
À la fin du témoignage, dans le public, certaines personnes pleurent. Les autres intervenantes de la table ronde réagissent au récit.
Chahla Chafiq, sociologue et politologue franco‐iranienne, semble bouleversée : « Il y a urgence, alerte‐t‐elle. Il y a eu ce massacre et il y a aussi des exécutions qui commencent dès aujourd’hui. Il y a des centaines, des dizaines de milliers d’arrestations. S’il n’y a pas une aide internationale, on risque un nouveau massacre dans les prisons ou dans les lieux qu’on ne peut pas voir. »
Pour elle, on n’a pas le temps d’idéologiser le débat : « La question aujourd’hui n’est pas la démocratie. La question aujourd’hui, c’est : arrêter le massacre. »
Aïda Tavakoli, membre des Guerrières de la Paix et co‐fondatrice de We Are Iranian Student, nuance :
« Je pense que la question de l’avenir politique de la société civile iranienne est absolument essentielle à rappeler, à préserver, notamment dans une position de tension militaire, mais aussi dans une situation où les acteurs politiques veulent chacun leur part du gâteau, dans un territoire qui détient la deuxième réserve de gaz au monde et la troisième de pétrole. Le risque, dans cette montée de tensions, c’est que les aspirations de la société iranienne pour lesquelles ils ont pris le risque immense d’aller dans les rues et pour lesquelles ils sont toujours prêts aujourd’hui à sacrifier leur vie soient complètement oubliées. Ce qui n’enlève rien à l’urgence de l’intervention et à l’urgence de l’aide. »
Puis on rappelle le rôle essentiel des femmes dans cette lutte.
Mariam Pirzadeh, journaliste franco‐iranienne à France 24, remarque : « Quelque chose m’a marquée dans les récits que j’ai reçus, c’est qu’il y avait énormément de femmes dans les cortèges. Parce qu’en fait, peut-être que plus que les autres, ces femmes savent ce qu’est ce régime, elles ont vécu pendant des années sous ce régime et n’ont connu que les lois de la République islamique, des lois où la femme vaut la moitié d’un homme lors d’un héritage, où une femme n’a pas accès à certaines professions, où il faut demander l’autorisation pour voyager. Elle doit négocier la garde de ses enfants lorsqu’elle veut divorcer… Les femmes iraniennes savent plus que quiconque le prix que ça coûte de descendre dans la rue pour réclamer ses droits. »
Enfin, Delphine Minoui, grande reporter au Figaro, spécialiste du Proche et Moyen Orient, insiste sur la force du peuple iranien qui continue de résister : « Malgré les massacres qui ont été subis, il y a toujours des brèches qui continuent à être saisies. Il y a un lien incroyable entre les Iraniens, des anonymes s’entraident. Des gens qui n’ont plus les moyens reçoivent l’aide du voisin pour acheter ne serait-ce qu’un peu de yaourt. Des jeunes, à la nuit tombée, montent sur les toits symboliquement et crient "Mort à Khamenei !" C’est le courage de toutes ces personnes qu’il faut saluer. Il y a aussi ces images que vous avez dû voir sur les réseaux sociaux, des funérailles de jeunes qui sont transformées en ode à la vie par les familles. »
Elle espère que le reste du monde sera à la hauteur du courage iranien : « Les manifestants en France pourraient sortir pour appeler à un sursaut, à un réveil international ».
Puis la table ronde s’achève et le débat avec le public commence. Les discussions sont animées : on se questionne, on se livre, on s’engueule, on s’applaudit… Bref, on réfléchit ensemble.
Après une dizaine de minutes de pause, au bar ou au restaurant Sababa, une calligraphie en musique est proposée par Saena Delacroix‐Sadighiyan et Inès Weil‐Rochant pour clôturer la soirée en douceur. Les femmes restent immobiles un long moment, avant de s’agiter progressivement. Elles ne crient plus avec leur bouche, mais avec leur corps ; font couler l’encre d’une théière et l’étalent partout, sur la feuille, sur leurs bras, sur leurs cheveux. Elles peignent avec leur tresse, appellent à l’aide avec l’encre, puis finissent leur prestation les mains entièrement noires, levées fièrement, l’air de dire qu’elles se battront jusqu’au bout.




