
Léa Taieb - En préambule de votre livre Le Décret, vous écrivez : “Seuls quelques mots inconnus jaillissaient de temps à autre. [...] Comme des fragments érodés d’un monde perdu. Dans l’ensemble, notre enfance baigna dans l’absence de la terre d’origine de nos parents”. On comprend donc que l’exil de vos parents n’a jamais véritablement été discuté à la table familiale. Comment – sans connaître l’Algérie de vos ancêtres – vous est venue l’histoire que vous racontez, l’histoire d’Élie, un jeune Juif d’Algérie qui participe d’une manière ou d’une autre à la marche de l’Histoire, à la défense du décret Crémieux adopté en octobre 1870 et remis en cause en 1871 ?
Philippe Zaouati - Cette histoire est née d’une espèce de manque. C’est-à-dire que l’histoire des Juifs d’Algérie est une histoire que je ne connaissais que de façon historique, pas de façon charnelle. Je ne suis encore jamais allé sur place, je ne connais pas l’Algérie d’aujourd’hui, pas l’Algérie de mes parents : mon père, en arrivant en France, a complètement laissé de côté son passé. Il a passé sous silence cette transmission, c’était peut‐être une façon pour lui de s’assimiler. Et, je sais que je ne suis pas le seul à ressentir ce manque de souvenirs, puisque lors de conférences autour du livre, beaucoup de descendants de Juifs d’Algérie me rapportent ce même sentiment. J’ai donc pensé que l’écriture pourrait sans doute m’amener à faire ce voyage dans ce passé, dans ce pays. Pour nous immerger dans l’Algérie du XIXᵉ siècle, j’ai beaucoup lu, j’ai consulté des photographies, des cartes postales, des récits de Valérie Zenatti, des dessins de Joann Sfar.
LT - Pourquoi vouloir raconter ce moment-clé de l’histoire des Juifs d’Algérie, cet épisode charnière qui leur a donné accès à la citoyenneté française ?
PZ - Je me suis demandé ce qui définissait le plus mon identité aujourd’hui. J’avais longtemps pensé que mon identité juive se trouvait dans la chose religieuse et, en fin de compte, j’ai compris que je m’étais davantage construit autour du moment où les Juifs d’Algérie sont devenus français. Pour autant, ce livre n’est pas du tout une réflexion ou une enquête sur ce qu’ont pu ressentir mes ancêtres à cette période‐là.
J’aurais aussi pu m’attarder sur l’abrogation du décret Crémieux dans la France de Vichy, un moment qui a marqué mon histoire familiale puisque mon père, alors enfant, se souvenait que son père ne pouvait plus aller chez le coiffeur. J’ai surtout souhaité faire entendre cette fragilité, la fragilité de cette identité de Juif d’Algérie devenu citoyen français. J’ai senti qu’il y avait une histoire à raconter, l’histoire de la fragilité du décret en 1871, à peine quelques mois après son adoption. Dès le départ, on considère que ce texte peut être revu, on marche sur du sable. Si le décret peut être abrogé à n’importe quel moment, que vaut‐il ?
LT - Le personnage d’Élie, jeune ingénu, est choisi pour servir de presque-secrétaire à une congrégation de rabbins du Consistoire en mission en Algérie et en déplacement en France métropolitaine pour pérenniser le décret porté par Adolphe Crémieux. Plus le récit progresse, plus ses positions s’aiguisent, sa réflexion s’affirme. Il porte d’ailleurs un regard assez critique sur la personne d’Adolphe Crémieux, sur ses ambivalences et ses contradictions. “Qui était cet homme que mes proches prenaient pour un prophète alors que je ne voyais en lui qu’un politicien bedonnant, enflé de sa propre admiration et proférant des paroles idolâtres ?”. Selon votre personnage, Crémieux aurait provoqué le vote de ce décret non pas pour améliorer la condition de 30.000 “indigènes” mais pour s’inscrire dans l’Histoire, pour que son nom reste. Qu’en pensez-vous ?
PZ - Je ne sais pas si ce que j’écris est particulièrement fidèle à la réalité. Mais, ce n’est pas tellement le sujet. Le sujet, c’est la façon dont Élie perçoit Crémieux. Ce qui m’importe, c’est la vision d’un jeune homme, Juif d’Algérie, qui poursuit un voyage, une quête initiatique. Je voulais traduire le regard d’un jeune homme dont l’identité se construit, alors même que sa communauté aussi se construit. Dans ce récit, je mets volontairement en parallèle la construction identitaire d’Élie, qui vient de perdre son père, et le bouleversement vécu par les Juifs d’Algérie après la chute de l’Empereur. Élie comme sa communauté se trouvent au cœur d’un moment de bascule. Dès son départ d’Algérie pour la métropole, Élie observe le monde des adultes, le monde de la politique, de Crémieux, des rabbins du Consistoire et du président de la République, Adolphe Thiers, et constate qu’il y a des enjeux qui le dépassent… Il se sent presque manipulé par eux. Et, il n’a pas tout à fait tort, puisque ces hommes (et en particulier, ces Juifs de métropole) peuvent agir sur le sort des Juifs d’Algérie, donc sur le sort de sa famille, de son peuple sans en savoir grand‐chose. Ils préfèrent imposer leur réalité sans étudier la vitalité de la culture des Juifs d’Algérie. D’une certaine manière, ils réduisent presque l’identité juive à celle des Juifs d’Europe. Ce qu’Élie conteste avec force.
LT - Dans votre récit, vous restituez très bien l’orientalisme, le regard condescendant voire méprisant des Juifs de métropole sur les Juifs d’Algérie, leur sentiment de les dominer sur le plan “civilisationnel”. “Dès les premiers jours de la colonisation, les Juifs de la métropole s’étaient investis d’une mission : veiller sur leurs frères d’Algérie. Une bienveillance teintée de paternalisme. Ce qui avait commencé comme un geste fraternel s’était mué en tutelle imposée au nom du progrès et de la civilisation”, écrivez-vous. Comment avez-vous pu recréer ces rapports ?
PZ - Pour écrire ce livre, je me suis longuement documenté, c’est ainsi que j’ai lu les récits des rabbins du Consistoire arrivés en Algérie dans les années 1860. Ils expriment leur volonté de rééduquer ces Juifs un peu arriérés, qui n’ont pas bénéficié de l’esprit des Lumières, celui qui gouverne l’Europe. On discerne une grande violence, une forme de colonialisme, dans ce que les rabbins rapportent et dans ce qu’ils espèrent produire comme changement. Il pourrait être intéressant d’analyser les écrits des rabbins au fil des années, peut‐être que certains ont pu remettre en cause leur jugement au contact de la population locale.
Le personnage d’Élie traduit certaines des réactions de Juifs d’Algérie : des rabbins d’Algérie ont manifesté leur mécontentement quand ils ont dû “céder” leur communauté à un rabbin venu de métropole, qui débarque sans connaissance des traditions en Algérie.
LT - Dans le récit d’Élie, on comprend bien que le décret Crémieux ne fait pas l’unanimité chez les Juifs d’Algérie. Le jeune homme semble très attaché à son identité composite et à l’histoire de son peuple :“Les Juifs d’Algérie avaient un passé, une richesse, une dignité, nous ne naissons pas d’un néant”. Son oncle, en revanche, vit l’adoption de ce décret comme une libération (tout comme la colonisation française, qu’il considère d’un bon œil). Comment expliquer ces sentiments contrastés ?
PZ - Pendant des siècles, les Juifs en Algérie étaient des dhimmis. En 1830, quand les Français s’installent en Algérie, ils estiment que ces nouveaux maîtres ont l’air un peu plus “respectueux” que les anciens, que cette nouvelle autorité constitue une porte d’entrée vers quelque chose de nouveau. Ils s’en rapprochent donc. C’est une histoire qui n’est pas nouvelle dans l’histoire du peuple juif. Mais il y a autre chose qui se produit : les Juifs acquièrent la culture française à une vitesse hallucinante. Ils sont scolarisés à l’école française, maîtrisent la langue, ils adoptent ces nouveaux codes sans résistance. En deux générations, soit une quarantaine d’années, ils réactualisent leur place dans l’Algérie colonisée. C’est assez inédit pour un peuple qui possède un héritage culturel aussi dense.
Élie, de son côté, découvre son histoire, il se la réapproprie et se distingue d’autant plus des Juifs de France qui ne la perçoivent pas. Et, en même temps, il semble succomber aux charmes de la citoyenneté française et de la France. Comme s’il n’était pas véritablement capable de trancher. Comme s’il était déchiré par cette double identité. D’un côté, la France, le pays des Lumières, de la liberté, de la possibilité d’écrire sa propre histoire sans prédétermination. De l’autre, l’Algérie, la terre de ses ancêtres, de son père, de sa culture, celle qui l’a forgée. On ne sait pas s’il choisira, on ne sait pas ce qu’il pourrait choisir…
LT - En 1871, les tensions entre Juifs et Musulmans s’exacerbent : les Juifs possèdent la citoyenneté française tandis que les “Arabes indigènes [sont] soumis à la confiscation de leurs terres, l’abus de pouvoir des propriétaires et des militaires, le tout venant d’une occupation coloniale brutale”.Des émeutes éclatent et les Juifs sont pris pour cible, comme si le décret Crémieux permettait de justifier les violences. Avec naïveté, Élie se demande : “Pourquoi nous ? Pourquoi cette colère devrait-elle nous atteindre ? Nous n’étions ni soldats, ni colons”. Comment Élie se pose-t-il la question de l’antisémitisme dans son pays ?
PZ - Élie commence à prendre conscience des tensions, de ce qui peut exploser dans un contexte colonial. Pour autant, il ne s’approprie pas cette histoire de l’antisémitisme, ce sont ses professeurs, ses aînés, qui l’ont bien intériorisée, qui ont bien conscience que le temps des pogroms n’existe pas, parce que nous vivons sans cesse au temps des pogroms. Il ne se l’approprie pas parce qu’il n’a pas expérimenté l’antisémitisme dans sa chair. Il vit dans un environnement plutôt mixte comme c’était le cas de beaucoup de Juifs d’Algérie qui côtoyaient des Arabes, des Kabyles, des colons. On ne sait pas non plus si la cohabitation entre Juifs et Musulmans était paisible ou pas ; sur ce sujet, les témoignages ne s’accordent pas toujours.
LT - Du point de vue de votre narrateur, même si les Juifs de France ont acquis la citoyenneté française en 1793, leur servitude envers le pouvoir est toujours aussi manifeste. Leur intégration à la France dépend de leur capacité à s’assimiler, à sacrifier une part de leur identité. “Était-ce cela l’assimilation que nous vantait Adolphe Crémieux, une conversion douce, indolore, sans contrainte, sans menace de bûcher, une dissolution volontaire dans l’Europe chrétienne ?”, interroge Élie.
PZ - La servitude des Juifs français ne se manifeste pas à travers un statut juridique inférieur (à l’instar de la dhimmitude) mais à travers l’assimilation, une sorte de servitude volontaire. La situation des Israélites à l’époque prend la forme d’une négociation avec le pouvoir, d’un donnant‐donnant. En échange du soutien et de la protection du pouvoir, que peuvent offrir les Juifs en contrepartie ?
Si les Israélites manifestent un certain dédain vis‐à‐vis des Juifs d’Algérie, c’est surtout parce qu’ils vivent avec une angoisse, celle de revenir au statut précédent. Ils se disent sûrement que, s’il y a des Juifs dans l’empire colonial qui vivent comme des sous‐citoyens, alors, il est possible qu’eux aussi se retrouvent dans cette situation. J’ai écrit sur l’impermanence du décret comme j’ai écrit sur la fragilité du statut des Juifs de métropole qui, de loin, peuvent paraître intouchables.





