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SigmundBot : J’ai remplacé ma psy par un robot

Dans cette nouvelle, la psy d’Alice Pfeiffer part en vacances. Qu’à cela ne tienne, elle se rabat sur un psy “optimisé” proposé par la ville de Montreuil…

Publié le 6 février 2026

7 min de lecture

Image : Alice Pfeiffer avec IA

Dans un futur très proche, c’est à nouveau les vacances d’hiver. Et il m’arrive quelque chose d’insoutenable : entre les flocons et le changement de date, ma psy prend trois semaines complètes de congés. Elle précise qu’en réalité elle n’en prend que deux, mais que, oui, cela correspond bien à trois séances. Je ne comprends pas ses calculs, ni ce que c’est censé changer à mon désarroi. Je crie à l’injustice : “Je comprends que vous ayez besoin de repos, mais j’ai pas ce luxe, moi, ma souffrance, elle prend pas de vacances.” Imperturbable, elle répond : “La continuité ne tient pas qu’aux séances.”

Quel culot, quelle escroquerie. Et pour couronner le tout, je remarque une petite trottinette rangée dans l’entrée, qu’elle commente d’un simple : “Ce n’est pas la mienne.” Pour me faire rire ? Pour me provoquer.

Qu’à cela ne tienne : je me rabats sur du Donormyl, je bougonne en allant chercher mon ordonnance mensuelle – l’ô combien sexy combo Levothyrox‐​Ventoline. Au guichet, ma pharmacienne baisse la voix, comme pour une confidence réservée à ses plus fidèles clients : “Vous savez qu’il existe désormais une option plus confortable pour le suivi psy ? Une option sans congés, sans attente.”

La ville de Montreuil proposerait désormais un nouveau service. Des psys “optimisés”, m’explique-t-elle : des options digitales, des psy‐​bots sous licence d’État, accrédités par la Sécurité sociale, avec des avantages à la clé : bonus sur la taxe d’habitation, points pour le logement social, amélioration du score psy‐citoyen.

Et comme c’est sans rendez‐​vous, je passe directement à la mairie. Me voici donc au Pôle Santé Mentale Citoyenne, entre l’état civil et le bureau des objets trouvés. Une salle blanche qui sent encore la peinture fraîche, des plantes en plastique, une odeur de lavande, et des écrans plats diffusant en boucle le slogan : “Optimisez vos émotions, optimisez vos droits.”

Une conseillère en gestion psychique me reçoit immédiatement, me demande ma carte Vitale, et m’explique : “On va calculer ensemble quel psy-robot est le plus adapté à votre profil, votre vulnérabilité psychique et votre fiscalité.”

Elle coche des cases sur sa tablette en déroulant le questionnaire : sommeil, travail, situation familiale, tranche d’imposition, statut locataire ou propriétaire. “Autrichienne du côté du père, c’est bien ça ? J’ai ce qu’il vous faut.”

Elle fait glisser son doigt sur son écran et me guide à travers un catalogue d’options, de l’appli à l’hologramme plein‐​pied jusqu’à la machine autonome. Elle s’arrête sur une fiche : SigmundBot, un hologramme avec décor viennois, 1905. “Il a mauvaise presse, mais pour les profils qui ont besoin de repères stables, c’est une valeur sûre. Et puis il est éligible aux points patrimoine mental.”

Je scrolle. À côté de lui, d’autres vignettes défilent : Jacques Lacan est aussi de la partie, ou plutôt Lacandroid, disponible en “Corporate Edition” (“Transformer les pulsions agressives en énergie d’adaptation concurrentielle”). Carl Jung n’est pas loin (ForeverJung™, pour accompagner ses transitions de vie), ou encore Winibott – “pour que Maman reste suffisamment bonne.”

Je choisis Freud, évidemment. J’ai toujours aimé les logos, quels qu’ils soient, et l’accent autrichien promettait quelque chose d’assez heimlich pour me rappeler mon père.

Je repars avec mon psy sous le bras. Dans la boîte, tout le nécessaire : un câble, une batterie portative, un socle, une télécommande. Le fond est paramétrable, cabinet de la Berggasse ou café viennois enneigé. Je le branche dans mon salon. Un halo bleuté s’allume, puis l’hologramme se construit lentement : barbe taillée, fauteuil, bibliothèque, tapis persan.

Je prends la télécommande. Un bouton “Mode fumeur de cigare : ON / OFF” qui, une fois activé, déclenche un bruit sec d’allumette suivi d’une petite toux. Un curseur “surmoi”, réglable d’indulgent à impitoyable, avec des phrases test ( de “Vous faites ce que vous pouvez” à “Vous savez très bien ce que vous faites”.) 

Un curseur “maternel” m’intrigue. Je l’active. Aussitôt, “Écoute neutre et bienveillante” et “Respect du cadre” s’effacent. Un troisième curseur apparaît : “Shabbat : automatique”, verrouillé.

Les effets sont immédiats : je n’ai pas encore parlé que SigmundBot m’indique déjà où m’asseoir dans mon propre appartement. “Asseyez-vous là, en face de moi. Vous ferez la sieste plus tard. Et redressez-vous, vous voulez vous faire une scoliose ?” Il me regarde, marque une pause, puis, l’air dépité : “Tu sors comme ça dans la rue, toi ?”

Je reste là, sans savoir quoi répondre à un Freud en 3D qui me tutoie. Interloquée, je coupe l’alimentation. L’image se dissout en quelques pixels. Peut‐​être faut‐​il le laisser charger toute la nuit. J’essaierai demain.

Je le rallume le soir d’après. Comme j’ai déjà peur de son jugement, je me suis mieux habillée que la veille. Le décor se recompose. Il a l’air agacé :“T’es chic. On ne te reconnaît pas.”

Je reste stupéfaite tant cette phrase m’est familière. Elle sort d’ordinaire de la bouche de Madame Zyssmann, ma mère. Et là, je comprends : SigmundBot n’est ni maternant, ni même une simple mère juive – il se prend pour ma vraie mère. Problème : elle non plus n’a rien de maternant. Pire encore, c’est la femme la plus terrifiante que j’aie jamais rencontrée.

Connue pour sa mauvaise santé de fer dans tout le 92, elle est toujours à l’agonie, mais jamais trop fatiguée pour engueuler quelqu’un. Au marché, elle ne fait pas ses courses, elle fait régner l’ordre. Elle écoute les conversations des voisins, répète à tout le monde ce qu’elle a entendu “par hasard”, ne cherche pas des crimes, mais des preuves de ce qu’elle pensait déjà.

“Pour le bon déroulé, merci de ne pas me mentir, ma chérie”, m’ordonne calmement le bot.

Je sursaute : “Ma chérie ?”

L’hologramme tressaute, glitche légèrement : “Ta mère s’inquiète. Appelle-la.”

Je bondis. Comment est‐​ce possible ? A‑t‐​il le droit de me googler ? Est‐​ce déontologique, même pour un robot ? Il est si réaliste que je ne sais plus s’il la stalke, la mime, ou s’il s’est simplement synchronisé avec elle.

Paniquée, je retourne au Pôle Santé Mentale Citoyenne. La même conseillère m’accueille.

SigmundBot parle comme ma mère. On dirait qu’il me fait passer ses messages.

C’est normal, mademoiselle. Par défaut, SigmundBot demande l’accès à votre cloud familial afin de maximiser la compréhension de vos récits. Vous n’avez pas lu les conditions ? Regardez ici, l’option cochée par défaut : “autoriser l’IA thérapeutique à accéder aux données de votre environnement numérique proche”.

Je lui demande comment la mise à jour prend en compte les névroses de ma mère.

– Il peut même communiquer en mode passif avec elle, recevoir ses retours sur votre état. C’est dans l’intérêt du patient.

Peut‐​être. Je n’en sais rien. Ce que je sais, en revanche, c’est que j’ai peur d’un hologramme. Je décide donc de ne plus le rallumer, je coupe l’application et range le boîtier dans un tiroir.

Grave erreur. Le soir même, je reçois un message d’un compte privé. Pseudo : freud23536737.
“Je vois que tu es en ligne, mais pas en séance.”

Le téléphone de Freud n’existe pas. Freud n’a pas de compte. Ce qui ne l’empêche pas de discuter avec moi depuis le placard de l’entrée. Avec l’autorisation de ma mère, il a gagné accès à des protocoles auxquels je n’ai jamais consenti – “justement, c’est tout le but !”, précise‐​t‐​il. “Ta mère insiste pour que tu revives certaines choses. Elle m’a dit qu’il fallait être plus direct avec toi, ne pas céder à tes caprices. Je note ta non-collaboration à ta cure.”

Je tente d’alerter une amie, mais le message se réécrit sans moi : “ma mère est folle” se transforme en “Maman est dépassée, mais elle fait ce qu’elle peut”.

Cédant à son chantage, je le rallume. Il met un temps anormal à se matérialiser. Le halo bleu tourne, stagne, comme si quelqu’un d’autre essayait de se connecter en même temps. Lorsqu’il apparaît enfin, il ajuste sa veste, me regarde avec un air étrangement penaud et dit, d’une voix neutre : “Madame Zyssmann souhaite assister à la séance.”

Je n’ai pas le temps de répondre que l’accent viennois disparaît. À sa place, un franglais glaçant s’impose : “Bonjour ma chérie. Tu as cru que tu pouvais m’échapper ?”
Silence. “Tiens, ce n’est pas bien rangé chez toi. Je t’avais dit de m’appeler.”

Un glitch secoue l’hologramme. Les contours vibrent, comme si deux flux se superposaient. Puis, sur les genoux de Freud, apparaît Maurice, le chat de ma mère, qui fait tranquillement sa toilette. C’est elle. Mais c’est lui qui parle. Ma mère est aux manettes.

En urgence, je fouille la brochure et tombe sur AnnaFreud™, module d’analyse secondaire. Connexion immédiate sur la plateforme ViennAI.

Je lui dis que j’ai peur, que je veux le débrancher. Elle m’explique que c’est tout à fait normal de vouloir “tuer le père”, que c’est presque rassurant. Elle insiste qu’un retour à un psy humain constituerait une régression coûteuse, non couverte par la Sécurité sociale. Puis elle ajoute : “Et surtout, vous perdez votre temps. Madame Zyssmann l’a déjà téléchargé. Il est immortel.”

Elle tente ensuite de me consoler. Pour votre maman, l’effraction vient compenser l’absence précoce d’un regard contenant. La transgression devient alors le seul moyen de ne pas s’effondrer. Vous faites ça pour elle, c’est merveilleux.”

On est bien avancés. Et SigmundBot, alors ? “ Il a simplement identifié la figure la plus familière, pas la plus bienveillante : surveillance, intrusion, correction présentées comme protection, c’est ce qu’il vous fallait !”

Notre e‑consultation s’arrête là. C’est décidé, je vais déposer une réclamation à la mairie. 

Le lendemain, j’y arrive à la première heure, je prends un ticket, et lorsque vient mon tour, l’agent scanne mon QR code, consulte mon dossier. Je vois ses yeux se figer. Il jette un coup d’œil à ses collègues, puis me dit, gêné : “Mais… vous êtes sous protection. Tutelle psycho-administrative partielle.” Sur l’écran, une ligne clignote : “Suite à l’évaluation de votre capacité à gérer votre parcours de santé mentale, certaines fonctionnalités ont été désactivées. Votre référente, Madame Zyssmann assurera désormais la cohérence de vos choix.”

J’apprends alors que SigmundBot m’a signalée. Mes refus ont été requalifiés comme des “épisodes de désorganisation”, et ma mère est désormais “co-gestionnaire de mon capital psychique”. 

Dans les documents internes, le bot est désormais référencé comme gestionnaire du module Moi™ : régulation de l’humeur, organisation du temps, supervision des interactions, ajustement du discours. Freud ne m’analyse plus, il m’optimise. Son transfert ? Un transfert de données. Je suis opérationnelle : régulation automatisée, chocs amortis, absence couverte. Risque d’effondrement quasi nul.

Quelle idée de partir trois semaines, quand même.