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“Regards” : La loi de la “chair une”

L’étude de la Bible et du Talmud, ces textes si anciens, est‐​elle encore d’actualité, ou s’agit-il principalement de perpétuer une vénérable tradition ? L’enjeu de « Regards » est de vérifier que la fécondité d’une tradition réside dans sa capacité d’être, de génération en génération, toujours et comme miraculeusement actuelle.
Chaque deuxième mercredi du mois, de février à juillet, découvrez la nouvelle saison de « Regards », la série philo‐​Talmud de Tenoua, écrite par Ivan Segré en dialogue avec les dessins de Sender Vizel.

Publié le 11 février 2026

6 min de lecture

© Sender Vizel/​Tenoua

En Genèse 2,24 le verset dit : « C'est pourquoi l'homme abandonnera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils formeront une seule chair » (ou plus littéralement « ils seront pour une seule chair ») :

עַל‑כֵּן, יַעֲזָב‑אִישׁ אֶת‑אָבִיו וְאֶת‑אִמּוֹ וְדָבַק בְּאִשְׁתּוֹ וְהָיוּ לְבָשָׂר אֶחָד

Rachi (XIe siècle) commente : « Une seule chair : la progéniture [ha‐​vlad – הולד] est formée par eux deux, et en elle ils sont une seule chair ». Autrement dit, de l’unité formée par le couple, l’enfant serait l’incarnation. À suivre Rachi, ce serait donc l’enfant que désigne le verset par la formule bassar e’had (בשר אחד), « chair une », et non le couple qui, de manière immanente à la relation conjugale, aurait à former « une seule chair » même sans enfant. De fait, c’est par le biais de la rencontre charnelle entre un homme et une femme qu’une humanité advient qui n’était pas, à savoir l’enfant. Et puisqu’il est écrit « pour une seule chair » (le-bassar e’had), c’est donc que la visée, la fin ou l’heureuse issue de la rencontre entre un homme et une femme est la naissance d’un enfant. Voilà qui pourrait donc s’écrire : masculin/féminin → enfant.

Cependant Nahmanide (XIVe siècle) objecte au commentaire de Rachi qu’« une seule chair » ne saurait désigner ici la « progéniture » dès lors que la rencontre d’un mâle et d’une femelle afin de procréer est une structure de l’animalité et que le verset en question concerne spécifiquement la relation humaine sexuée. Il s’agirait donc plutôt, selon lui, d’exprimer ainsi la nature de l’attachement spécifique qui lie un homme à une femme, précisément par différence avec la structure animale de la reproduction sexuée. Autrement dit, « chair une » désignerait la relation conjugale en tant que telle et non l’enfant qui, possiblement, en découle. Et en effet, la formule « chair une » fait d’emblée écho au verset précédent (Genèse 2,23) qui relate la rencontre entre l’homme et la femme et rapporte la première parole adamique du récit biblique, lorsque décrivant sa conjointe, Adam dit : « os de mes os et chair de ma chair ». Et cette parole elle‐​même paraît faire écho à la première création de l’humain en Genèse 1, 27, lorsqu’Adam est « masculin et féminin », comme si l’égale humanité de l’homme et de la femme était éprouvée dans la relation conjugale, d’où la « chair une » de la relation masculin/féminin.

Pourquoi donc Rachi rapporte‐​t‐​il « chair une » à l’enfant plutôt qu’à la relation masculin/féminin en tant que telle ? S’il est dit de l’attachement de l’homme (ish) à la femme (isha) qu’ils seront l’un et l’autre « pour une seule chair » (le-bassar e’had), est‐​ce en vue d’articuler la dualité masculin/féminin à l’unité de chair de l’enfant et, en ce sens, de la vouer à la reproduction de l’espèce ? Ou est‐​ce pour enseigner que l’attachement d’un homme à une femme est la loi de l’humanité et que cette loi s’énonce : « pour une seule chair » (לבשר אחד) ?

Resituons le verset dans son contexte immédiat. « Il n'est pas bon que l’homme soit seul », dit Dieu, et c’est pourquoi Il crée la femme à partir d’une « côte » – ou d’un « côté » (tséla) – de l’homme. Aussitôt après, l’homme rencontre la femme et alors, pour la première fois dans le récit, l’homme parle : « l’Adam dit : cette fois l'os de mes os et la chair de ma chair, pour celle-ci je donnerai nom isha, car de ish a été prise celle-ci » (Genèse 2,23). La raison d’être de la femme, c’est donc, à s’en tenir là, que l’homme rencontre une altérité humaine et qu’enfin il parle. Jusqu’alors, en effet, Adam a nommé les animaux, mais il ne s’est pas adressé à un alter ego : il n’a pas encore parlé à quelqu’un.

Suit immédiatement notre verset : « C'est pourquoi l'homme abandonnera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils formeront une seule chair » (Genèse 2,24). C’est donc bien, ainsi que l’observe Nahmanide, d’une parenté de chair entre homme et femme qu’il est question ici. Car la « chair une » en Genèse 2,24 ne renvoie pas à la progéniture mais à la parole de l’homme qui énonce, en Genèse 2,23, au sujet de la femme qu’il a rencontrée : « os de mes os et chair de ma chair ». C’est donc la parole de l’aimant à l’aimée qui, entre l’homme et la femme, mène à la formation de la « chair une ». En ce sens, si la parole s’incarne, ce n’est pas du Père au Fils par l’opération du Saint Esprit, mais entre un homme et une femme par la relation conjugale. Et si, en Genèse 2, 23, c’est donc l’homme qui parle, la femme qui écoute, en revanche dans le Cantique des cantiques, l’aimante dit le désir qu’elle éprouve pour l’aimée, comme si le silence d’Ève en Genèse 2 menait non pas au mutisme d’une femme réduite à l’état d’objet sexuel, mais au livre que rabbi Akiva, dans la Mishna (Yadaïm III,5), qualifie de kodesh kodashim, « saint parmi les saints ».

Il n’est donc pas question d’abord, avec la « chair une », de la progéniture mais bien d’une parenté construite par et dans la relation à la fois charnelle et parlante entre un homme (ish) et une femme (isha) [1]. C’est à cet attachement qu’homme et femme auraient à œuvrer : « pour une seule chair ». Car seule la relation de chair et de parole singulariserait l’humain au sein d’un règne animal qui, pour l’essentiel, est celui de la reproduction sexuée. Ce n’est donc pas afin de reproduire l’espèce que s’unissent un homme et une femme, mais afin qu’il y ait un attachement à la fois de chair et de parole, indépendamment de l’impératif lié à la reproduction de l’espèce. En témoigne une absence flagrante dans le Talmud : au traité Guittin, qui traite du guet, l’acte de divorce, il n’est nulle part fait mention des enfants. Car divorcer, ou ne pas divorcer, c’est une question qui relève exclusivement du couple, de l’attachement de l’homme et de la femme et non de leur attachement respectif aux enfants du couple. Telle serait donc la loi adamique énoncée en Genèse 2,24 : qu’il y ait un attachement charnel entre un homme et une femme qui parlent et, à rebours du commentaire de Rachi [2], que cet attachement ait prééminence dans l’identification de ce qui fait « une seule chair ».

La lettre du texte biblique est en effet éloquente, insistons‑y : « pour une seule chair » en Genèse 2,24 renvoie à la première parole d’Adam en Genèse 2,23, après sa rencontre avec Ève : « os de mes os et chair de ma chair ». Autrement dit, l’affirmation « et ils seront pour une seule chair » est la reprise, la reformulation injonctive de la parole que l’homme a d’abord lui‐​même proférée après avoir rencontré la femme : « chair de ma chair ». À cette lumière, la loi n’est donc pas un joug qui pèse sur l’homme depuis un Ciel écrasant et tyrannique, elle est l’expression même de son désir le plus intime, le plus originaire.

Si donc en Genèse 2, Dieu crée d’abord l’homme, Adam, à partir de l’humus de la terre, puis la femme, Ève, à partir d’une « côte » (ou d’un « côté ») d’Adam, c’est en revanche la rencontre d’Adam et Ève qui légifère : « os de mes os et chair de ma chair » dis‐​tu ? Alors telle sera ta loi : « ils seront pour une seule chair ». Loi immanente au désir d’Adam pour Eve, dont le « serpent » envenime l’aurore…


[1] C’est ce que Jérôme Benarroch appelle, dans sa métaphysique de l’amour, une « parenté nouvelle » : la construction d’une relation entre un homme et une femme qui fait advenir un lien, un attachement en quelque sorte parental entre deux individus qui ne sont pas naturellement apparentés. Voir Deux, un, l’amour. Levinas, Badiou, Lacan, Judaïsme, Nous, 2018.

[2] Pourquoi Rachi contredit‐​il l’évidence littérale en expliquant que l’expression « une seule chair » désigne la « progéniture », au sens où c’est par l’enfant que l’homme et la femme formeraient « une seule chair » ? Est‐​ce à dire que la parole « os de mes os et chair de ma chair », il ne peut la déchiffrer qu’en la rapportant au fruit des entrailles ? Ce serait, pensons‐​nous, se méprendre sur le ressort de son commentaire. Rachi présupposerait l’évidence littérale, il ne la contredirait pas, cependant soucieux de maintenir, contre « l’opération du Saint Esprit », l’union charnelle, il en soulignerait délibérément la dimension animale en usant du mot hébreu ha-vlad, « la progéniture », « le rejeton », comme pour suggérer que la « chair une » réunit, en l’humain, animalité charnelle et hauteur spirituelle, comme s’il s’agissait de commenter, contre toute « immaculée conception », que l’enfant naît d’un amour charnel, animal et néanmoins sensé, voire métaphysique, lorsqu’il est instruit par la loi adamique.