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20 ans après, se souvenir d’Ilan Halimi

Le 13 février 2006, Ilan Halimi mourait. Pendant 24 jours, le jeune homme de 23 ans avait été séquestré et torturé parce que juif. Aujourd’hui, 20 ans plus tard, plus de deux ans et demi après le 7 octobre et l’explosion de la violence antisémite, comment se souvient‐​on d’Ilan Halimi ? Nous avons rencontré Émilie Frèche, autrice de La Mort d’un pote (2006) et de 24 Jours, la vérité sur la mort d'Ilan Halimi (2009) avec Ruth Halimi.

Publié le 13 février 2026

6 min de lecture

En 2006, quelques mois après l’assassinat d’Ilan Halimi, vous publiez La mort d’un pote. Vous déclarez alors que ce crime enterre votre jeunesse comme il enterre la République et l’esprit de la France « Touche pas à mon pote » (celle de SOS Racisme dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix). Que disait ce texte ?

Ce livre disait que ce crime n’était pas un fait divers, mais une radiographie de la société : il illustrait la realité d’un communautarisme dans sa dimension la plus tragique que nous n’avions pas vu venir ; l’importation d’un conflit nourrissant un antisionisme, le nouveau visage de l’antisémitisme ; la pérennité de clichés antisémites vieux comme le monde ; le basculement dans la barbarie que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui de manière extrêmement banalisée ; une mise en scène qui rappelait l’assassinat de Daniel Pearl, ce journaliste américain assassiné en 2002 par Al‐​Qaeda, qui disait la provenance de l’inspiration, l’islamisme et le jihadisme, au cœur desquels l’antisémitisme tient une place centrale. Rappelons‐​nous ce qu’avait dû dire Pearl face caméra dans sa vidéo de sa décapitation : « Mon père est juif. Ma mère est juive. Je suis juif ». Les mêmes mots devaient être prononcés par Ilan à la demande de ses ravisseurs.

La même année, vous êtes invitée dans l’émission de Thierry Ardisson « Tout le monde en parle » pour évoquer votre livre. Sur le plateau, certaines personnes préfèrent penser que le chef de file du gang des barbares n’est rien d’autre qu’un « fou » (comme ce qui a été déclaré par la Justice concernant les assassins de Mireille Knoll et Sarah Halimi). Elles minimisent le caractère antisémite du meurtre d’Ilan Halimi. Comment expliquer ce déni ? 

C’est la spécificité de l’antisémitisme : nier à ceux qui en font l’objet leur statut de victime. « On vous croit », sauf si vous êtes Juifs. Même avec certains de ces amis qui vous disent : « Comment peux‐​tu taxer telle personne ou telle autre d’antisémitisme ? C’est insensé, c’est impardonnable ! » Voilà comment vous vous retrouvez dans la position de l’agresseur… Je crois que la culpabilité de la Shoah – la déportation de 76.000 Juifs depuis la France et l’assassinat de six millions de Juifs sur le continent européen –, les Européens ne parviennent pas à s’en remettre. C’est une mémoire omniprésente. Pour autant, en 2006, soixante ans après ce génocide, cette haine est à nouveau là et c’est moralement insupportable. On préfère donc invoquer la folie plutôt que de nommer les choses.

Considérez-vous l’assassinat d’Ilan Halimi comme le réveil de l’antisémitisme, « en sommeil » depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? 

Je pense que le basculement se produit plutôt en 2000, lors de la deuxième intifada. C’est à ce moment‐​là que le conflit israélo‐​palestinien s’invite en France, avec des collectifs qui utilisent la concurrence victimaire et mémorielle pour désigner Israël comme les nouveaux nazis, et les Palestiniens d’aujourd’hui comme les Juifs d’hier. 

Dans Le Sourire de l’Ange, un roman que j’ai publié en 2004 sur les tensions entre Juifs et Musulmans sur fond de conflit israélo‐​palestinien, je montre cela à travers un tract qui détourne cette photo si connue d’un enfant dans le ghetto de Varsovie, mise en parallèle avec un enfant à Gaza. 

Ilan Halimi, c’est l’antisémitisme qui tue à nouveau. Et c’est aussi l’expression d’un communautarisme mortifère. Lorsque l’on regarde la photo des membres du « gang des barbares » [les assassins d’Ilan Halimi], on constate un changement de paradigme : des jeunes qui pouvaient être victimes de racisme deviennent des agresseurs. Alors que jusque‐​là, il y avait une sorte d’union sacrée des minorités contre un ennemi commun – l’extrême-droite. Cette époque, celle d’Élie Semoun et de Dieudonné, était révolue.

Après l’écriture de votre livre (et l’étude des événements ayant mené à l’assassinat d’Ilan Halimi), pouviez-vous anticiper ce qui se joue aujourd’hui : la solitude des Juifs dans la lutte contre l’antisémitisme, la polarisation des opinions autour de la présence juive et de l’antisémitisme (voire de son instrumentalisation) ?

En 2006, les Juifs étaient déjà en danger, aujourd’hui, c’est la démocratie (en Europe, aux États‐​Unis, en Russie et ailleurs dans le monde) qui se trouve ébranlée. En France, Ilan Halimi était la première victime d’une longue série d’assassinats de personnes dont les fonctions incarnaient (souvent) les valeurs universelles de la République : des professeurs comme Samuel Paty et Dominique Bernard, des policiers, des dessinateurs lors des attentats de Charlie Hebdo… À l’époque déjà, j’avais pris conscience qu’en s’attaquant aux Juifs, on s’attaquait à la République toute entière. 

Il y a 20 ans, j’avais le sentiment qu’on prenait une mauvaise pente, que quelque chose de dangereux nous attendait. Depuis, les digues n’ont pas cessé de tomber. Mais je n’aurais jamais imaginé que des personnalités politiques de gauche et d’extrême gauche puissent renier leur ADN, passer par‐​dessus bord la fraternité, et être eux‐​mêmes les émetteurs de cette haine anti‐​juive. Je n’aurais pas non plus imaginé que la justice soit si peu au fait de la culture antisémite, que pour qu’elle retienne l’antisémitisme comme circonstance aggravante, il lui faille avoir un individu qui lise Mein Kampf et dise vouloir tuer tous les Juifs. Les choses sont beaucoup plus perverses que cela. Mais gageons quand même que quand on scie un arbre en la mémoire d’Ilan Halimi, ce n’est pas vraiment un signe d’amitié pour les Juifs. 

Ce déferlement de haine, la mère d’Ilan Halimi avait bien compris que même la tombe de son fils n’y échapperait pas. Elle a donc décidé d’exhumer son fils, une véritable épreuve, et de l’enterrer en Israël. Elle avait évidemment raison : chaque année, tout ce qui a trait à la mémoire d’Ilan Halimi est menacé d’effacement. 

En 2014, lors de la sortie de 24 Jours, la vérité sur l'affaire Ilan Halimi, un film réalisé par Alexandre Arcady auquel vous avez contribué en co-signant le scénario, le réalisateur déclarait : « Aujourd'hui [en 2014], quand vous parlez d’Ilan Halimi, peu de gens se souviennent de son nom. En revanche, quand vous évoquez le gang des barbares, quelque chose résonne. C'est paradoxal de penser qu’en France les bourreaux sont plus connus que les victimes ». En 2026, à l’heure où régulièrement des monuments (et des arbres) érigés en hommage à Ilan Halimi sont profanés, qui se souvient de l’assassinat d’Ilan Halimi ? Qui ne l’oublie pas ?

Aujourd’hui, hormis les institutions et c’est quand même capital, peu de gens, en effet, dans l’opinion, se souviennent d’Ilan, ou des victimes de l’école Ozar Hatorah à Toulouse, des enfants assassinés à bout portant.

En assistant au procès de l’assassinat de Samuel Paty, j’ai été attristée d’entendre une enseignante dire qu’elle n’aurait jamais imaginé que des terroristes puissent toucher une école en France… C’était comme si les enfants et le professeur d’Ozar Hatorah n’avaient jamais existé. Jamais été assassinés.

Autre chose : En 2014, 24 jours, le film d’Alexandre Arcady dont j’ai coécrit le scénario n’avait pas bénéficié de financements publics. Il a fini par passer sur France Télévisions huit à dix ans après sa sortie. On pourrait imaginer qu’il soit diffusé dans les classes chaque année, au moment de l’anniversaire d’Ilan Halimi, pour éveiller les consciences. Mais cette œuvre, qui est aussi un outil pédagogique, n’est pas utilisée. Aujourd’hui, ce film est surtout diffusé dans les classes à la discrétion des professeurs. 

Depuis 20 ans, des élus et des institutions se souviennent d’Ilan Halimi, à travers de nombreuses actions dont des commémorations. Et, chaque année depuis 2018, la Dilcrah remet le prix Ilan Halimi à des jeunes porteurs d’un projet luttant contre les racismes et l’antisémitisme. Que faire de plus pour perpétuer et protéger sa mémoire ?

J’ai l’impression que le travail est fait sur le plan politique. Depuis 2018, le prix Ilan Halimi existe et je m’en réjouis : chaque année, des collégiens et des lycéens découvrent l’histoire de ce jeune Français ciblé, torturé et assassiné uniquement parce qu’il était juif. Ils deviennent ainsi les dépositaires de cette histoire et, à travers les projets qu’ils portent, se retrouvent en première ligne dans la lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Ils sont acteurs de ce combat contre le racisme et l’antisémitisme.

J’ajoute aussi que des personnes déploient une énergie exceptionnelle pour assurer sa mémoire : aujourd’hui, Aurore Bergé, ministre française déléguée chargée de la Lutte contre les discriminations, ou Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île‐​de‐​France qui a tout de suite réagi lorsqu’un arbre a été coupé. Je pense aux commémorations à Sainte‐​Geneviève‐​des‐​Bois là où Ilan Halimi avait été retrouvé agonisant, que le maire, Frédéric Petitta, et avant lui, Olivier Léonhardt, ont toujours organisées. Je pense aussi à Marie‐​Hélène Amiable, la maire de Bagneux, qui a inauguré en 2019, un jardin au nom d’Ilan au pied de la cité de la Pierre‐​Plate, le quartier dans lequel le jeune homme avait été torturé. La stèle en mémoire d’Ilan Halimi a été vandalisée plusieurs fois et la maire, Madame Amiable, a toujours mis un point d’honneur à la remettre en place. 
Malheureusement , en parallèle de ces actions, d’autres élus, dans une logique électoraliste, nourrissent la haine, tout en ayant la perversité, à chaque agression antisémite, de se fendre d’un tweet. Des gens qui ne connaissent pas la honte. 
Dans ce combat pour la démocratie et les Lumières, le combat de chacun d’entre nous est requis, il n’y a pas de petits engagements, même si on a le sentiment d’écumer l’océan à la petite cuillère. Dire, donner à voir, donner à lire, c’est déjà se mobiliser.

Propos recueillis par Léa Taieb

En savoir plus : Le CRIF propose « Ilan Halimi, 20 ans après », une série de podcasts dans laquelle les journalistes Myriam Levain et Elisa Azogui‐​Burlac rencontrent celles et ceux qui aujourd’hui encore, font vivre à travers leurs actions la mémoire d’Ilan Halimi et luttent contre l’antisémitisme.