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Caroline Yadan sur Francesca Albanese : “Il faut que les Nations unies prennent leurs responsabilités”

Après des propos de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, qui assimilaient Israël à un « ennemi commun » de l’humanité, la députée française Caroline Yadan a interpellé le ministre des Affaires étrangères en lui demandant de peser pour « que Madame Albanese soit déchue de tout mandat onusien ». Entretien.

Publié le 13 février 2026

6 min de lecture

Le contexte
Samedi 7 février, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU, rapporteuse de l’ONU pour les territoires palestiniens, participe à une visioconférence organisée par la chaîne qatarie Al‐​Jazeera à Doha, aux côtés notamment d’un ministre iranien et d’un responsable du Hamas. Au cours de cet échange, elle déclare : « Le fait qu'au lieu d'arrêter Israël, la plupart des pays du monde l'aient armé, lui aient fourni des excuses politiques, un parapluie politique ainsi qu'un soutien économique et financier, est un défi », avant d’ajouter : « Nous qui ne contrôlons pas de vastes capitaux financiers, ni les algorithmes ni les armes, constatons désormais qu'en tant qu'humanité, nous avons un ennemi commun ».
En tant que rapporteuse spéciale de l’ONU, Mme Albanese n’est pas une fonctionnaire de l’ONU mais une experte nommée par le Conseil des Droits de l’Homme (organe des Nations unies), dotée de pouvoir d’enquête et à même de produire des rapports non contraignants. 

Sur interpellation de Caroline Yadan, députée de la 8e circonscription des Français de l’étranger, le ministre français des Affaires étrangères, Jean‐​Noël Barrot, a déclaré mercredi que la France réclamait la démission de Mme Albanese, en précisant : « C’est une militante politique qui agite des discours de haine qui desservent la cause du peuple palestinien, qu’elle entend pourtant défendre, et des Nations unies. En aucun cas et d’aucune manière, Mme Albanese ne peut s’exprimer en leur nom et elle trahit leur esprit ».
Jeudi, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a tweeté : « Je respecte le système des rapporteurs indépendants de l’ONU. Cependant, Mme Albanese s’est déjà illustrée à de nombreuses reprises par des dérapages par le passé. Je condamne ses récentes déclarations sur Israël. Sa position est devenue intenable ».


Quelle a été votre réaction en découvrant les propos de Francesca Albanese et notamment ces mots : « en tant qu’humanité nous avons un ennemi commun » ?

J’ai réagi immédiatement parce que ça m’a semblé plus effrayant que jamais. Par le passé, j’avais déjà, avec des collègues, alerté le ministre des Affaires étrangères sur la problématique, disons, idéologique de Francesca Albanese, des propos et des prises de position qu’elle avait tenu par le passé. Nous avions écrit au mois de mars dernier un courrier pour demander à ce que son mandat aux Nations unies ne soit pas renouvelé. Mais son mandat a été renouvelé. Cette dernière sortie pose plusieurs problèmes : il est évidemment problématique sur le principe qu’elle ait accepté de participer à un forum organisé par Al‐​Jazeera au Qatar aux côtés du ministre iranien des Affaires étrangères, ministre d’un régime qui est en train de massacrer son propre peuple, et aux côtés d’un dirigeant du Hamas. 
Mais lorsque dans ses propos elle désigne Israël comme « ennemi commun » de l’humanité, j’estime à ce moment‐​là que c’est une accusation qui nous ramène aux heures les plus sombres de l’Histoire. C’est une accusation qu’on peut retrouver dans la propagande nazie et notamment dans le journal Der Stürmer qui tendait à déshumaniser les Juifs, donc c’est une accusation qui constitue l’un des ressorts les plus anciens et archétypaux de l’antisémitisme et s’inscrit dans une vision complotiste et déshumanisante. Quand elle prononce ces mots, Francesca Albanese n’est absolument pas dans la simple critique d’un gouvernement mais dans la volonté de dire qu’Israël est en dehors de l’humanité, que c’est donc l’incarnation du mal absolu, comme l’étaient jadis les Juifs du point de vue des nazis. Il y a là une volonté de mettre de côté une partie de l’humanité, celle incarnée par les Juifs. C’est une essentialisation du peuple juif avec une expression qui est en fait éliminationniste.
J’ai donc commencé par faire un tweet pour annoncer que je vais interpeller le ministre des Affaires étrangères, ce que nous faisons collectivement avec 60 collègues députés, pour demander officiellement à la France de prononcer des sanctions et de demander le limogeage de Francesca Albanese. 
Lorsque je pose ma question au ministre à l’Assemblée mercredi, je rappelle aussi que cela fait des décennies que Francesca Albanese prêche la haine en se cachant derrière la défense des droits des Palestiniens. 

Car Francesca Albanese n'en est pas à son coup d'essai en la matière ?

Absolument pas ! Déjà en 2014, elle parlait d’un lobby juif qui subjuguerait l’Amérique et l’Europe. En 2015, elle retweetait un post affirmant que la CIA était derrière les attentats de Paris de 2015. En 2024, elle comparait Israël au IIIe Reich. En octobre 2025, elle retweetait un post qui définissait Israël comme « incarnation du mal », etc. Elle a aussi remis en cause, après le 7 octobre, la réalité des viols et des mutilations sexuelles parce qu’elle n’en avait pas été témoin – ça rappelait tout de même Jean‐​Marie Le Pen qui disait ne pas avoir vu lui‐​même de chambres à gaz… Et tout le monde a vu cette vidéo du 28 septembre 2025 dans laquelle elle enjoint publiquement un maire italien de ne plus jamais mentionner la libération des otages, le tout en levant les yeux au ciel. C’est donc un enchaînement d’éléments et de propos qui ne sont plus acceptables. Elle pourrait bien être une activiste lambda, mais le problème est qu’elle a un mandat de l’ONU, qu’elle parle au nom des Nations unies. 

Justement, il existe un code de conduite des rapporteurs de l'ONU, défini par la résolution 5/2 du Conseil des Droits de l'Homme, et il est assez clair : quelqu'un qui dispose d'un mandat du Conseil peut être démis de ses fonctions notamment pour atteinte à la crédibilité de l'ONU, par exemple en raison de propos manifestement diffamatoires. Or il y a cette expression choquante, « ennemi commun », mais juste avant il y a une rhétorique complotiste classique sur ceux qui contrôlent de vastes capitaux financiers et les algorithmes… 

Manifestement, ça porte atteinte à l’image de l’ONU. Ce code impose aussi l’impartialité et la retenue. C’est d’ailleurs, il faut le reconnaître, parce qu’il y a eu un tollé international que Francesca Albanese et son équipe de communication ont tenté de trouver une autre explication qui justifierait ses propos, et qui consiste à dire que l’ennemi de l’humanité serait « le système ». Mais enfin, n’importe quelle personne de bonne foi sait qu’elle parle d’Israël quand elle dit ça, parce qu’elle en parle avant, et qu’elle en parle après. À un moment, il faut que les Nations unies prennent leurs responsabilités et rappellent que son mandat initial est de promouvoir la paix – elle fait exactement le contraire. 

Êtes-vous satisfaite des réactions des ministres des Affaires étrangères français et allemand ? Quelles pourraient en être les conséquences ? L'ONU pourrait-elle remettre en question le mandat de Madame Albanes ? 

Je suis évidemment très satisfaite de la réponse de M. Barrot, puisque c’est exactement ce que je demandais. J’ai terminé par cette question : « Monsieur le ministre, pouvez-vous nous confirmer que la France va faire entendre sa voix afin que Madame Albanese soit déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat ? » Et le ministre a répondu on ne peut plus clairement que cela sera une demande officielle de la France le 23 février prochain lors de la réunion du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. L’Italie semble aussi sur cette voie, l’Allemagne l’a confirmé, et j’espère que ce sera le cas de l’ensemble des pays européens pour qu’au final, Madame Albanese n’ait plus aucun mandat à l’ONU. 
Parce que c’est à cause de ce type de rhétorique haineuse que l’antisémitisme explose et que la haine des Juifs prend aujourd’hui des proportions inégalées depuis la Shoah. Il en va de la crédibilité des Nations unies censées promouvoir la paix.

Que fait-on face à des gens ou des partis politiques qui prétendent vouloir défendre la paix, qui se disent en faveur de la liberté et de l'autodétermination des Palestiniens, ce qui est évidemment absolument légitime, mais qui refusent toute avancée vers la paix et semblent vouloir surtout la disparition d'Israël ? 

On lutte contre ces discours haineux, on les combat pied à pied avec les armes qu’on a dans l’État droit qui est le nôtre. On dépose par exemple des propositions de loi comme celle que j’ai déposée et qui a été votée en commission des lois – une proposition de loi qui vise à lutter plus efficacement contre l’apologie du terrorisme, à étendre le champ d’application de la loi Gayssot, et à créer un nouveau délit d’appel à la destruction d’un État. Donc on les combat, on les combat sur le terrain comme le font les nombreux collectifs qui se sont créés après le 7 octobre. On les combat aussi devant les tribunaux. Je rappelle par exemple qu’il est aujourd’hui parfaitement juridiquement légitime d’estimer que LFI est « passionnément antisémite », conformément à la décision rendue par la 17e Chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris le 6 novembre dernier. On continue de faire savoir, parce que faire savoir, c’est aussi conscientiser des alliances potentielles et faire en sorte que des partis comme LFI soient définitivement exclus du bloc républicain de sorte que plus personne ne puisse faire alliance avec eux. 

Ces propos de Madame Albanese qui franchissent une nouvelle limite, n'arrivent-ils pas aussi à ce moment-là parce qu'il y a une forme d'impunité face à des mois de propos outranciers, de rapports militants ou partiaux, sans qu'on ne s'en émeuve plus que ça, sans qu'on interroge l'intention de ces rapports ? 

Il est évident que l’impunité, que le renouvellement du mandat de Francesca Albanese, que l’absence de poursuite aussi pénale pour quelqu’un, par exemple, comme Rima Hassan [députée européenne], conduit à un sentiment d’impunité qui fait que ce type de personnages haineux va à chaque fois aller plus loin dans la provocation et plus loin dans un discours qui n’a rien à envier au discours de l’extrême droite soralienne ou de Dieudonné. C’est une expression désinhibée de l’antisémitisme et c’est la raison pour laquelle on doit absolument convaincre l’ensemble des pays européens de plaider auprès des Nations unies pour que Francesca Albanese soit définitivement destituée de tout mandat. Elle n’en est pas digne. 

Propos recueillis par Antoine Strobel-Dahan