
Par où commencer ? Il y a trop de choses à dire. Trop de choses à regarder. Commencer par David Teboul, le commissaire de l’exposition Simone Veil. Mes sœurs et moi. Celui qui tente de faire vivre l’histoire de la famille Jacob, “une famille française de province qui se retrouve prise dans la grande Histoire”. Celui qui se dit “en colère, contre le révisionnisme historique, contre la montée de l’extrême droite, des racismes et de l’antisémitisme”.
En 1979, c’est un enfant de 10 ans devant son poste de télévision. Simone Veil apparaît dans l’émission Les Dossiers de l’écran après un épisode de la série Holocauste. Elle ne ressemble pas aux autres personnalités politiques de son époque : elle parle de son papa, de sa maman, de son enfance à Nice. “J’avais été éblouie par cette femme qui s’exprimait à la première personne du singulier”. Quelques années plus tard, le jeune homme continue d’y penser et décide de réaliser un film sur Simone Veil, sur sa vie après les camps. Ce n’est évidemment pas si simple que ça. Nous sommes en 2003, David Teboul insiste pour la rencontrer, harcèle presque. Elle finit par lui répondre et lui donne rendez‐vous le jour suivant. Comme dans un film, la conversation qui devait durer trois minutes s’éternise. Déjà trois heures. Elle lui demande : “Qu’est-ce qui vous intéresse chez moi ?” Il lui répond avec une assurance qu’il juge lui‐même déconcertante : “votre chignon”. Simone Veil, contrairement à la majorité des déportés, n’a pas été rasée. “Elle m’explique qu’elle doit presque sa survie à ses cheveux. Moi, j’avais remarqué que son chignon lui servait de costume, de protection, donc lui donnait une certaine force.” À partir de ce moment‐là, ils ne se quittent plus et, de cette relation, naissent des œuvres (films et livres).
Au Mémorial de la Shoah, David Teboul a exhumé des archives – photographies, lettres, journaux intimes, souvenirs, poésie – des sœurs Jacob, ce qu’elles écrivaient avant la guerre, pendant la guerre, après la guerre (après la déportation à Ravensbrück pour Denise, à Auschwitz pour Milou et Simone) et après la mort de Milou en 1952.
Nous y sommes. “Pas dans une exposition historique, une exposition beaucoup plus politique qu’elle n’y paraît”, assure David Teboul. Dans l’histoire familiale des Jacob, dans ce qui leur appartient, ce que l’on nous prête le temps d’un moment, ce qui, d’ordinaire, ne se dévoile pas. Nous sommes chez les sœurs Jacob, dans leur tête, “avec leurs mots”.

Comment y entrer ? Par l’odeur du mimosa qui parcourt l’exposition et l’enfance de Milou, Denise, Jean et Simone, la petite dernière. C’est dans cette première salle que se déploie le Sud de la France, la ville de Nice. Quelque chose de paisible se dégage des photos des familles Veil et Vernay (nom d’épouse de Denise). Le soleil caresse la peau, la mer mouille, Yvonne, la mère, couve. Sous nos pas, une moquette de couleurs vives, paysages floutés, horizons lointains. “C’est une enfance heureuse”, traduit David Teboul. Avec la crise de 1929, les choses se gâtent, le marché de l’immobilier s’écroule, André Jacob, architecte, en subit les conséquences. Chez les Jacob, on déménage alors. Denise le décrit : “Une chambre partagée à nous trois : deux de nous en tête-à-tête (Milou et moi), un lit isolé (Simone), mais nous travaillions chacune sur notre lit.”
En 1940, les premières mesures antijuives sont promulguées dans le Sud de la France, alors sous occupation italienne : le père de la famille Jacob se retrouve dans l’impossibilité d’exercer sa profession. Les difficultés financières ne sont pas anecdotiques, “nous cherchions partout de la nourriture”, relate Denise en 1988. Peut‐être nous faut‐il le préciser, les Jacob se présentent comme des Juifs assimilés, français depuis plusieurs générations, engagés au moment de la première guerre mondiale.
Après septembre 1943, les Allemands prennent le contrôle de Nice et organisent des arrestations et des déportations. À tout moment, les Jacob peuvent disparaître.
Comment chaque sœur apprivoise‐t‐elle cette situation ? Milou interrompt ses études pour subvenir aux besoins de la famille. Le jour de ses 20 ans, le 18 mars 1943, elle regarde en arrière : “Je n’ai rien fait encore qui justifie ma venue dans ce monde. Je n’ai rien fait encore !” Denise s’engage dans la résistance. “Je suis arrivée à Lyon au mois d'août 1943 pour devenir agent de liaison au sein du mouvement Franc-Tireur [...]. Je quittais pour la première fois ma famille.” Simone, un peu en décalage, s’amuse comme une jeune fille de son âge. Dans le Journal de Milou à la date du 16 novembre 1943, on apprend que Simone “a quelque chose à dire qu’elle ne dit pas : premier amour !”. Le 27 janvier 1944, Simone écrit à sa sœur Denise au sujet d’Henri, le garçon qu’elle aime : “Je ne sais pas pourquoi ce soir j’ai un cafard épouvantable. Peut-être est-ce parce que ce matin j’ai eu un malentendu idiot avec Henri, nous nous sommes tous les deux vexés pour des choses qui n’en valent pas la peine et comme tous les deux nous sommes très orgueilleux”. En mars 1944, la benjamine passe son bac. Nous le savons, l’arrestation de la famille approche. Encore un peu d’insouciance. Le 30 mars 1944, Simone désobéit et quitte son hébergement, “nous voulions simplement fêter la fin des épreuves du baccalauréat”. La jeune fille est arrêtée. “Et là, j’ai commis une erreur fatale”. Simone demande à l’ami non‐juif qui l’accompagnait de prévenir de son arrestation. L’adolescent est suivi, la famille Jacob est repérée par la Gestapo, le père sera arrêté quelques semaines plus tard. “Le piège s’est refermé sur eux. Ma famille a été arrêtée le soir-même”.
Dans l’exposition se trouve un échange saisissant entre David Teboul et Simone Veil, cette dernière se dit accablée par la culpabilité. “Quand vous retrouvez votre mère et votre sœur, qu’est-ce qui se passe entre vous ?”, demande‐t‐il. “Je dirais que ce qui se passe, pour Maman, c’est que moi je suis désespérée qu’elle soit là et que Maman, elle, est presque soulagée d’être avec moi. Parce que, pour elle, ce qu’il y a de pire, c’est d’être séparées.” Bref dialogue, effet fracassant. Pas le droit d’être jeune, inconséquente et éprise de libertés.
On pourrait dire que la voix de Jean, seul garçon de la fratrie, manque au tableau. Écrivait‐il à ses sœurs ou se tenait‐il plus à distance du “gynécée” construit autour de la mère ? On ne sait pas tellement. Peut‐être pour compenser ou pour exaucer un vœu de Simone Veil (l’a‑t-elle formulé ?), David Teboul et le Mémorial proposent une petite exposition (au niveau de l’entresol) des photographies de Jean. Car, le jeune homme, déporté avec son père en 1944 par le convoi 73 à destination des Pays baltes, se voyait photographe. Ses paysages enneigés trottent encore dans notre esprit.
Il y a un moment où les sœurs ne s’écrivent plus. Il y a un trou, une absence de nouvelles. Et nous savons très bien pourquoi. Yvonne, Milou et Simone sont déportées par le convoi 71 du 13 avril 1944. Yvonne meurt du typhus en mars 1945 au camp de Bergen‐Belsen. “Si on prête une attention particulière aux mots de Simone, on peut entendre qu’elle a cherché à protéger sa mère, à la prendre en charge, se sentant responsable, responsable de leur déportation”, laisse entendre David Teboul. Milou et Simone sont libérées le 15 avril 1945. Denise est arrêtée, torturée et déportée en tant que résistante (et non pas en tant que Juive) à Ravensbrück le 28 juillet 1944. Elle est libérée le 21 avril 1945.
Quand la correspondance reprend‐elle ? David Teboul se pose évidemment la question du retour (à quoi ?), ce que le gouvernement français de l’époque appelle le temps de la reconstruction. “Même dans les familles juives, les survivants ne se confiaient pas, le silence recouvrait tout. On ne voulait pas revenir sur cette histoire, on voulait avancer, se réparer au dépens des rescapés”, recontextualise le cinéaste.
Dans la famille, deux expériences de déportation cohabitent, celle de Milou et de Simone et celle de Denise. En parlent‐elles ? “Ce retour, nous l’avons vécu différemment, chacune avec ses deuils. Les déportés juifs n’ont pas été bien accueillis, mais les déportés résistants, si vous demandez à mes camarades comme ils ont été accueillis… ils vous répondront qu’ils n’ont pas été si bien accueillis”, se souvient Denise. La résistante n’ose pas réveiller la douleur, celle du souvenir des conversations entre ses sœurs et leur mère. Chez elle, le sentiment de ne pas faire partie de leur expérience, de ne pas la comprendre, s’épaissit.
Milou écrit quelques jours à peine après son retour “ce que Simone ne peut pas raconter”. Surtout ne pas oublier le quotidien dans le camp. Dans une pièce plongée dans le noir profond, Isabelle Huppert devient sa voix, “celles des souvenirs froids, précis, factuels”. Nous n’y restons pas. Le noir nous terrifie. Le texte aussi.
“Les sœurs parlent de LA déportation, pas de LEUR déportation”, précise David Teboul. La pudeur prend trop de place pour s’appesantir sur leur ressenti. Le moment n’est pas à ça. La France pense après‐guerre, les sœurs Jacob suivent le mouvement. “Par moments, Milou évoquait en les regrettant nos absences de communication, nos silences sur nos souvenirs communs, plus encore”, explique Denise.
Après 1945, les personnalités dévient. “Avant, pendant et après la guerre, nous lisons trois femmes différentes”, insiste David Teboul. La catastrophe a tout interrompu les vies et les rêveries. Elle a modifié le goût des lettres, la gravité s’y déposait. “La guerre avait fauché une génération. Nous étions effondrés. [...] Il régnait dans la maison une atmosphère de désolation. Il n’y avait plus le moindre meuble. [...] Nous faisions semblant de vouloir continuer”, développe Simone en 2003. Après la guerre, il fallait vivre, sans en avoir l’envie.
En 1952, Milou disparaît. Elle meurt dans un accident de voiture. Il ne reste plus que Simone et Denise. Dans l’exposition, Milou continue d’habiter l’espace, présence fantomatique. David Teboul rend compte de cette tragédie à la façon d’un cinéaste : il traduit l’absence-béance. À gauche, sur un écran géant, le visage de Marina Foïs disant les mots de Simone, à droite, sur un écran toujours aussi géant, le visage de Dominique Reymond récitant les mots de Denise. Face à nous, un troisième écran géant, une mer qui flotte, la mer de Nice, et la voix d’Isabelle Huppert reprenant l’écriture de Milou. Entre ces trois présences, nous sommes spectateurs, intrus, presque gênés.
Le temps passe. On se demande à quel moment Simone Jacob devient la personnalité publique Simone Veil. Est‐ce dès qu’elle s’engage pour améliorer les conditions de détention des femmes dans les prisons ? On tombe sur quelque chose qui peut paraître superficiel, ça ne l’est pas : la première fois de Simone chez le coiffeur. La jeune femme n’ose pas dire que ses oreilles brûlent à la coiffeuse. Elle conclut par : “Je n’ai pas osé lui raconter mon histoire”.
Il semble qu’à la fin des années quatre‐vingt, le silence entre Simone et Denise se perce. Comment devient‐il précaire ? En 1987, Denise adresse une lettre à sa sœur, “la lettre qui m’a le plus marqué”, confie David Teboul. “Pourquoi me suis-je sentie si attaquée parce que je faisais partie ‘des autres’, parce que j’avais moins souffert et différemment, parce que jusqu’alors je n’ai pas fait plus de cas de ta douleur que de la mienne ?” Comment réagir à la lecture de tels mots ? En 1988, Simone demande à Denise ce qu’elle a fait dans la Résistance, admettant qu’elle ne sait pas le rôle que sa sœur a joué.
En 2004, David Teboul réunit les deux sœurs, il leur demande de commenter leurs photos de famille. Elles se retrouvent à décrire ce qu’elles voient, “un dialogue impossible”, commente le cinéaste. Nous, on regarde deux femmes qui n’osent pas trop s’approcher pour ne pas tomber, pour rester – encore un peu – dans le monde des vivants.





