
C’est un son métallique qui ouvre la pièce et surprend le spectateur. Sur scène, une musicienne accorde son santour (un instrument à cordes iranien) comme un tisserand arrangerait les fils de son métier. Elle joue en écho avec une clarinettiste klezmer. Un danseur les rejoint. Il porte un habit de tailleur. On le devine minutieux et observateur à travers ses gestes lents et précis.
Deux danseuses le suivent. Parmi elles, Jessica Bonamy‐Pergament, chorégraphe et danseuse, explique que ce personnage de couturier est tour à tour interprété par le trio : « Il n’y a pas de distribution précise, les rôles sont parfois inversés ». Elle précise que les danseurs « évoquent le souvenir que l’on porte et par lequel on est porté » et représentent la transmission à la manière de « poupées russes ».
La chorégraphe compose sa pièce en s’inspirant de la vie de son grand‐père. En septembre 1939, il quitte Łódź, en Pologne, après un mariage dans l’urgence. Avec son épouse, ils trouvent refuge dans une Russie devenue communiste. Cette période marque le couple, qui vient d’avoir un enfant. La famille s’installe ensuite définitivement en France. Jessica Bonamy Pergament met en mouvement cette fuite autant que la vie qui la poursuit : le recommencement, le travail et l’héritage.
L’envie de faire ce projet est venue à la chorégraphe, d’origine ashkénaze et judéo‐arabe, en 2020, lorsqu’elle préparait son spectacle Ta’am. Elle raconte que « la réception de la mémoire de la Shoah est complexe et pavée de tabous », ce qui l’a poussée à se questionner sur la manière de raconter « des histoires qui doivent être racontées ». L’artiste affirme : « C’est un moyen de guérir des mémoires pour qu’elles ne se transforment pas en monstre, en rancœur ou en maladie ».
Jessica Bonamy‐Pergament a pris le parti d’un conte dansé. « C’est un mouvement actif et mutuel, une manière de raconter une histoire sans l’imposer, explique‐t‐elle. Un récit est toujours suspendu aux lèvres de celui qui raconte et à l’oreille de celui qui veut bien l’entendre. »

Le Tailleur joue des symboles. La scénographie et la narration s’articulent autour de périodes aux couleurs vives, inspirées du peintre Chagall. Rouge pour l’exil en Russie. Jaune pour le travail, les gestes rigoureux et répétitifs. Bleue, enfin, pour la rêverie et le souvenir. Ces périodes s’ouvrent par un fil qu’un danseur déroule depuis un objet et étire en occupant l’espace scénique. Il y a un hasard symbolique : Jessica Bonamy‐Pergament dénoue un fil turquoise foncé, de la même couleur que ses vêtements. Comme si, par ce mouvement, elle extrayait quelque chose d’elle-même.
Au‐delà de la transformation de la mémoire de la Shoah en poésie, il y a la transmission et la chorégraphie des gestes du travailleur : découper, tendre, étirer, plier, reprendre. Pour ne pas les oublier. La chorégraphe affirme : « Mettre à l’honneur le geste, c’est un acte de résistance ».
Informations pratiques
Le Tailleur se jouera en juin 2026 au Centre Marc Sangnier dans le 14e arrondissement de Paris. Le même mois, la troupe se produira au 49, au Kremlin‐Bicêtre, avant un départ en tournée.
Ce spectacle de danse a été composé par la Compagnie Safra. On y retrouve les danseurs Vinicius Carvalho, Hermine Coudron et Jessica Bonamy‐Pergament (également chorégraphe). Les musiciennes Mahdokht Karampour (au santour, un instrument à cordes iranien) et Marine Goldwaser (clarinettiste klezmer) les accompagnent.



