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Tohu Bohu, la revue de l’UEJF revient et interroge la condition de l’étudiant-juif 

Tohu Bohu, l’ancienne revue de l’UEJF, revient après treize ans d’absence, avec “Difficile espoir” comme première thématique. En 2026, qu’est-ce qu’un étudiant juif ? Quelle est sa réalité et comment l’appréhender sans la figer ? Les étudiants juifs sont en première ligne face à l’antisémitisme qui déferle, ils doivent donc trouver des espoirs, des arrangements, des postures pour s’y confronter, pour y échapper. Nous avons rencontré Adam Medioni, le rédacteur en chef de Tohu Bohu.

Publié le 20 février 2026

6 min de lecture

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Pour commencer, comment en êtes-vous devenu le rédacteur en chef de Tohu Bohu, la revue de l’UEJF, qui avait cessé de paraître depuis près de 13 ans ? Quelle a été votre trajectoire et quelles discussions ont mené à sa “renaissance” ?

Je viens d’assez loin… Je suis issu d’une famille juive plutôt traditionaliste et j’ai grandi à Neuilly, donc dans un environnement relativement juif. À l’âge de 14 ans, je découvre Spinoza, à 15 ans, Marx. J’entre alors dans la philosophie et je deviens (comme l’ont souvent fait les enfants de la petite‐​bourgeoisie) de gauche radicale. C’est-à-dire que j’adhère à une gauche révolutionnaire qui refuse de se reconnaître dans les institutions “bourgeoises” républicaines et qui envisage un renversement radical de l’état des choses, quitte à passer par la violence. Je me sens alors proche de personnes qui pouvaient, déjà, tenir des propos antisémites et j’acquiesce presque. À l’époque, je crois que je me définis comme athée, je cesse de faire Kippour, d’être à table pour le kiddoush du vendredi soir et de pratiquer de façon générale. Quant à mon rapport à Israël, ma ligne était claire : si on appelle à la destruction de tous les États, alors on appelle à la destruction de l’État d’Israël de facto.

En octobre 2023, j’ai tout juste 20 ans, je suis en troisième année de classes préparatoires littéraires à Louis‐​le‐​Grand, je revendique à peine ma judéité pourtant, je suis identifié comme juif. Je commence aussi à m’intéresser à Levinas, j’hésite à en faire le sujet d’un mémoire. Le 7 octobre se produit, je suis alors effaré par la réception du massacre. Sur les réseaux sociaux, je vois que mes connaissances juives partagent un drapeau d’Israël en témoignage de leur soutien, je sens qu’il se passe quelque chose. Je décide moi aussi de partager le drapeau d’Israël en story, c’est une forme de coming‐​out. Je sens aussi que la gauche radicale comme la gauche modérée ne sont pas à la hauteur, je me sens trahi par un milieu que je croyais mien, par mes amis qui s’alignent sur la position du NPA, de Révolution permanente ou de LFI, des partis qui félicitent la “résistance” du Hamas. Sur le plan théorique, je ne peux plus continuer à penser selon une logique marxiste qui appelle à la destruction de l’État d’Israël, je ne peux plus accepter ce système de pensée qui menace l’existence du seul État juif.

J’intègre ensuite l’ENS, je me rapproche de personnes avec lesquelles je ne parle jamais de la guerre, de Gaza, c’est un véritable tabou. Or, ce tabou vole en éclats au moment où tous les auteurs ayant participé à l’ouvrage collectif Contre l'antisémitisme et ses instrumentalisations ont été invités à s’exprimer lors d’une conférence. Avec l’UEJF de l’ENS, nous nous mobilisons pour interdire cette conférence, la direction accepte. Mais, le département géographie court‐​circuite la direction et organise de manière illégale la conférence. Le bureau national intervient alors, je rencontre Yossef Murciano, le président de l’UEJF. 

Lorsque je rencontre Yossef Murciano, je viens tout juste de rejoindre l’UEJF que je considère comme une organisation militante, lanceuse d’alerte, déployée pour mener des actions sur le terrain. Dans mon esprit, l’organisation ne pouvait pas accueillir un espace dédié à la réflexion, à la pensée et à l’expression. Mais, je n’avais pas encore connaissance de l’existence de Tohu Bohu. En 2024, après de nombreuses discussions avec Yossef, nous décidons de relancer la revue. 

Dans votre édito, on découvre ce que la revue n’est pas. Je vous cite : “Le Tohu Bohu n’est pas l’organe de presse de l’UEJF ; il n’est pas une usine à principes doctrinaux et à comptes-rendus de congrès.” Comment pourriez-vous définir cette revue et le lien qu’elle entretient avec l’UEJF ? 

Tohu Bohu, c’est un espace d’expression, de liberté, de pluralité, qui doit toujours garder un pied en dehors de l’action militante (ce que je développe dans mon édito). C’est‐​à‐​dire qu’on ne peut pas penser son militantisme et les conditions de cette action militante tout en étant dans le feu de l’action. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique à l’UEJF. Une structure militante quelle qu’elle soit, ne donne pas une voix à chaque individu, il y a une ligne que les militants rejoignent. 

Donc, notre rédaction proposera des contenus qui peuvent nourrir l’action militante. Mais, elle ne servira pas qu’à faire vivre le monde militant. C’est aussi un espace d’expression de qualité à disposition des étudiants qui ne peuvent pas forcément s’exprimer et recherchant des ressources pour les accompagner dans leur réflexion. 

Je cherche vraiment à créer une pluralité d’opinions, et c’est déjà le cas, nous avons publié un article extrêmement critique sur Raphaël Glucksmann et son alliance avec Bernard Cazeneuve, demain, nous pourrions publier un article à charge sur la Macronie, Reconquête, le RN ou LFI. J’insiste, je ne refuserai jamais un article pour des raisons politiques. 

Vous avez choisi comme première thématique “difficile espoir”, comment l’expliquer ? Pourquoi les étudiants juifs de France ne devraient-ils pas abandonner l'espoir ?

Il s’agit d’une expression valise qui reprend à la fois le Difficile liberté de Levinas et L’Espoir maintenant de Sartre et Benny Lévy. À partir du moment où l’on s’engage dans une action militante avec des idéaux, c’est qu’on y croit. Si on y croit, c’est qu’on a l’espoir de transformer les choses par son action. Le militantisme,c’est quelque chose d’extrêmement fort, où l’intégralité de son être est engagé. On se perd dans le militantisme, on est complètement dévoué à l’action militante. Et si on perd l’espoir dans ce qu’on fait, on prend le risque de se perdre complètement soi‐même.

Pourquoi l’espoir serait-il plus difficile à entretenir aujourd’hui qu’hier ? 

C’est une question que je me pose de plus en plus : l’étudiant juif a‑t‐​il sa place à l’Université ? Le Juif et l’Université, telle qu’elle s’est construite au XIXe siècle comme institution productrice et garante de savoirs, comme lieu de la “vérité”, seraient‐​ils devenus incompatibles (ou l’ont-ils toujours été) ? À l’université, le Juif s’assimile à un milieu qui n’est pas le sien : il met de côté une partie de ce qu’il est et procède à une forme de négation de son “être juif”, de son existence. 

Concrètement, comment la revue fonctionne-t-elle ? Qui la compose ? Quel sera son rythme de publication ? 

N’importe quel étudiant juif – et non juif – peut écrire (de façon bénévole) à partir du moment où il s’agit pour lui d’une nécessité. Donc, il faut avoir quelque chose à exprimer. Aujourd’hui, nous faisons appel à des étudiants qui signent leur premier papier – certains travaillent sur leur sujet de mémoire, donc partagent un regard de futur spécialiste – et à des journalistes semi‐​professionnels. Il y a quelque chose de très fort dans une parole qui est celle de l’étudiant, vivante, audacieuse, mais aussi un peu tremblante, toujours en construction, en évolution.

Nous recherchons une pluralité des voix tout en garantissant une qualité éditoriale à la revue. Nous avons prévu de publier entre un à trois articles par semaine et d’explorer la thématique “Difficile espoir”, jusqu’à ce qu’on ait le sentiment d’avoir dit ce qu’on avait à dire sur le sujet. Nous la porterons pendant quelques mois encore. 

Il est possible de retrouver nos articles sur notre site mais nous comptons aussi distribuer une revue papier tous les trimestres qui réunira des articles déjà en ligne ainsi que des articles inédits. Cette revue papier servira aussi d’archive si jamais, par hasard, un jour, peut‐​être, Internet n’existe plus. 

D’après ce que vous avez déjà pu lire, quelles voix les jeunesses juives cherchent-elles à faire entendre ? Est-ce qu’il y a une idée qui se dégage des textes que vous avez publiés ou que vous comptez publier ? 

On pense, on parle, toujours depuis quelque part. Jamais de nulle part. Donc, en partant de ce postulat, on considère qu’il y a une condition particulière qui est celle de l’étudiant, une condition particulière qui est celle du Juif, et au croisement des deux, à l’intersection des deux, selon la théorie de Kimberlé Williams Crenshaw (sur l’intersectionnalité), se trouve l’étudiant-juif. Ce qui m’intéresse avec Tohu Bohu, c’est de donner la parole à des personnes qui pensent depuis leur condition d’étudiant-juif, depuis cette place. Pas forcément de définir ce qu’est un étudiant juif. 

D’après votre jeune expérience de rédacteur en chef, discernez-vous des similitudes dans les préoccupations des auteurs et autrices de la revue ? 

Je ne peux pas répondre à cette question puisque je n’ai pas encore saisi ce qu’est l’étudiant‐​juif. Peut‐​être que je pourrai le saisir quand la revue prendra fin (même si aucune fin n’est prévue). Mais je ne suis pas sûr que l’on puisse réduire la condition de l’étudiant-juif a un ensemble de points, d’attributs… 

Je pense que Tohu Bohu va permettre de répondre à cette question, de donner une matérialité à l’étudiant juif, de mieux l’étudier. Aujourd’hui et après plus de deux siècles de réflexion (depuis l’Émancipation des Juifs et, surtout, depuis les décisions doctrinales du Grand Sanhédrin de 1806), on parvient de plus en plus à répondre à la question de ce qu’est un Juif en France. On sait aussi ce qu’est l’Université comme structure de pouvoir, ce qu’est un étudiant, depuis que la question étudiante est entrée dans l’histoire, dans la réflexion en Mai 68. De toute cette réflexion sur la vie étudiante /​universitaire est exclu le Juif. Aujourd’hui encore, on ne sait pas ce qu’est un Juif à l’Université, j’ai presque l’impression que c’est un trou dans la pensée qu’il s’agit aujourd’hui de combler en ce temps de crise de l’Université et du Juif de France.

Propos recueillis par Léa Taieb