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“Un pays qui n’existe plus” : un podcast pour raconter les Juifs d’Égypte, les saveurs méditerranéennes, le goût amer de l’exil

Un pays qui n’existe plus est un podcast en deux épisodes consacré à l’histoire des Juifs d’Égypte réalisé par la journaliste Linda Rousso. Dans les années quarante‐​cinquante, près de 70.000 Juifs sont chassés d’Égypte, sur ordre du colonel Nasser, sur fond de guerre avec Israël. Les grands‐​parents de Linda partent le 10 janvier 1957, avec son père âgé de deux ans. Derrière eux, ils laissent leur vie et leur amour pour Alexandrie. Un demi‐​siècle plus tard, c’est dans un métro parisien, une épicerie orientale ou dans le salon parisien d’Yvette Gabbay, Juive égyptienne, témoin direct de cet exil, que cette mémoire reprend vie. Linda raconte comment est né ce podcast.

Publié le 20 février 2026

4 min de lecture

Photographie de la famille Rousso

Je viens de finir de lire La carte postale d’Anne Berest. Récit d’une femme juive qui retrace une partie de l’histoire de sa famille déportée à Auschwitz et d’une carte postale envoyée chez sa mère mais adressée à sa grand‐​mère, jeune femme cachée pendant la guerre. Récit qui m’a profondément bouleversée et qui questionne le travail des troisièmes générations. L’autrice écrit : « Maman, tu es née dans un monde de silence, c’est normal que tes enfants aient soif de parole ». 

Mon histoire à moi se retrouve dans des parcours liés à l’exil, le sort perpétuel réservé aux populations juives. Ces itinéraires s’accompagnent aussi des silences de mon père, de ma grand‐​mère et d’une histoire que j’ai depuis quelques années envie de m’approprier. J’ai commencé à me poser des questions à la mort de mes grands‐​parents, j’avais à peine une vingtaine d’années. Pour moi, l’Égypte, c’était si loin, si étranger… un pays imaginaire qui ne m’appartenait pas. Pour mes grands‐​parents, c’était un pays qui n’existait plus.

Quelle était cette vie en Égypte ? Ces journées comblées de Méditerranée, de soleil, de rires et de foul [plat traditionnel égyptien à base fèves, « très bon mais très lourd », selon mon père] ? Dans les mémoires des Juifs d’Égypte, Alexandrie se rapproche d’un El Dorado, on surnommait cette ville « la perle de la Méditerranée ». Puis,il y a eu l’exil. L’exil laisse des traces indélébiles. Il laisse un accent qui roule les R dans un Paris où la moindre sonorité chantante sonne faux. Il laisse un deuil. Il laisse derrière lui des proches, partis s’installer en Israël ou aux États‐​Unis. Il laisse un goût amer qui s’insinue dans la chair de plusieurs générations.

En discutant avec mon père un midi, l’hiver dernier dans un bistrot de la rue de Rennes, il me dit : « Je repense beaucoup à ce que tu m’as dit, au fait que, pour toi, je ne t’ai pas parlé de cette histoire. Pourtant, j’ai le sentiment que oui. » 
Moi : « Tu m’en as parlé, mais toujours avec beaucoup de distance. »
Mon père : « Oui, car ce n’est pas important. Pourquoi est-on obligé d’être attaché à son pays natal ? C’est une vraie question. » 

C’est vrai, c’est une question. C’est possible de ne pas être lié à son pays de naissance, mais j’ai du mal à y croire totalement. Certes, l’Égypte est pour mon père une terre presque inconnue qu’il a dû fuir à seulement deux ans, une culture quasiment étrangère (hormis les plats savoureux de ma grand‐​mère). Mais cela reste son histoire. Par extension, notre histoire. Et celle plus globale des Juifs d’Égypte.

Pourquoi, moi, presque troisième génération après l’exil, je m’intéresse à cet arrachement ? C’est d’abord une sorte d’hommage à ces Juifs égyptiens et un « devoir de mémoire ». J’ai été très proche de mes grands‐​parents. Je me souviens de l’ascenseur qui nous menait au 12e étage d’une tour à Boulogne‐​Billancourt. De ce petit appartement qu’ils louaient ; on avait l’impression d’être à même hauteur que la Tour Eiffel, la nuit, on la regardait briller. C’était mon havre de paix, on y trouvait de la viande à la sauce tomate et un carré de chocolat donné par mon grand‐​père en fin de repas. 

J’avais 16 ans quand mon grand‐​père est mort, et 20 ans pour ma grand‐​mère. Mon grand‐​père tenait à nous transmettre son histoire, en nous laissant ses mémoires. Au fur et à mesure qu’il les écrivait, il nous les lisait.

Ce manuscrit a été le point de départ de mon projet de podcast, Un pays qui n’existe plus. Il raconte par exemple une anecdote que j’ai tenu à insérer dans mon récit. Au moment de son départ d’Égypte, il a avalé un diamant avant de monter dans l’avion, et l’a ensuite récupéré à l’arrivée, aux toilettes. Les Juifs ont été obligés de tout laisser derrière eux. Mon grand‐​père a donc vendu tous ses biens et a acheté ce petit diamant qui lui a permis, à la revente, d’avoir un un minimum de ressources pour sa famille, lors de leur arrivée en Italie (ils ont d’abord vécu cinq ans à Milan et à Rome avant de s’installer à Paris). 

Écouter un extrait du podcast

Ce podcast est à la fois un récit historique et aussi mémoriel. Je voulais donc qu’on entende la voix des trois générations de l’exil. J’ai réuni autour d’une table mon père, Henry Rousso, et ses deux amis d’enfance, Serge Hefez et Rémi Mosseri. Tous les trois natifs d’Égypte. Tous les trois habitaient à quelques mètres les uns des autres lors de leur arrivée à Paris. Difficile de se souvenir de l’Égypte en tant que telle, mais ils se remémorent la nostalgie de leurs parents évoquant un « paradis perdu ».

Ce sentiment de nostalgie traverse aussi ce podcast. L’envie de se reconnecter à la chaleur humaine de mes grands‐​parents. Les rencontres, les témoignages, l’histoire font écho directement à leur voix, leur vie, leur gentillesse et leur sagesse. La première fois que j’ai appelé Yvette Gabbay, Juive égyptienne de 87 ans, j’ai imaginé ma grand‐​mère. Même accent, la voix un peu fuyante, un peu timide. Yvette fait partie de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine juif égyptien, dont l’un des fondateurs est le psychiatre Jacques Assoun. Leur travail est central dans la mémoire des Juifs d’Égypte. Son témoignage est précieux car elle a quitté l’Égypte pour faire ses études en France à l’âge de 16 ans, juste avant la Crise de Suez1. À l’époque, elle ne savait pas qu’elle ne remettrait les pieds dans son pays que 25 ans plus tard.

Écouter un extrait du podcast

Cette rencontre m’a permis de réaliser que ce projet ne parlerait pas seulement aux membres de ma famille, mais qu’il mettrait en lumière une histoire enfouie, documentée mais oubliée et méconnue. 

Une des questions qui reste en suspens est celle de mon identité. Est‐​ce que je me sens Juive égyptienne, juive, égyptienne ? Française, sans aucun doute : je suis née à Paris dans le 19e arrondissement. Je me sens juive, d’origine, car ma mère ne l’est pas, mais je ressens un attachement profond à ce peuple, une urgence émotionnelle et historique de ne pas oublier ce qu’il a vécu. Égyptienne, non, car l’exil a coupé ce lien et Alexandrie, cité cosmopolite, n’existe plus comme mes ancêtres l’ont connue. C’est plutôt la Méditerranée qui me fait de l’effet, sa lumière jaune, sa mer calme et ses gens qui parlent fort. Je m’y sens chez moi. Une mère née en Algérie, un père né en Égypte, c’est dans “la Grande bleue” que se trouve l’essence et le silence de mes origines.


Ce podcast est disponible sur le site de Radio France et sur toutes les plateformes d’écoute (Apple podcast, Spotify et Deezer)

  1. La Crise de Suez : Le colonel Nasser, qui a pris le pouvoir après un coup d’État en 1952, nationalise le Canal de Suez, une artère stratégique pour le commerce. En 1956, les Français, les Britanniques et Israël interviennent militairement à Suez dans l’espoir de reprendre le contrôle du canal. Si c’est une victoire occidentale sur le plan militaire, l’épisode se solde par un échec diplomatique et par le succès de Nasser.
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